Daniel Häni: «Pour le zèle et l’obéissance, il y a des machines»

L'Etat doit-il faire pleuvoir l'argent? L'idée d'un revenu universel divise les esprits: il est nécessaire pour les uns, irréaliste pour les autres. © Keystone / Alexandra Wey

Parvenez-vous à imaginer une société qui assure l’existence de chacun sans condition? Daniel Häni, un entrepreneur bâlois, a passé la moitié de sa vie à s’engager en faveur d’un revenu de base inconditionnel, aussi appelé revenu universel. La crise du coronavirus donne un nouvel élan à cette idée.

Ce contenu a été publié le 15 mai 2020 - 11:00

Le terme de revenu de base inconditionnel (RBI) apparaît à nouveau et de plus en plus fréquemment dans les débats politiques en Suisse et ailleurs. Daniel Häni se demande donc si le moment ne serait pas venu de soumettre encore une fois cette proposition au vote populaire. 

La sécurité sociale en Suisse

La Suisse ne laisse (presque) personne dans la misère. Dans ce pays, l’État paie pour ceux qui ne peuvent pas subvenir à leurs besoins. Mais rien n’est accordé automatiquement. Les chômeurs n’ont droit à des prestations de l'assurance-chômage que s’ils ont d’abord payé des cotisations pendant une certaine période et s’ils remplissent certaines conditions. Toute personne qui n’a pas droit aux prestations de l’assurance-chômage ou qui a épuisé ce droit doit prouver la gravité de sa situation financière pour pouvoir bénéficier de l’aide sociale. Il y a des gens qui ont honte de demander de l’aide aux autorités. C’est pourquoi ils préfèrent continuer à faire un travail qu’ils n’aiment pas plutôt que de dépendre de l’aide sociale.

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L’objectif de l’initiative populaire «Pour un revenu de base inconditionnel», lancée il y a quelques années par Daniel Häni et d’autres citoyens, était de libérer les gens de l’obligation de travailler. Cependant, lors du vote populaire du 5 juin 2016, cette proposition avait été clairement rejetée. Près de 77% des citoyens ne voulaient pas être «libérés».

Mais des idées qui semblent enterrées peuvent resurgir. Des signatures sont actuellement recueillies en divers endroits du pays pour réclamer un autre système économique. Les Jeunes Verts ont lancé une pétition appelant le gouvernement à «introduire un revenu de base inconditionnel pour toute la population suisse, avec effet immédiat, afin de garantir une solution efficace et non bureaucratique» dans la crise du coronavirus. Et en Allemagne, le fondateur de la chaîne de drogueries dm ainsi qu’un expert fiscal réclament un «revenu de base garanti».

Les promoteurs de ces actions, à l'instar de Daniel Häni, veulent un nouvel ordre social. «Le système actuel rend les gens dépendants», soutient l’entrepreneur. Selon lui, les citoyens ne devraient plus être zélés et obéissants - pour cela, il y a des machines - mais créatifs et autodéterminés.

«La peur existentielle rend manipulable»

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swissinfo.ch: Lors du vote de 2016, ne pensez-vous pas que de nombreux citoyens se sont demandé qui nettoierait encore les toilettes avec un revenu de base inconditionnel?

Daniel Häni: Cette question permet de comprendre beaucoup de choses. Cela implique l’attitude suivante: si nous voulons que les toilettes soient propres, nous devons rendre les gens existentiellement dépendants de ce travail pour qu’ils le fassent. Nous ne l’appelons pas «sale boulot» simplement parce qu’il s’agit de nettoyer la saleté. La peur existentielle rend les gens manipulables, dociles. Ceux qui ont de l’argent peuvent se débarrasser de ceux qui n’en ont pas. Mais cela ne fonctionne que si l’existence de base n’est pas assurée. Avec un revenu inconditionnel, personne ne pourrait être forcé de faire quoi que ce soit par peur existentielle.

Daniel Häni (à gauche) et Enno Schmidt en 2016, lors de la votation fédérale sur le revenu universel de base. © Keystone / Alexandra Wey

swissinfo.ch: Peut-être, mais tout de même: qui nettoierait les toilettes lorsque plus personne ne serait contraint de le faire grâce au RBI?

D. H.: On devra rendre ce travail plus attractif. Avec de meilleures conditions, ce travail aurait aussi une meilleure réputation.

