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Bochuz: «Un pénitencier ne doit pas être un tombeau»



Claude Rouiller, ancien juge fédéral, presentait jeudi le rapport d'enquête aux médias.

Claude Rouiller, ancien juge fédéral, presentait jeudi le rapport d'enquête aux médias.

(Keystone)

Le 11 mars, Skander Vogt est mort asphyxié après avoir mis le feu à sa cellule du quartier de haute sécurité du pénitencier vaudois. L'ex-juge fédéral Claude Rouiller a remis son rapport jeudi au gouvernement vaudois. Conclusion: cette mort «absurde» est due à «l’inertie du système carcéral».

Selon ce rapport de plus de 100 pages, Skander Vogt a été victime d’un «préjugé lié à son statut carcéral et qui a pu jouer un rôle dans la surévaluation des risques par les gardiens». L’expert, qui a auditionné un nombre impressionnant de personnes, estime que «cette méconnaissance a joué un rôle dans la crainte du personnel de violer les directives et à risquer des sanctions disciplinaires, voire de licenciement». Interview.

swissinfo.ch: Vous imputez cette mort tragique à l’«inertie» du système carcéral, n’est-elle pas plutôt imputable à la faillite de celui-ci?

Claude Rouiller: Il ne faut pas rêver, les détenus de ce pénitencier ne sont pas des anges et les gardiens ne sont pas diplômés en psychologie. La gestion d’une prison est une tâche à risques qui exige une discipline rigoureuse. Mais, s’il faut impérativement obéir à une directive, il y a des situations de nécessité où il faut y déroger. Un agent de détention doit savoir à quoi servent les consignes et être soutenu par sa hiérarchie, notamment en termes de formation, d’effectifs et de responsabilités.

Il est évident que, cette nuit-là, le bon sens dictait d’éteindre l’incendie, d’extraire le détenu et de le ranimer. Mais le personnel a obéi à une pratique qui voulait que, dans certains cas, on ne puisse sortir de cellule un détenu figurant sur une liste de cas ‘à risques’ sans l’intervention d’un corps spécial de police, lequel ne pouvait, en l’occurrence, intervenir à temps. Dès le moment où cette option était irrévocablement choisie, Skander Vogt était perdu.

swissinfo.ch: Vous vous êtes livré à une minutieuse déconstruction du processus qui a conduit à la mort de ce jeune homme et, surtout, vous pointez le doigt sur l’interprétation de sa dangerosité?

C.R.: Oui. J’ai été mandaté pour rechercher les causes de ce drame afin qu’il ne se reproduise pas. Il fallait donc procéder à une analyse globale du système, qui est la cause de ce qui est arrivé. Au fond, cette affaire est un révélateur.

Ce qui m’a choqué, c’est une double inertie, devant une restriction abusive de la liberté puis devant la mort.

M. Vogt, qui avait eu une jeunesse affreuse, était en train de subir une condition pénitentiaire qui n’est même pas celle réservée aux plus terribles criminels. On en était arrivé à ne plus savoir quoi faire de lui, puisqu’on a même chargé un des assassins les plus sanglants, en voie de libération, de lui faire comprendre ce qu’il fallait faire pour s’amender. On peut imaginer ce que dut être l’humiliation de ce délinquant très moyen et saisir pourquoi il en était arrivé à dire qu’il ne voyait son avenir qu’en prison. Il a fallu qu’il meure dans les circonstances que l’on sait pour que tout le monde s’apitoie sur son sort.

swissinfo.ch: Skander Vogt était connu par tous les gardiens pour être «ingérable». Certains ont même confié que la mort était «ce qui pouvait lui arriver de mieux». Pourquoi sa situation n’avait-elle pas d’issue?

C.R.: C’est toute la tragédie. M. Vogt s’est retrouvé dans un trou à cause d’un grave dysfonctionnement social, dont l’internement était destiné à le libérer. Il n’était ni un malade mental, ni un grand criminel, mais un jeune homme que son enfance catastrophique avait gravement perturbé. Cet internement, qui ne devait durer que le temps nécessaire à ce traitement, s’est transformé peu à peu en une sorte de réclusion perpétuelle incompressible, parce qu’il n’arrivait pas à se plier à l’ordre de la maison. Ses éclats occasionnels impressionnants entraînaient une cascade d’isolements et de mises au cachot qui éloignaient toujours davantage la perspective d’une remise en liberté.

