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La voix de l’apprentissage


Florence Poivey, la Suissesse qui bouscule la France


Par Antonio Castiñeira, Paris


Lors de sa visite d'Etat en Suisse en 2015, le président français François Hollande avait loué le modèle d'apprentissage suisse.   (Keystone)

Lors de sa visite d'Etat en Suisse en 2015, le président français François Hollande avait loué le modèle d'apprentissage suisse.  

(Keystone)

Responsable de la formation au sein du Medef, Florence Poivey s’inspire du modèle helvétique pour redorer le blason de l’apprentissage dans l’Hexagone. Une tâche tout sauf facile, mais qui n’effraie pas cette battante autodidacte.

Les patrons français la surnomment affectueusement Heidi. Ils l’apprécient pour son optimisme et sa détermination. Son profil dénote pourtant au sein des chefs d’entreprises du pays voisin. Florence Poivey est autodidacte et fière de l’être. Elle n’a d’ailleurs qu’un seul diplôme en poche: la maturité acquise à Lausanne à l’âge de 18 ans.

Un parcours singulier pour cette Franco-Suisse qui s’est fait sa place au sein du Medef, la toute puissante organisation patronale française. Cette Lyonnaise d’adoption y est responsable de l’éducation, de la formation et de l’insertion. Et elle s’inspire notamment de la formation professionnelle suisse pour redonner des couleurs à l’apprentissage dans l’Hexagone.

L’apprentissage de la vie

«C’est la vie qui a été mon champ d’apprentissage», concède Florence Poivey. De père français et de mère suisse, elle a tenté de monter à Paris après sa «matu» pour y poursuivre ses études. Elle s’est inscrite en classe préparatoire littéraire avec l’intention de se présenter ensuite aux concours d’écoles prestigieuses comme «Normale sup’».

Au bout de 15 jours, elle jette l’éponge. Arrivée de Lausanne, elle ne s’adapte pas au système éducatif français. Et les années n’ont pas changé son point de vue. «Dans le système scolaire français, on vous met dans une compétition extrêmement forte dès le démarrage. Chez un enfant, le sentiment de ne pas être capable de le faire peut naître très vite», se plaint-elle, avant de vanter les bienfaits du système helvétique qui lui a donné les atouts pour réussir dans la vie. «Il est beaucoup plus ouvert», constate-t-elle. «A Lausanne, nous avions un orchestre, un cœur, des arts graphiques, du sport. Tout le monde pouvait en profiter».

Après sa brève expérience parisienne, Florence Poivey entame son cursus particulier. Elle part à la découverte du monde, comme bon nombre de Suisses après la «matu». Sauf que son voyage dure sept ans. Elle multiplie les petits boulots, traverse les Etats-Unis, poursuit sa route en Australie et puis au Moyen-Orient où elle s’installe notamment en Arabie Saoudite, un pays pas franchement réputé pour les opportunités professionnelles donnée aux femmes.

Ce tour du monde, c’est son «apprentissage», comme elle raconte elle-même. Un peu comme les compagnons qui faisaient le tour de France, mais à l’échelle mondiale.  

A son retour en France, sa vie bascule. Elle épouse le politicien centriste Jacques Barrot et se retrouve très rapidement à la tête d’une usine de son beau-père en Auvergne. Elle n’a jamais appris à gérer une entreprise. Elle n’a pas peur pour autant et se lance à l’eau. «Je ne savais rien», reconnaît-elle. «Mais ce qui m'a passionnée et motivée très vite, c’est quand j'ai réalisé que l'entreprise est avant tout une fantastique aventure humaine».

Succès industriel

Quand elle prend la direction en 1988 de cette usine de plasturgie, elle n’a que 12 salariés sous ses ordres. Le chiffre d’affaires s’élève à l’époque à 3,5 millions de francs français (un peu moins de 900’000 francs suisses à ce moment-là). «Ces chiffres m’impressionnaient», reconnaît-elle près de 30 ans plus tard.

Quand elle a revendu le site l’année dernière, l’usine comptait plus de 200 salariés et le chiffre d’affaires avait atteint 28 millions d’euros. Une belle réussite pour une autodidacte!

Son parcours étonne et séduit ses collègues français. Elle gravit très vite les échelons des organisations patronales. Elle entre d’abord à la Fédération française de la Plasturgie. «Une aventure nouvelle», selon ses termes. Et pour cause, elle se retrouve très vite chargée du dialogue social avec les syndicats. Autant dire que rien ne l’avait préparée en Suisse aux discussions avec les représentants du personnel à la française. «C’était un peu curieux pour moi. Je ne savais pas ce que c’était qu’un syndicaliste. Je n’en avais jamais rencontré de ma vie. Je n’en avais pas dans ma boîte», rigole-t-elle.

