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Entretien Le retour du religieux n’a pas encore eu lieu

En route pour la "Jodlerfest" au bord du lac de Zurich

En route pour la "Jodlerfest" au bord du lac de Zurich

(Keystone)

En Suisse comme dans le reste de l’Europe, le nombre de personnes prenant distance avec la religion continue de grandir. Ce qui n’empêche pas de nombreux commentateurs de parler du retour du religieux. Une illusion d’optique, estime le chercheur français Olivier Roy.

La prédiction attribuée à André Malraux d’un XXIème siècle religieux ne s’est toujours pas vérifiée, comme le confirme l’étude menée dans le cadre du Programme national de recherche « Collectivités religieuses, Etat et société » (voir encadré et article en lien).

Auteur de nombreux ouvrages sur l’islamisme, Olivier Roy a également publié La Sainte Ignorance. Le temps de la religion sans culture (Le Seuil, 2008). Directeur de recherche au CNRS, le politologue français n’est pas surpris par les résultats de l’étude suisse.

swissinfo.ch : La grande majorité de la population helvétique affiche un rapport non pas indifférent ou négatif, mais distant à la religion et à la spiritualité. Ce constat s’observe-t-il ailleurs ?

Olivier Roy: C’est tout-à-fait dans la ligne de ce qui se passe dans l’ensemble de l’Europe. Même dans les pays traditionnellement religieux comme la Pologne, l’Irlande ou l’Italie, nous ne trouvons pas forcément un mouvement laïc, athée ou antireligieux, mais bien des gens de plus en plus distants de la religion instituée.

Est-ce spécifique à l’Europe ?

C’est extrêmement visible en Europe. Aux Etats-Unis, la tendance existe (le nombre de gens qui se déclarent athées a augmenté de 7 à 14 % en 20 ans). Mais la visibilité du religieux, qui est bien plus forte qu’en Europe, est en croissance depuis une quarantaine d’année, en particulier dans le domaine politique.

Dans les pays musulmans, a-t-on véritablement une augmentation de la pratique religieuse ? Beaucoup de gens en doutent, même s’il manque des statistiques pour le démontrer.

En Asie, le phénomène est analogue. Vous avez une vague religiosité dans les pays bouddhistes qui ne se traduit pas forcément par des pratiques très marquées. Ça fait partie de la culture.

Et comme partout ailleurs, vous avez une percée des mouvements religieux fondamentalistes. La montée du fondamentalisme est parallèle à la montée du sécularisme.

Selon l’étude suisse, les croyants institutionnels affichent un niveau plutôt bas de formation, les distants et les laïcs un niveau moyen, et les alternatifs un haut niveau. N’est-ce pas surprenant ?

Non. Les gens qui manifestent de nouvelles formes de religiosité sont plutôt des gens qui ont un bagage éducatif leur permettant de chercher sur internet, de lire, etc…et, de manière autodidacte,  de se fabriquer une culture religieuse en puisant dans le marché du religieux.

Votre recherche montre pourtant que la religiosité est souvent coupée de sa culture, de son histoire.

Je crois que la déculturation religieuse est générale. Les gens cultivés n’ont pas forcément une meilleure connaissance du christianisme que les autres. Mais ils ont un meilleur accès aux autres religions, comme le bouddhisme, par leurs voyages ou leurs lectures.

La révolution des Lumières a fait perdre aux religions leur caractère totalisant, englobant l’ensemble de la société. Nous sommes donc toujours dans cette dynamique, malgré les discours évoquant le retour du religieux ?

En effet. La sécularisation continue de fonctionner. C’est la thèse centrale de mon livre. Ce qu’on appelle le retour du religieux n’en est pas un. On ne revient pas aux formes préexistantes des religions. Ces religions-là sont bien en crise, stagnent ou reculent.

Par contre, ce qui se développe, ce sont les mouvements de type charismatique dans le christianisme, les loubavitch dans le judaïsme ou  les salafistes dans l’islam. Ces mouvements sont extrêmement critiques par rapport aux institutions religieuses classiques et à la culture religieuse traditionnelle. Le fondamentalisme prospère dans la déculturation religieuse.