On m’a dit que des troubles de la personnalité aussi graves que ceux dont il était affecté sont aussi rarissimes dans les prisons européennes que les institutions qui permettent de les soigner, comme la fameuse maison britannique de Rampton.

swissinfo.ch: Outre des recommandations sur l'exécution des mesures d'internement, votre rapport propose des amélioration des conditions de détention dans le quartier de haute-sécurité de Bochuz.

C.R.: On ne peut supprimer les quartiers de haute sécurité, ni le cachot disciplinaire, même si la durée de ceux-ci doit être limitée (la Cour européenne fixe la limite à 20 jours. Ndlr.). Les quartiers de haute sécurités sont indispensables, non seulement pour détenir des gens dangereux, mais aussi pour protéger des détenus menacés par d’autres détenus (par exemple les pédophiles) ou par des tiers (par exemple les témoins à charge d’organisations criminelles). Mais ce n’est pas parce qu’il faut des quartiers de haute sécurité qu’ils doivent être des tombeaux. Ces quartiers doivent être aménagés de sorte que le détenu ne perde pas sa dignité.

swissinfo.ch: A chaque drame, le monde politique s’agite et annonce des réformes pour, ensuite, hésiter à «investir» pour des gens qui sont au ban de la société.

C.R.: Le thème de la réforme pénitentiaire n’est politiquement pas très porteur. Il est difficile d’expliquer aux citoyens que c’est un bon investissement de payer pour réhabiliter des gens qui ont violé les règles sociales. Mais la société a tout à perdre au retranchement social définitif d’un délinquant. Un tel retranchement ne serait rien d’autre qu’une forme hypocrite de la peine de mort. Une grande majorité des détenus libérés ne récidivent pas et contribuent par conséquent au bien commun. Mais on n’empêchera jamais des citoyens de croire que les détenus sont des privilégiés qui regardent la télé toute la journée...

Isabelle Eichenberger, swissinfo.ch

Une histoire tragique

1980: Skander Vogt naît à Tunis de mère tunisienne et de père suisse, lequel abandonne sa famille et ne la reverra jamais.

1995: après la mort de la mère, lui et sa sœur sont ballottés dans leur parenté avant d’être envoyés en Suisse, où ils sont pris en charge par le service de protection de la jeunesse.

1996: condamnation par le Tribunal des mineurs à 10 jours avec sursis pour vol, à nouveau en 1997 pour cambriolage et consommation de cannabis. Une expertise psychiatrique le dépeint comme antisocial, violent mais aussi attachant.

1998: libéré sous condition, il dérape à nouveau et écope de 15 mois (dont 11 en préventive).

1999: un 2e rapport psychiatrique conclut qu’il n’est pas dangereux et il est libéré. Trois mois plus tard, il agresse les passagers d'un bus et se retrouve en préventive jusqu’à sa condamnation. Il boute deux fois le feu à ses affaires et a un comportement violent. Une 3e expertise préconise l’internement de durée indéterminée.

2001: condamné à 20 mois de prison, la mesure d’internement est prolongée d’année en année. Il accumule les sanctions et est transféré 23 fois.

10 mars 2010: après une dispute avec les gardiens, il se voit confisquer sa radio et met le feu à sa cellule. Il en est sorti 90 minutes plus tard, mort par asphyxie.

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Le gouvernement vaudois réagit

13 mars: Le ministre vaudois de l’Intérieur Philippe Leuba avait affirmé que le fonctionnement de la prison s’est déroulé «selon les règles».

Une enquête administrative et une information pénale (sur plainte pour homicide par négligence de la famille) sont ouvertes. L’autopsie conclut à la mort par asphyxie (le feu avait été éteint et c’est la fumée qui a tué le détenu). Une expertise doit encore se prononcer sur les aspects techniques des conditions de détention à Bochuz, comme la taille des cellules, devenues très exiguëes avec les années.

8 juillet: Claude Rouiller, ex-président du Tribunal fédéral, présente un rapport de plus de 100 pages sur les dysfonctionnements qui ont abouti à la mort du prisonnier. Conclusion: celui-ci est mort à cause d'une consigne mal assimilée ou mal comprise par les intervenants.

Le même jour, Philippe Leuba, chef du département vaudois de l'intérieur, promet de tenir compte des recommandations du rapport. Il entend notamment créer 80 places supplémentaires afin d'améliorer les conditions de la détention préventive. Il annonce également le départ avec effet immédiat de Catherine Martin, cheffe du service pénitentiaire vaudois.

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