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Elections fédérales


Un diplomate de haut vol premier Suisse de l’étranger élu au Parlement?


Par Ariane Gigon, Zurich


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Tim Guldimann, l'un des diplomates suisses les plus connus dans le monde, se lance en politique.  (Keystone)

Tim Guldimann, l'un des diplomates suisses les plus connus dans le monde, se lance en politique. 

(Keystone)

Après une carrière diplomatique qui l’a amené de Téhéran aux Balkans, en passant par la Tchétchénie et l’Ukraine, Tim Guldimann mettra un terme fin mai à son dernier mandat, celui d’ambassadeur suisse en Allemagne. Candidat du Parti socialiste zurichois au Conseil national, il pourrait devenir le premier représentant de la «5e Suisse» au Parlement.

Assis légèrement de travers sur sa chaise, dans une posture nonchalante, le diplomate ne laisse pas paraître la moindre once de contrariété devant le retard de la journaliste. Homme du monde habitué aux parquets lisses, voire glissants, des palais comme à la boue des terrains en guerre, il est d’un calme apparemment à toute épreuve.

C’est la première chose qui frappe chez Tim Guldimann (qui aura 65 ans en septembre): cette nonchalance, alors que son agenda est probablement rempli jusqu’à la dernière ligne.

«Quand on le rencontre, on a l’impression qu’il n’a rien à faire», note le journaliste suisse José Ribeaud, qui est en train de terminer un livre d’entretiens avec lui. Universitaire de renom, Tim Guldimann maîtrise aussi plusieurs langues. Il ne veut pas dire combien, affirmant simplement: «J’en ai appris beaucoup et j’en ai oublié beaucoup». Son français est plus qu’excellent.

Un regard sur le parcours d’un des diplomates suisses les plus connus dans le monde permet de formuler quelques hypothèses sur l’étendue de sa polyglotie: l’espagnol, de ses séjours d’étudiant en économie en Amérique du Sud (Chili, Mexique), le suédois peut-être, car il a fait à Stockholm des recherches pour son doctorat, le russe, à n’en pas douter, car il a séjourné plusieurs fois en URSS, l’arabe, de deux périodes au Caire et le persan, à Téhéran, où il a été ambassadeur de 1999 à 2004. «Le persan, je l’ai perdu», précise-t-il.

Sa mission de négociateur durant la première guerre de Tchétchénie, en tant que chef du groupe de soutien de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), puis de deux autres missions de cette même OSCE (Croatie puis Kosovo), lui ont valu l’étiquette de «star de la diplomatie» dans les médias. L’année dernière encore, lorsque le président de la Confédération Didier Burkhalter l’a nommé représentant spécial de l’OSCE pour l’Ukraine, de nombreux médias ont titré sur «la bonne personne au bon endroit». Même la «Weltwoche», qui défend les thèses de l’UDC (droite conservatrice) n’a pas eu pour lui la dureté qu’elle réserve habituellement à toute femme et tout homme de gauche.

Déjà candidat à un parlement cantonal

Car Tim Guldimann, marxiste durant ses études (mais jamais affilié à un parti lié au communisme, dit-il, si ce n’est le Comité Chili à Zurich) est membre du Parti socialiste depuis plus de 30 ans. Mais il se qualifie de «social-libéral» et non de «social-démocrate», selon le nom complet du PS en allemand. Et il ne se considère pas comme un «Quereinsteiger» («Qui monte par le côté» littéralement en allemand), nom, connoté négativement, donné aux personnes embrassant une nouvelle profession sur le tard et, lorsqu’il s’agit de politique, n’ayant pas au préalable franchi toutes les étapes préliminaires avant de briguer une charge élevée. «J’ai fait dix ans de politique de base à Berne à mon retour en Suisse en 1982, j’ai même été candidat au Grand conseil (Parlement) bernois», dit ce Zurichois «pur sucre», qui est né et a grandi au bord de la Limmat, où il a vécu jusqu’à l’obtention de sa licence en économie en 1974.

