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Portrait de la réalisatrice de «La idea de un lago»


Milagros Mumenthaler, la présence de l’absence


Par Stefania Summermatter, Locarno


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“J'ai déjà gagné une fois le Léopard d'or. Cette fois, j'ai probablement tout à perdre". A 39 ans, Milagros Mumenthaler revient à Locarno. (pardolive.ch)

“J'ai déjà gagné une fois le Léopard d'or. Cette fois, j'ai probablement tout à perdre". A 39 ans, Milagros Mumenthaler revient à Locarno.

(pardolive.ch)

Léopard d’or 2011 pour «Abrir puertas y ventanas» («Trois sœurs»), Milagros Mumenthaler revient au Festival de Locarno avec «La idea de un lago», un film sur fond de drame des disparus de la dictature de Videla. Entre une interview et une séance photo, la réalisatrice helvético-argentine se raconte.

A cinq ans, elle suivait déjà des cours de peinture. A dix ans, elle allait au cinéma avec sa sœur plus âgée. Elle a d’ailleurs retrouvé il y a quelques mois les tickets d’entrée de cette période dans une de ces boîtes où les adolescents conservent leurs souvenirs les plus importants. Et elle a été surprise du nombre de films qu’elle a pu voir étant petite. «J’avais probablement intériorisé ma passion pour le cinéma», raconte Milagros Mumenthaler avec un sourire. Un sourire qui laisse pourtant percer une pointe de timidité et de nervosité. «Je n’ai pas répondu à la question, n’est-ce pas?»

Vêtue de bleu de la tête aux pieds, soignée jusqu’au moindre détail, Milagros Mumenthaler préfère un «je ne sais pas» sincère aux grandes théories que l’on échafaude pour faire plaisir à son interlocuteur. Nous la rencontrons dans un bar de Locarno, la ville qui en 2011 l’a catapultée dans les cercles des artistes émergents du cinéma argentin. Son premier long métrage, «Abrir puertas y ventanas» (traduit en français par «Trois sœurs») s’y était en effet adjugé le Léopard d’or.

Cette année, elle est de retour avec «La idea de un lago», mais elle préfère garder les pieds sur terre. «J’en ai déjà gagné un. Cette fois, j’ai probablement tout à perdre».

Exil ou retour aux origines

Née a Cordoba en 1977, Milagros Mumenthaler a grandi en Suisse. Elle n’a que trois mois quand ses parents, étudiants de gauche, décident de quitter le pays où depuis une année, le général Jorge Rafael Videla a instauré une dictature sanguinaire.

Le choix de la Suisse ne doit rien au hasard. La famille Mumenthaler a un lien particulier avec le pays. Au 19e siècle, l’arrière-grand-père de Milagros avait quitté le canton de Berne pour aller chercher fortune en Argentine, comme des dizaines de milliers de Suisses. Le passeport rouge à croix blanche s’est donc transmis de génération en génération.

A la chute de la dictature en 1983, les parents de Milagros décident de rester en Suisse, où ils se sont désormais construit une nouvelle vie. Mais l’Argentine est omniprésente dans la maison des Mumenthaler. A commencer par l’espagnol, langue commune. Puis les vacances à Mar del Plata, qui ont les saveurs des glaces de tous parfums qui remplissaient le congélateur des grands-parents. «Elles étaient un symbole de bonheur. Peut-être que nous avions un peu tous une vision idéalisée du pays».

L’absence comme fil conducteur

Malgré son apparence calme, qui contraste un peu avec la chaleur typiquement argentine, Milagros Mumenthaler a encore quelque chose de la jeune fille rebelle. Que ce soit pour les personnages de ses films, en conflit perpétuel avec la famille, ou pour sa décision de retourner seule en Argentine à l’âge de 17 ans. «Parfois, on a besoin de prendre ses distances, pour se retrouver soi-même». Pas de traumatisme, assure-t-elle. Simplement une crise d’adolescence et une famille nombreuse, dans laquelle, à cet âge, elle se sentait un peu trop à l’étroit.

