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Commémorations


Zimmerwald, berceau de la révolution russe


Par Nadia Capone, Zimmerwald


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La conférence de Zimmerwald, une importante réunion de militants socialistes, s'est tenue il y a cent ans dans le village helvétique du même nom. Le rassemblement a marqué l’histoire de la Russie, mais également laissé des traces en Suisse.

Le petit village pittoresque de Zimmerwald, en 1864, soit un demi-siècle avant la conférence historique.  (Wikipedia/Daniel Guggisberg)

Le petit village pittoresque de Zimmerwald, en 1864, soit un demi-siècle avant la conférence historique. 

(Wikipedia/Daniel Guggisberg)

La liste des événements de commémoration pour les cent ans de la conférence de Zimmerwald impressionne: une exposition au musée régional Schwarzwasser, à Schwarzenburg, dans le canton de Berne, une série de conférences à la Bibliothèque suisse sur l’Europe de l’Est de l’Université de Berne ou encore la publication aux éditions Chronos de l’ouvrage «Zimmerwald und Kiental», des historiens Julia Richers et Bernard Degen. Sans oublier des célébrations dans le village de Zimmerwald.

Le Manifeste de Zimmerwald

La conférence de Zimmerwald s’est conclue par l’adoption d’un manifeste, rédigé notamment par Léon Trotski. Le document souligne le caractère impérialiste de la guerre et la nécessité «d’entreprendre la lutte pour une paix sans annexions ni indemnités de guerre».

Le manifeste stipule notamment qu’une «telle paix n'est possible qu'à condition de condamner toute pensée de violation des droits et des libertés des peuples. Elle ne doit conduire ni à l'occupation de pays entiers, ni à des annexions partielles. Pas d'annexions, ni avouées ni masquées, pas plus qu'un assujettissement économique qui, en raison de la perte de l'autonomie politique qu'il entraîne, devient encore plus intolérable.»

Début septembre, politiciens, journalistes et simples citoyens se sont rassemblés pour fêter le centenaire de l’événement. Mais en quoi la conférence de Zimmerwald représente-t-elle une étape si particulière? Pour le comprendre, il convient de rappeler quelques faits historiques. Le congrès, qui rassemble les socialistes européens dans le village de Zimmerwald, non loin de Berne, a lieu en 1915. La Première Guerre mondiale fait rage. «Le prolétariat était alors littéralement utilisé comme chair à canon dans les tranchées», indique Julia Richers, historienne et coauteure du livre «Zimmerwald und Kiental».

Robert Grimm, éminent journaliste de gauche et rédacteur en chef du journal «Berner Tagwacht», prend en charge l’organisation de la rencontre et loue un local à son nom. L’historien Bernard Degen souligne que Robert Grimm était «un organisateur brillant et un orateur captivant, probablement l’une des figures politiques les plus importantes que la Suisse ait connu au vingtième siècle». La conférence se déroule en secret. Les autorités sont persuadées qu’il s’agit d’un rassemblement d’ornithologues, et non de socialistes.

Un héritage durable

La réunion s’ouvre le 5 septembre 1915, avec 38 participants de 11 pays. La délégation russe est composée, entre autres, de Trotski, Zinoviev et Lénine, qui «quitte son ‘ghetto’ de Berne pour se montrer à Zimmerwald sous les traits d’un véritable leader du mouvement radical ouvrier», relève Bernard Degen. La conférence lance un appel contre la guerre mondiale. Dans son Manifeste de Zimmerwald, approuvé par une majorité de participants, elle souligne que le prolétariat doit se battre pour une paix sans annexions ni indemnités de guerre et que le principe d’autodétermination des nations doit constituer la base des relations internationales.

«Si l’on fait abstraction de la rhétorique communiste, le manifeste de la conférence se fait l’écho de demandes justes, comme l’exigence de paix entre les peuples, à laquelle nous aspirons aujourd’hui», a déclaré Barbara Egger-Jenzer, élue socialiste au gouvernement du canton de Berne, dans son discours prononcé lors de la commémoration.

«Si l’on fait abstraction de la rhétorique communiste, le manifeste de la conférence se fait l’écho de demandes justes, comme l’exigence de paix entre les peuples, à laquelle nous aspirons aujourd’hui.»