Daniel Frei, président du Parti socialiste zurichois précise: «Pour le PS, Tim Guldimann n’est certainement pas un ‘Quereinsteiger’. Mais pour la vie politique zurichoise, il est indéniable qu’il l’est. Il n’a jamais exercé de fonction. Il devra s’imposer, même au sein du parti. Avec sa personnalité, sa vaste érudition et son expérience, il est assurément un enrichissement pour notre liste. Mais il y a aussi des voix qui se demandent pourquoi un ambassadeur à la retraite doit encore devenir politicien, tout en habitant à Berlin…»

Désaccords

Car Berlin, où Tim Guldimann habitTim e avec son épouse, journaliste au magazine «Spiegel», spécialiste de la Russie et de l’Iran, et leurs deux filles de 14 et 13 ans, restera sa ville de résidence, s’il est élu. «Il faut s’engager davantage pour les quelque 750'000 Suisses de l’étranger. Ma femme allemande a obtenu la citoyenneté suisse, nos deux filles ont la double nationalité et je suis aussi très attaché à Berlin.» Des convictions qui lui ont valu quelques inimitiés avec l’ancienne conseillère fédérale ministre des affaires étrangères, Micheline Calmy-Rey, qui, pour d’autres désaccords, lui avait refusé un poste en Israël.

Candidats de la diaspora en forte hausse

Au cours des dernières années, le nombre de candidats vivant à l'étranger qui se sont présentés à une élection au Conseil national n’a cessé d’augmenter: d’un seul candidat en 1999, on est passé à 15 en 2003, 44 en 2007 et 75 en 2011, selon l’Organisation des Suisses de l’étranger (OSE).

On ne dispose pas encore de données concernant les élections prévues en octobre. Mais jusqu’ici, aucun "expat" n’a réussi à se faire élire au Conseil national. L’unique cas de conseillers nationaux qui vivaient à l’étranger concerne Ruedi et Stephanie Baumann, respectivement membres des Verts et du Parti socialiste. Le premier a été député fédéral entre 1991 et 2003, la seconde de 1994 à 2003. Le couple a déménagé en France en 2001.

Contrairement à d’autres pays qui réservent des sièges à leurs représentants vivant à l’étranger (en Italie, par exemple, 12 députés et 6 sénateurs), il n’y a pas de telle circonscription en Suisse. Les candidats résidant à l’étranger doivent se présenter sur une liste dans leur canton d’origine ou dans le canton où ils avaient leur dernier domicile en Suisse. 

Tim Guldimann est un ardent défenseur de la diversité culturelle suisse. La priorité donnée à l’anglais dans les écoles de certains cantons alémaniques? Une erreur, dit-il. Ce qu’il souhaite apporter à Berne, s’il est élu? «Je souhaite combiner une expérience internationale avec une réalité politique nationale qui, à mon avis, a besoin d’une nouvelle perspective plus ouverte». Avec un réel sens de la formule, il synthétise l’évolution récente ainsi: «La Suisse a longtemps été ennuyeuse, mais extrêmement fiable, pour les entreprises et pour ses interlocuteurs politiques étrangers. Aujourd’hui, elle n’est plus fiable, peut-être moins ennuyeuse, mais mal comprise.»

«Notre pays se berce d’illusions sur ses garanties d’avenir, poursuit-il. Si on nous jette hors du marché intérieur européen, la situation peut très vite se dégrader. Or, si nous ne renforçons le consensus intérieur, l’Union européenne pourrait devenir réticente à négocier des accords qui peuvent être mis en cause en votation, à tout moment. Il nous faudrait rapidement développer un large projet pour régler notre avenir européen», avance-t-il.

Ironie

Le candidat ne remet pas les droits populaires en question, mais il critique leur priorité sur l’Etat de droit. «S’ils sont au-dessus de tout, on devrait soumettre les décisions du Tribunal fédéral au référendum», dit-il ironiquement, pour démontrer l’absurdité de la logique.