Après son diplôme à l’université du cinéma de Buenos Aires, la jeune femme commence à explorer le thème de l’absence, qui sera le fil conducteur de ses deux premiers longs métrages. En toile de fond: la dictature argentine. Parce que l’absence ne s’explique justement pas. Pour «La idea de un lago», elle s’est inspirée du livre de poésie et de photographies de Guadalupe Gaona «Pozo de aire», qui l’a captivée dès le premier instant. Le film raconte l’histoire d’Inés, une jeune photographe marquée par la disparition de son père en 1977, qui décide, en pleine grossesse et contre la volonté de sa mère, de s’adresser à l’institut médico-légal pour, qui sait?, retrouver un jour ses restes.

Dans le film, Inés a les traits de l’actrice argentine Carla Crespo. (pardolive.ch)

Dans le film, Inés a les traits de l’actrice argentine Carla Crespo.

(pardolive.ch)

Adoptant une approche documentaire, la réalisatrice a rencontré plusieurs fois l’auteure et les mères de la Place de Mai, qui se réunissent fidèlement chaque jeudi depuis 1977 pour réclamer le droit à la vérité et à la justice. «Je voulais chercher à mieux comprendre cette thématique, que je n’ai pas connue».

Le film n’est pas autobiographique. Milagros Mulmenthaler ne fait pas partie des proches des 30'000 personnes disparues durant les sept ans du régime Videla. Et bien que ses parents soient des exilés politiques, la dictature «n’a jamais vraiment été un sujet dans la famille». A tel point que le film a fait naître en elle de nombreuses questions. «Mais il s’agit là de quelque chose de personnel», dit-elle pour couper court.

Réalisatrice exigeante – du moins avec elle-même

Quel genre de réalisatrice est Milagros Mumenthaler? Exigeante, répond en conférence de presse l’actrice argentine Rosario Bléfari, qui interprète la mère d’Inés dans le film. Et la principale intéressée, qu’en dit-elle? Elle lève les yeux au ciel et raconte.

«Quand j’ai tourné «Abrir puertas y ventanas», dont les protagonistes étaient trois adolescentes, j’ai dû expliquer chaque phrase et chaque intention. C’était intéressant, mais aussi très dur. Et j’ai été un peu surprise de devoir faire la même chose pour ce film».

Les acteurs et la réalisatrice ont répété les scènes pendant trois mois avant de commencer à tourner. Pour Milagros Mumenthaler, il était important de savoir comment ils allaient jouer, afin de soigner les plus petits détails des plans et des dialogues. «Je mourrais si je devais commencer à tourner sans préparation». Exigeante avec les autres, la réalisatrice l’est aussi assurément avec elle-même.

Suisse ou argentine?

Au festival de Locarno, Milagros Mumenthaler se sent un peu à la maison. Et ceci pas seulement parce qu’elle y a gagné un prix il y a cinq ans. «Aujourd’hui, Locarno est parmi les festivals les plus courageux, avec une programmation qui propose un autre regard sur le cinéma». La réalisatrice aime les films qui sortent des schémas, ceux qui portent en eux une part d’imperfection et à travers elle «veulent nous raconter quelque chose».

Etablie désormais depuis plus de vingt ans en Argentine, Milagros Mumenthaler n’a plus de lien particulier avec la Suisse, si ce n’est que son père et ses trois frères y habitent encore.

Ses films n’en sont pas moins coproduits par la Suisse. Reste qu’à Locarno, la paternité de ses œuvres semble disputée entre l’Argentine et la Suisse. «Cela m’a étonnée que Chatrian (Carlo, directeur du festival, ndlr) l’ait présenté uniquement comme un film suisse, admet-elle. Probablement que chaque festival doit mettre en valeur ses propres quotas de films nationaux, mais je ne veux pas entrer dans cette polémique festivalière».

Le pays ne compte pas, ce qui compte, c’est l’histoire. Et celle de Milagros Mumenthaler ne fait que commencer.


(Traduction de l'italien: Marc-André Miserez), swissinfo.ch

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