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Vieillesse, alcool et déprime: un cocktail toxique

Les alcooliques connaissent leurs astuces, leurs faiblesses et leurs envies. Klaus Petrus

La dépendance à un âge avancé se vit généralement en secret. Les Nations unies parlent d’une «épidémie cachée». Portrait d’un retraité qui y a plongé insidieusement – et qui ne peut désormais plus s’en défaire.

Ce contenu a été publié le 14 avril 2021 - 11:03
Klaus Petrus

Neuf heures et demie du matin et après deux cafés Lutz (café arrosé d’eau-de-vie), la paix revient lentement dans l’esprit de Hans-Peter Koller*. Une heure plus tard, il se sent comme dans du coton. Ensuite, c’est l’heure du déjeuner, avec un verre de vin rouge et un autre de schnaps, les nouvelles, une sieste, puis il sort faire du shopping. Le lundi et le jeudi, il rencontre une connaissance avec qui il prend un verre ou deux. Pour le dîner, il y a de l’eau minérale gazeuse mais, plus tard, quand sa femme va se coucher, il sort une autre bouteille, principalement du vin rouge et du plus lourd.

Trois cafés Lutz, un ballon de blanc, ¾ d’une bouteille de rouge: c’est plus ou moins la dose quotidienne, résume ce retraité de 69 ans. «Mais bon, parfois, c’est le double avec en plus du gin», précise-t-il.

Les seniors et leur dépendance: on n’en parle pratiquement pas. Mais le nouveau rapport des Nations unies sur les drogues attire clairement l’attention sur ce point. «La pandémie a fait de gros dégâts sur la santé et le bien-être des personnes âgées. Cependant, il existe aussi une épidémie cachée de consommation de drogues dans ce groupe de population, a déclaréLien externe récemment à Vienne Cornelis de Joncheere, président de l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS). La consommation de drogues et les décès liés à la toxicomanie chez les personnes âgées ont augmenté, a-t-il dit, tout comme le nombre de celles qui sont en traitement pour toxicomanie.»

Dans son rapport annuel sur les addictions, l’OICS attribue le fait que la consommation à un âge avancé augmente plus rapidement que chez les plus jeunes au vieillissement de la génération des baby-boomers dans les pays riches.

Dépression, insomnie, solitude

En Suisse aussi, les chiffres sont alarmants. Selon l’Office fédéral de la santé publique, un quart des plus de 65 ans consomment quotidiennement de l’alcool; c’est plus que dans n’importe quelle autre tranche d’âge de la population moyenne. Environ 7% des retraités présentent une consommation d’alcool chronique et risquée, c’est-à-dire de plus de quatre verres par jour.

Klaus Petrus

Environ un tiers ne se comportent ainsi que depuis l’entrée à la retraite. Dépression, insomnie, difficultés financières, mort du conjoint, solitude ou sentiment de ne plus être utile à la société font partie des causes les plus fréquentes de cette consommation.

Il en a été de même pour Hans-Peter Koller. Lorsqu’il a pris sa retraite en 2015, après trois décennies comme magasinier à la Poste, il s’est de plus en plus renfermé et a remis sa vie en question. Il n’a pas commencé à boire un jour précis, observe-t-il, ni un mois ou une année en particulier. C’est venu tout seul: de manière rampante, douce, agréable. Avant même de prendre sa retraite, il était parfois pris d’une agitation, comme si elle venait de nulle part.

De la piquette dans de bonnes bouteilles

Lorsqu’il a pris sa retraite, il a commencé à avoir du mal à s’endormir, à cogiter, à se faire du souci et une peur sourde s’est répandue en lui. Le médecin lui a prescrit du Temesta, qui l’a aidé. Avec un verre de vin, il dormait comme un loir. «C’était peut-être le début», dit-il aujourd’hui.

Au cours de sa première année de retraite, Hans-Peter Koller a surtout bu à l’extérieur, ce qui était coûteux. Aujourd’hui, il connaît tous les magasins Denner (chaîne de magasins connue pour son assortiment d’alcool à bon prix) de Berne et des environs. Il alterne les magasins, car il ne veut pas se faire remarquer lorsqu’il remplit son cabas: un Beaujolais à 4,20 francs, deux Merlot à 2,90, une bouteille de gin à 9,90, plus de l’eau minérale, des tomates en boîte et des cornichons.

Il lui arrive de prendre un Rioja en rayon lorsqu’il y a une offre spéciale à 12,95 au lieu de 19,50, «juste à cause de la bouteille». Une fois la bouteille bue, Hans-Peter Koller la remplit encore et encore avec de la piquette bon marché et la pose sur la table pour le déjeuner. Ainsi, une bouteille de Rioja dure presque une semaine, et Hans-Peter Koller sauve les apparences.