Pour celui qui a rédigé son travail de doctorat sur la politique du marché de l’emploi en Suède, la situation actuelle en Suisse, avec la force du franc, «est évidemment très dure pour l’économie, mais elle n’est pas un obstacle au maintien de notre capacité d’innover. Avec un taux de 3% du PIB pour les dépenses en recherche et développement, nous croyons être les meilleurs. Mais le taux est de 5,1% dans le Bade-Wurtemberg. La concurrence ne dort pas! Ce n’est donc pas sur les coûts de production qu’il faut débattre, mais sur l’innovation. Sans spécialistes étrangers, les Suisses peuvent oublier l’excellence de leurs hautes écoles.»

De l’autre côté du spectre politique, sa liberté de parole dérange … depuis 1997. C’est l’année de la première interpellation parlementaire à son égard. Depuis, régulièrement, les députés UDC demandent pourquoi le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) laisse un de ses employés exprimer en public des opinions personnelles critiques sur certains aspects de la Suisse. A l’exception du chef de la diplomatie de l’époque Flavio Cotti, qui avait convoqué son subordonné sur la question de la neutralité, les réponses sont toujours les mêmes: en substance, le gouvernement répond qu’aussi longtemps que les employés de la Confédération font leur travail, ils ont le droit d’avoir des activités politiques et de défendre leurs opinions, comme tous les citoyens. 

«Attentes trop élevées»

Le conseiller national Christoph Mörgeli (UDC / Zurich) a été l’un de ces interpellants. «Nous n’avons pas besoin d’élus provenant de l’administration», critique-t-il, «il y en a déjà assez. Ce dont nous avons besoin, ce sont des compétences de l’économie et de la vie – c’est-à-dire des artisans, des commerçants, des femmes au foyer, etc. Je crains aussi que Tim Guldimann n’ait des attentes trop élevées sur les effets potentiels de son action… Le fait qu’il soit un Suisse de l’étranger – même si je n’ai rien contre – pourrait aussi poser problème, car il n’est pas ‘dans’ la vie politique.»

Justement. C’est l’heure, Tim Guldimann déplie sa longue et fine silhouette pour aller prendre cet avion que certains lui contestent («un diplomate a rarement un bon bilan écologique», commente Daniel Frei) et qui le ramènera chez lui, à Berlin. Il devrait revenir en terres zurichoises au plus tard le 30 mai, jour où les délégués de son parti devront confirmer leurs candidats aux élections fédérales d’octobre.

Entre diplomatie et enseignement

Tim Guldimann est né en 1950 à Zurich. Ses études en économie le mèneront notamment à Santiago du Chili, au Mexique et à Stockholm.

De 1976 à 1979, il travaille notamment à l’Institut Max-Planck de Starnberg (D), co-dirigé par le philosophe Jürgen Habermas. En 1976, il publie un ouvrage sur «Les limites de l’Etat-providence» puis, en 1979, son doctorat sur «La politique du marché de l’emploi en Suède», soutenu à l’Université de Dortmund.

Entre 1979 et 1981, il effectue divers séjours de recherche à Moscou, Leningrad et Novosibirsk, mais aussi à Londres et New York.

Il entre au service des affaires étrangères suisses en 1982. De 1991 à 1995, il est notamment responsable des négociations avec l’Union européenne sur le dossier de la recherche. Il enseigne aussi aux universités de Berne, Zurich et Fribourg.

Il dirige le groupe de soutien de l’OSCE (organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) en Tchétchénie entre 1996 et 1997 et négocie un cessez-le-feu. Les deux années suivantes, il est à la tête de la mission de l’OSCE en Croatie.

De 1999 à 2004, il sera ambassadeur suisse à Téhéran, responsable à ce titre de la représentation des intérêts américains. Son projet de reprise des relations diplomatiques entre les Etats-Unis et l’Iran échouera.

Entre 2004 et 2007, il enseigne dans diverses universités européennes.

Il reprend du service pour l’OSCE en 2007. Durant une année, il dirige la mission au Kosovo, en tant qu’envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU.

Il est ambassadeur suisse à Berlin depuis mai 2010, un poste qu’il quittera fin mai 2015.

En 2014, le président de la Confédération Didier Burkhalter l’a nommé envoyé spécial de l’OSCE, que la Suisse présidait, en Ukraine. 

swissinfo.ch

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