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Un avenir jurassien A Moutier, le «Bernxit» l’emporte au bout du suspense

La foule s'est pressée devant l'Hôtel de Ville de Moutier pour fêter le passage de la ville dans le canton du Jura. 

La foule s'est pressée devant l'Hôtel de Ville de Moutier pour fêter le passage de la ville dans le canton du Jura. 

(swissinfo.ch)

La ville du Moutier a dit «oui» ce dimanche à 51,7% des voix à son rattachement au canton du Jura. Un vote historique qui met un point final au plus important conflit politico-territorial de l’après-guerre en Suisse.  

Moutier devient jurassienne. Les citoyens de cette commune ouvrière de 7700 habitants nichée au coeur de l'Arc jurassien susise ont choisi dimanche par 2067 voix contre 1930 de quitter le canton de Berne pour rejoindre celui du Jura. Le suspense aura duré tout l’après-midi. D’abord attendus vers 15h, les résultats ont été finalement proclamés à 17h20 (voir la vidéo ci-dessous): 

L’enjeu qui entourait ce scrutin et un taux de participation très élevé – près de 90%, soit plus du double de ce que l'on observe généralement lors des votations en Suisse – ont contraint les 32 collaborateurs du bureau de vote à redoubler de vigilance et même à recompter une partie des bulletins de vote pour éviter toute contestation du résultat. Moins d'une dizaine de cas litigieux - des personnes décédées qui figuraient dans le registre des électeurs par exemple - ont été recensés. 

«L’un des plus beaux jours de ma vie»

Après une insoutenable attente, les militants pro-jurassiens, réunis par milliers sur la place de la gare de Moutier, ont laissé éclater leur joie. Parmi eux, le maire de la commune, Marcel Winistoerfer, peinait à cacher ses émotions. «C’est l’un des plus beaux jours de ma vie, tout simplement. Le suspense a duré mais c’est bien d’avoir fait les choses sans précipitation pour éviter tout problème», a-t-il indiqué à swissinfo.ch. 

Marcel Winistoerfer s'est également montré confiant sur l'après-18 juin. «On ne craint pas la réaction des perdants (pro-bernois). Quand les émotions seront retombées, je suis sûr qu’on arrivera à se mettre autour de la table pour trouver des solutions constructives», a-t-il souligné. 

Du côté des pro-bernois, on ne cachait en revanche pas son amertume. «C’est une catastrophe pour la ville et pour la région, les gens ne réalisent pas ce qui les attend. On va perdre beaucoup de places de travail, de forces vives. Mais il s'agit d'un choix populaire, nous allons essayer de l’accepter au mieux», a déclaré Patrick Tobler, président de l'UDC du Jura bernois, à swissinfo.ch. 

Une campagne tendue sur la fin

Dimanche, à Moutier, on était bien loin de l’atmosphère enflammée du scrutin du 7 septembre 1975, lors duquel la commune avait refusé pour la troisième fois d’affilée par 54,1% des votants de rejoindre le nouveau canton du Jura. A l’époque, les séparatistes étaient descendus dans la rue pour affronter les grenadiers bernois, marquant les heures les plus chaudes d’un conflit qui avait profondément divisé la région en deux camps pratiquement irréconciliables.

Ce 18 juin, c'est au contraire une foule bigarrée et festive qui a envahi les rues de la cité prévôtoise dès la fin de la matinée. Au cours de la campagne également, les autonomistes ont privilégié une communication «positive et décontractée», multipliant la diffusion de clips humoristiques sur les réseaux sociaux. La jeunesse pro-jurassienne a su occuper le terrain du web avec subtilité et légèreté, aidée il est vrai par la très grande discrétion des pro-Bernois dans ce domaine. 

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Reste qu’à l’approche de la date fatidique, les fronts se sont tout de même durcis, sur fond de guerre des chiffres et de résurgence de vieilles rancoeurs. Les attaques les plus virulentes ont été observées sur les pages Facebook des différents comités de campagne mais également dans le courrier des lecteurs des deux quotidiens régionaux, le Journal du Jura (pro-bernois) et le Quotidien jurassien (pro-jurassien).

Les gouvernements bernois et jurassien portent également une part de responsabilité dans les tensions qui ont marqué les dernières semaines de campagne. Dans un documentaire télévisé, le ministre jurassien Charles Juillard a indiqué qu’en cas de «oui» de Moutier, il sera temps de convaincre les habitants de Roches – une petite commune qui se trouve entre Moutier et le canton du Jura - de rejoindre à leur tour le canton du Jura. Des propos qui ont suscité un tollé dans le camp bernois, puisqu’ils contreviennent aux engagements pris par le gouvernement jurassien.

Pas d'incident grave

Côté jurassien, on n’a pas du tout goûté à la grossière erreur de l’administration bernoise, qui a sous-estimé de 10 millions de francs les impôts versés par Moutier au canton de Berne. La campagne s’est également beaucoup focalisée sur l’avenir de l’hôpital de Moutier, transgressant là aussi l’engagement des deux parties de ne pas en faire un enjeu de cette votation.