On pouvait penser que le mouvement de sécularisation allait aboutir automatiquement au triomphe de la raison et la fin de toute quête de religiosité. C’est bien le cas pour une partie de la population: les laïcs. Mais chez beaucoup de gens, il y a une demande de spiritualité qui se structure aujourd’hui autour de formes nouvelles de religiosités, même dans le cadre des religions traditionnelles.

Cette aspiration est-elle minoritaire ou prend-elle de l’importance ?

En Europe, ça ne se traduit pas par une augmentation de la pratique religieuse. Il y a plus de gens qui quittent les Eglises que de gens qui vont vers de nouvelles formes de religiosité. Mais ces nouvelles formes sont beaucoup plus visibles, simplement parce qu’elles ne s’inscrivent pas dans le paysage religieux traditionnel.

Elles ont une visibilité qui est supérieure à leur réalité, comme le montre la votation sur les minarets en Suisse, alors que ce pays ne connaît pas une multiplication des minarets. Même phénomène en France avec les polémiques sur la burqa ou la viande hallal. La polémique autour de la circoncision en Allemagne, en Autriche et en Suisse participe sûrement du même phénomène, alors que cette pratique est en baisse.

On se focalise sur un symbole, un marqueur religieux qui devient immédiatement polémique. D’où l’impression d’une déferlante religieuse qui n’est pas corroborée par les données statistiques.

Certains sociologues expliquent ces différentes formes d’aspiration religieuse comme une réponse au matérialisme et à la société de consommation. Mais vous parlez de marché des croyances et des rituels qui s’inscrivent dans les formes contemporaines de nos sociétés.

En effet. On le voit bien aux Etats-Unis. L’évangélisme protestant fait entièrement partie du consumérisme américain.

Je me méfie beaucoup des explications sur le retour du religieux et de la spiritualité, que ce soit la paupérisation, la crise, etc... Ce n’est pas vrai. Comme le montre l’étude suisse, ce ne sont pas les plus pauvres qui cherchent de nouvelles formes de religion.

Je ne crois pas à cette sociologie rassurante qui parle d’aliénation, de personnes malheureuses ou frustrées dans leurs attentes pour expliquer ce soi-disant retour du religieux.

Je n’ai pas d’explication. J’évite toute psychologie du religieux. Les sciences sociales ont beaucoup de mal à appréhender le religieux. Elles veulent toujours l’expliquer par du non religieux. D’où le fait que le religieux apparaît comme bizarre, étrange et menaçant.

Pour se rassurer, on invente des causalités sociologiques qui me laissent très sceptique.

Et de rapprocher ces manifestations religieuses des questions identitaires, est-ce une autre tarte à la crème ?

Complétement. L’islam est-il une quête d’identité? Les croyants ne vous répondent pas en termes d’identité, mais en termes de foi. Or la foi est incompréhensible pour un laïc ou un sociologue.

On cherche des explications qui ne correspondent pas au vécu du croyant. D’où cette tension face à un phénomène qu’on ne comprend pas, qu’on ne veut pas comprendre. C’est ça le problème.

Un rapport diversifié au religieux

Au cours des dernières années, la part des personnes sans confession a continué d'augmenter pour atteindre 25% de la population.

Mais le fait qu'un individu soit d'une confession donnée ou sans confession ne renseigne pas sur ses pratiques et ses représentations religieuses.

Les sans-confession peuvent par exemple croire en Dieu ou pratiquer une spiritualité alternative.

Les chercheurs distinguent quatre types de religiosité au sein de la population suisse : les distants (64%), les institutionnels (17%), les laïcs (10%) et les alternatifs (9%).

Ces dernières décennies, le groupe formé par les institutionnels a fortement diminué. La proportion d'alternatifs n'a guère évolué, alors que les distants et les laïcs sont aujourd'hui plus nombreux.

Source : « Collectivités religieuses, Etat et société » (PNR 58)

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