Selon les sondages effectués après le vote de 2016, beaucoup de ceux qui avaient refusé l’initiative ne savaient pas comment il aurait été possible de trouver les quelque 200 milliards de francs — soit un tiers du PIB de la Suisse — nécessaires pour financer une vie sans peur existentielle.

Une pétition en Allemagne

Afin de faire comprendre que le RBI n’aurait pas entraîné de coûts supplémentaires, Daniel Häni veut maintenant lancer un débat de fond sur la fiscalité et sur un bonus fiscal. Il a présenté au Bundestag allemand la pétition «Nouveau principe fiscal pour le 21e siècle — taxer l’empreinte écologique». Et selon lui, un nouveau principe en matière de fiscalité est également nécessaire en Suisse.

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swissinfo.ch: Qu’est-ce qui vous dérange dans le principe fiscal actuel?

D. H.: Le fait qu’il prescrit de taxer la capacité de production, c’est-à-dire le travail. Il suffit de changer un terme. La capacité serait remplacée par la consommation. Un vrai changement de paradigme.

Ce ne sont pas ceux qui produisent beaucoup qui doivent payer beaucoup d’impôts, mais ceux qui utilisent beaucoup de production. Une nouvelle attitude fondamentale pour les générations futures. Taxer l’aspect social de l’économie est une erreur.

swissinfo.ch: Et qu’est-ce qui serait juste?

D. H.: Avec les taxes, nous devons stimuler la prise de conscience de ce que nous consommons et de la quantité que nous consommons. Les mots clés sont la numérisation et le changement climatique.

swissinfo.ch: Une taxe sur la consommation signifierait que les services et les produits - même essentiels - deviendraient beaucoup plus chers. Et ce serait antisocial, dénonce en particulier la gauche.

D. H.: L’erreur concernant les prix plus élevés est la même que pour le revenu de base. Le fait d’imposer le revenu ou la consommation ne change pas le prix. Quels que soient les impôts et les taxes prélevés dans le processus de production, ils sont aujourd’hui autant une composante du prix que ne le serait l’impôt sur la consommation qui les remplacerait.

Daniel Häni et le philosophe allemand Philip Kovce expliquent comment ils imaginent une société avec un revenu de base inconditionnel dans le «Manifeste pour le revenu de base», publié en 2017.

Daniel Häni, 54 ans, est cofondateur et actionnaire de l’entreprise bâloise «unternehmen mitte», lancée avec le soutien de la Fondation Edith Maryon.

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Mais ce qui manque réellement à l’impôt sur la consommation aujourd’hui, c’est une composante sociale avec un effet progressif. Pour qu’il y ait un effet progressif, il faut un bonus fiscal. Comme il est difficile de le déduire à la caisse lorsque vous faites vos courses, nous pourrions transférer le bonus fiscal à tous les citoyens sur une base mensuelle, le même pour tous et logiquement sans condition.

swissinfo.ch: Vous êtes vous-même un entrepreneur. Les soixante collaborateurs de votre société travaillent-ils sans peur existentielle?

D. H.: Les collaborateurs savent que les bénéfices qu’ils réalisent [environ quatre millions de francs, NDLR] ne finissent pas dans les poches du patron. Les bénéfices sont investis dans l’entreprise pour des améliorations et de nouveaux produits. Au lieu d’utiliser l’argent comme un moyen de pouvoir, nous essayons de convaincre les employés par des idées et de bonnes conditions de travail.

Dans la société du revenu de base de Daniel Häni, la personne elle-même deviendrait l’objectif. L’économie est au service des gens et non l’inverse. Il considère qu’il est peu probable que certains citoyens se complairaient dans l’oisiveté si leurs besoins fondamentaux étaient couverts. Pour les critiques, en revanche, la vision de Daniel Häni est totalement en dehors de la réalité.

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swissinfo.ch: Le revenu de base inconditionnel ne promeut-il pas l’idée que «l’oisiveté est la mère de tous les vices»?

D. H.: Le RBI conduit à plus de volontariat dans le travail et favorise l’autodétermination et la volonté de créer. Qui ne doit pas, peut!

swissinfo.ch: Les citoyens suisses sont sceptiques face aux grands bouleversements qui promettent le salut. Ils préfèrent la politique des petits pas, une politique qui n’a pas si mal réussi jusqu’à présent.

D. H.: Parfois, les choses peuvent aller très vite. Il suffit de penser à la chute du mur de Berlin, ou maintenant à la crise du coronavirus.

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