La première fois qu’il a ainsi transvasé le contenu d’une bouteille de Dôle bon marché à l’aide d’un entonnoir en plastique rouge, puis qu’il a recommencé le lendemain, il s’est dit: «Cette fois, tu es un poivrot». C’était il y a trois ans.

Changements

C’est alors que Hans-Peter Koller a commencé à changer. Son rasage quotidien n’avait plus lieu le matin, mais en début d’après-midi. Il reportait ses rendez-vous, égarait des factures, perdait ses clefs, manquait le coiffeur, fulminait contre lui-même. Et bientôt, il n’a plus aimé se voir.

Une fois, le soir, il est passé directement de son canapé à son lit, en pantalon et chemise avec des pantoufles, ivre et triste. Le lendemain, sa femme a juste secoué la tête en lui déclarant qu’il se faisait vieux. Le rôle lui convient; depuis, il joue de plus en plus souvent les imbéciles devant Hildegard, à qui il est marié depuis plus de 40 ans. Bien sûr, sa femme sait très bien de quoi il retourne. Mais elle ne veut pas l’admettre. «Nous faisons simplement comme si tout était normal», confie Hans-Peter Koller.

Jonas Wenger, de Fachverband Sucht, plateforme alémanique des spécialistes des dépendances, connaît le problème. «La dépendance est un sujet tabou. Beaucoup de personnes concernées luttent contre la honte et mènent une sorte de double vie. En outre, la dépendance est souvent minimisée, surtout chez les personnes âgées.»

Le spécialiste y voit un problème majeur, car souvent, les conséquences insidieuses de la consommation d’alcool ne sont pas évidentes. «Bon nombre des symptômes qui peuvent accompagner la dépendance à l’alcool – comme l’oubli, la confusion ou les chutes – sont similaires aux symptômes courants de la vieillesse. La consommation d’alcool passe donc souvent inaperçue pendant longtemps.»

«Les interdictions ne servent à rien»

À cela s’ajoute que l’on ne veut pas dicter leur conduite aux personnes âgées et leur refuser un «petit verre». «Nous savons, grâce à la politique de lutte contre les addictions de ces dernières années et décennies, que les interdictions ne servent à rien, souligne Jonas Wenger. Les personnes âgées peuvent aussi consommer pour le plaisir.» En fin de compte, dit-il, l’objectif est de permettre aux personnes concernées de maîtriser l’alcool et de retrouver ainsi leur autonomie – dans la mesure du possible.

Il s’agit de trouver un équilibre entre la reconnaissance de l’autodétermination d’une personne et son droit aux soins. «Il est important que les proches ou les professionnels parlent aux personnes concernées de leur dépendance et les soutiennent dans leurs décisions», déclare Jonas Wenger. Ce dernier est convaincu que les personnes âgées, en particulier, ont beaucoup d’expérience de vie et disposent de suffisamment de ressources qui peuvent être activées et les protéger de la dépendance. «Mais pour que cela se produise, les personnes concernées doivent être prêtes à s’attaquer à leur dépendance et à se faire aider», précise-t-il.

Depuis que Hans-Peter Koller boit au point d’en trembler le matin et d’en bafouiller le soir, gaité et morosité se succèdent à un rythme rapide. À certains moments, l’alcool le réchauffe tellement à l’intérieur qu’il se sent confiant, léger, drôle même, et a l’impression qu’il pourrait conquérir le monde. Dans d’autres moments, qui deviennent de plus en plus nombreux, tout s’assombrit devant lui, les gens dans le bus, le journal dans sa main ou la femme à ses côtés.

«Grand-papa, tu pues»

Souvent, il est tard dans la soirée et viennent alors les longues nuits où il se demande: «Ai-je une fois dans ma vie joué un rôle important?». Il était toujours à l’heure au travail, il a toujours été un mari et un père fiable, calme, discret et humble. Hans-Peter Koller sait qu’il a l’air de pleurnicher, mais cette question le hante, tout comme ses pensées sur les guerres, le changement climatique, la pandémie et les enfants qui meurent simplement parce qu’ils ont faim.

«Peut-être bien que je souffre d’une dépression gériatrique», dit-il en haussant les épaules. Son médecin avait récemment utilisé ce mot, qui lui semblait bizarrement étranger. Il n’avait pensé à l’abstinence qu’une seule fois, lorsque Elio, son plus jeune petit-fils, lui avait dit: «grand-père, tu pues.» Il s’était senti honteux. Mais, murmure Hans-Peter Koller, il doit d’une manière ou d’une autre se débarrasser de ces idées noires qui viennent sans vin et restent avec le vin.

* Nom d’emprunt

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