Pourtant, son côté tombée du ciel donne des résultats probants. «Le fait de ne pas avoir de passé, de schéma, m’a permis d’entrer dans ce dialogue un peu comme dans l’entreprise», juge-t-elle. La Suissesse se montre à l’écoute des salariés. C’est son point fort. «Il s’agit d’un dialogue avec des hommes et des femmes qui ont des attentes qui ne sont pas forcément les mêmes que les nôtres, chefs d’entreprise, mais qui méritent d’être écoutés», assure-t-elle.

Un club industriel très sélect

En 2012, elle accède à la présidence de la plasturgie française. Elle entre du coup au sein d’un club très sélect, le Groupe des Fédérations industrielles (GFI), présidé à l’époque par Pierre Gattaz, le futur président du Medef. «C’est comme ça que j’ai appris à le connaître, à l’apprécier beaucoup. J’aime cette personnalité très engagée, très convaincue, à la fois pragmatique et idéaliste», affirme Florence Poivey.

Au GFI, elle se retrouve au sein de l’élite française. Celle qui juge si souvent ses interlocuteurs en fonction de leurs diplômes. La cheffe d’entreprise franco-suisse s’y fait sa place sans complexe. «J’ai toujours eu le sentiment d’avoir reçu un accueil positif, plutôt facilité par le fait d’être autodidacte et d’être une femme», explique-t-elle. «Quand on a fait son chemin différemment, ça étonne».

«L’apprentissage est perçu en France comme une voie d’insertion au service de ceux qui sont éloignés de la vie professionnelle. C’est pourtant une voie d’excellence, une voie noble»

Florence Poivey

Pierre Gattaz apprécie sa spontanéité, son optimisme et son enthousiasme. Quand il a pris la présidence du Medef en 2013, «il m’a demandé si j’accepterais de faire un peu de chemin avec lui». Banco, répond Florence Poivey, prête à se lancer dans une nouvelle aventure.

Elle assume la responsabilité de la formation au sein de l’organisation patronale. Un poste qui lui permet de valoriser sa propre expérience. «En étant autodidacte, je suis en apprentissage permanent, en découverte permanente», explique-t-elle. Surtout, sa fonction lui donne l’occasion d’apporter en France des idées qui ont fait le succès du système de formation suisse, souvent cité comme modèle dans l’Hexagone pour réduire le chômage. Mais ce n’est pas si simple.

Une voie «administrée»

«Le système suisse interpelle. Mais il n’est pas suivi de faits. L’apprentissage est perçu en France comme une voie d’insertion au service de ceux qui sont éloignés de la vie professionnelle. C’est pourtant une voie d’excellence, une voie noble», s’exclame-telle face à des responsables politiques qui refusent de céder la responsabilité de la formation aux entreprises.

«J’ai tiré la sonnette d’alarme dès le départ, dès novembre 2013. L’apprentissage est une voie totalement administrée en France», regrette-t-elle. «Ça ne fonctionne pas comme ça ! Il faut donner de l’autonomie aux entreprises!», s’emporte-t-elle. Heidi en perd même parfois son optimisme. «L’apprentissage ne décollera jamais tant que l’entreprise ne sera pas mise au cœur du système», prévient-elle.

Heureusement, elle compte sur le soutien de Pierre Gattaz. Le président du Medef est convaincu qu’il ne faut pas un diplôme d’ingénieur pour faire un bon chef d’entreprise. «C’est pour ça qu’il s’engage autant autour de l’apprentissage», assure Florence Poivey. «Nous avons fait un certain nombre de propositions qui sont la retranscription acceptable d’une culture à la suisse, à l’allemande et aujourd’hui à l’anglaise aussi», assure-t-elle. Sa tâche est ardue, mais elle ne renonce pas pour autant. Ce n’est pas son genre.

L'intérêt de Hollande

Au printemps de l'année dernière, François Hollande s'est rendu en visite en Suisse. La formation professionnelle helvétique était l'un des principaux centres d'intérêt du président français. Avec une courbe du chômage qu'il a promis d'inverser, il a voulu en savoir plus sur le modèle dual de la Confédération. Ce système qui permet à la Suisse d'afficher un taux de chômage très faible  par rapport au pays voisin. Depuis, rien de nouveau...

Le système suisse continue pourtant d'intéresser la France. La Fabrique de l'industrie, un influent think tank présidé par Louis Gallois, l'ancien PDG d'Airbus, a publié ce printemps une étude sur la formation professionnelle helvétique. «L'exemple suisse reste une source d'inspiration pour la France», assurent les auteurs qui n'hésitent pas à présenter ce modèle comme «un succès». «Les liens étroits entre l'école et le monde économique «permettent à la Suisse d'afficher un taux de chômage des jeunes parmi les plus bas au monde», assurent-ils.

Le Medef, de son côté, continue de faire campagne. Il a assuré la promotion de l'apprentissage cet été pendant toutes les étapes du Tour de France. Mais Florence Poivey attend toujours que le gouvernement y mette du sien. Le taux de chômage atteint près de 10,5% en France contre 3,1% en Suisse.

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