Lénine, pour sa part, présente sa théorie de transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. Il forme, avec huit de ses partisans, parmi lesquels Zinoviev et le fondateur du parti communiste suisse Fritz Platten, la tendance appelée «gauche zimmerwaldienne». Bien que ce mouvement se prononce en faveur du manifeste, ses dirigeants annoncent qu’ils vont emprunter une voie politique indépendante. Les actions de ce groupe radical influenceront grandement le cours des événements en Russie.

Outre les appels à la paix, l’année 1915 résonne également de revendications pour l’octroi de plus de droits politiques et sociaux pour les travailleurs. Barbara Egger-Jenzer estime que de nombreuses évolutions positives se sont produites en ce sens depuis la conférence. «Aujourd’hui, en Europe, personne ne doit plus se cacher pour défendre les droits humains.»

«La liberté de rassemblement et la liberté de parole font figure de valeurs de base, garanties en Suisse pour tout un chacun, poursuit l’élue bernoise. Le pays a connu une percée colossale dans le domaine de la sécurité sociale, dont on n’osait même pas rêver en 1915. La journée de travail de huit heures, les congés payés, le système d’assurance vieillesse font partie de ces acquis.» Barbara Egger-Jenzer en est persuadée: toutes ces conquêtes ont eu lieu, entre autres, grâce au rassemblement de Zimmerwald.

Retour en Russie

Une année et demie après la conférence, en avril 1917, Lénine et ses partisans quittent la Suisse pour la Russie, en passant par l’Allemagne, dans un train spécialement organisé par Fritz Platten. Le convoi arrive à Petrograd une semaine plus tard, marquant le début d’une nouvelle ère. «Sans ce train, c’est-à-dire sans Zimmerwald, Grimm et Platten, la révolution russe n’aurait peut-être pas eu lieu», conclut Julia Richers.

Le destin ne se montra pas clément avec de nombreux participants à la conférence. Trotski fut assassiné dans les années 1940 sur ordre de Staline. Dans les années 1930, Zinoviev et Radek furent tous deux victimes de la répression stalinienne, de même que le Suisse Fritz Platten, en 1942. Robert Girmm, lui, connut un sort plus favorable. En 1918, il fut l’un des organisateurs et prit la direction de la grève générale qui secoua la Suisse. En 1945, il devient même président du Conseil national, la chambre basse du parlement fédéral.

Lénine, de son côté, parvint à donner vie à certaines de ses déclarations de Zimmerwald. La Première Guerre mondiale se transforma réellement en guerre civile en Russie, une véritable tragédie nationale. Quant aux idéaux de justice sociale, ils se réalisèrent non pas en Russie, mais en Suisse, et ce sans aucune effusion de sang. 

Les auteurs de l’ouvrage

Julia Richers est née à Bâle en 1975. Elle a étudié l’histoire de l’Europe de l’Est à Bâle et à Budapest, et occupe désormais un poste de professeur d’histoire de l’Europe de l’Est à l’Université de Berne. Dans une interview à swissinfo.ch, elle souligne que les commémorations historiques sont importantes pour la formation de l’identité nationale, mais que la politique influe fortement sur les aspects de l’expérience historique qui sont retenus, et ceux qui sont omis.

Bernard Degen est né à Bâle en 1952. Il a étudié l’histoire, l’économie, la sociologie et la philosophie à l’Université de Bâle avant de devenir maître de conférences à l’Institut d’histoire de l’Université de Berne. Il est aujourd’hui collaborateur scientifique à l’Université de Bâle et directeur de recherche du projet fédéral de Dictionnaire historique de la Suisse.

Les deux historiens ont coécrit l’ouvrage «Zimmerwald und Kiental. Weltgeschichte auf dem Dorfe» («Zimmerwald et Kiental: l’histoire mondiale dans un village») qui se penche sur le congrès des socialistes européens qui a eu lieu dans la petite localité suisse de Zimmerwald en 1915. Le livre, publié aux éditions Chronos, est en vente depuis septembre 2015.


(Traduction du russe: Sophie Gaitsch), swissinfo.ch

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