Reste que malgré ces polémiques, la campagne n’a pas donné lieu à des débordements majeurs. Aucun incident grave n’a été signalé et aucune plainte pénale déposée pour des actes de vandalisme liée à la votation.

Vote sous haute surveillance

Face aux fantômes du passé qui hantent encore de nombreux habitants de la cité, des mesures exceptionnelles avaient été prises pour assurer le bon déroulement du scrutin et éviter toute contestation du résultat. Dimanche matin, les urnes scellées contenant les enveloppes-réponses du vote par correspondance sont arrivées depuis Berne à Moutier sous escorte policière. 

Sept observateurs de la Confédération ont pour la part suivi le déroulement du scrutin dans le local de vote de Moutier. Dix juristes de l'Office fédéral de la justice (OFJ) ont également été envoyés en renfort pour participer aux opérations de dépouillement à la suite de soupçons d'irrégularité portant sur les cartes de légitimation de vote. Jamais encore dans l’histoire de la démocratie helvétique un vote n’avait ainsi été placé sous si haute surveillance.

Il faut dire que malgré son côté quelque peu anachronique, le scrutin de ce dimanche présentait un enjeu de taille, puisqu’il visait à clore «définitivement» et sans anicroche la Question jurassienne, soit le plus important conflit politico-territorial helvétique de l’après-guerre.

Moutier en première ligne

La ville de Moutier, qui se trouve à la frontière entre les cantons de Berne et du Jura (créé en 1978), a toujours joué un rôle-clé dans ce conflit: bien qu’elle soit restée bernoise pour quelques dizaines de voix à l’issue des trois plébiscites des années 1970, la plus grande commune du Jura bernois élit depuis des décennies un maire et des autorités majoritairement pro-jurassiennes.  

A tel point que le processus mis en place en 1994 avec la création de l’Assemblée interjurassienne (AIJ), institution de réconciliation entre les cantons de Berne et du Jura, a souvent été qualifié de «lex Moutier», puisqu’il semblait taillé sur mesure pour régler une fois pour toutes la destinée cantonale de cette cité. 

Lors de la première étape, le 23 novembre 2013, l’ensemble du Jura bernois avait refusé le lancement d’un processus de réunification avec le canton du Jura. Les communes ont ensuite eu la possibilité de demander individuellement à voter sur leur rattachement au canton du Jura. Les autorités de Moutier, où le «oui» l’avait emporté à 55% des voix, avaient bien évidemment saisi cette opportunité. Tout comme deux petites communes limitrophes – Belprahon et Sorvilier -, qui devront encore se déterminer cet automne sur leur future appartenance cantonale.

Le changement de canton n’interviendra pas avant 2021

Le «oui» de Moutier au canton du Jura n'entraînera pas de modifications territoriales dans l'immédiat. Les gouvernements jurassien et bernois vont maintenant enclencher le processus pour concrétiser le transfert de la cité prévôtoise. Le changement de canton ne devrait être effectif qu'au 1er janvier 2021.

Les deux gouvernements élaboreront un concordat intercantonal qui inclura les autres communes ayant aussi choisi de quitter le canton de Berne. Le document devra être ratifié par le Grand Conseil bernois et par le Parlement jurassien.

Le vote des citoyens des deux cantons aura lieu simultanément au 1er trimestre 2019, selon un calendrier du Gouvernement jurassien. Si les citoyens bernois devaient refuser cet objet, Moutier et d'éventuelles autres communes resteraient bernoises.

Si les deux populations acceptent ces changements, le dossier sera transmis aux Chambres fédérales qui se prononceront par le biais d'un arrêté sur la modification territoriale. La population suisse ne serait pas appelée aux urnes.

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Deux siècles de question jurassienne

1815: A la chute de Napoléon, le Congrès de Vienne attribue les sept districts jurassiens de l'Evêché de Bâle au canton de Berne.

Années 1950: Montée en puissance du mouvement séparatiste.

1974-75: Plébiscites en cascade. Le Jura est divisé, les trois districts du Nord forment le nouveau cantonLien externe, les trois du Sud restent bernois, celui de Laufon rejoindra Bâle-Campagne dans les années 90. A Moutier, la décision de rester bernois se joue à 70 voix d’écart.

1979: Entrée en souveraineté du canton du Jura, après un vote de l’ensemble de la Suisse, qui accepte sa création à 82%.

1994: Instauration de l'Assemblée interjurassienne (AIJLien externe), institution de réconciliation, sous l’égide de la Confédération et des cantons du Jura et de Berne.

1998: La commune de Moutier organise un vote consultatif sur son rattachement au Jura, qui est refusé pour 41 voix de différence.

24 novembre 2013: A 72%, les citoyens du Jura et du Jura bernois refusent de lancer un processus visant à réunir les deux régions dans un même canton. A Moutier, les partisans du Jura l’emportent pour la première fois, avec 389 voix d’écart.

18 juin 2017: Moutier vote sur son rattachement au canton du Jura. En principe pour la dernière fois.

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