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Eveline Widmer-Schlumpf s’en va


Le retrait d’une ministre qui aura incarné la fin du secret bancaire




Eveline Widmer-Schlumpf a annoncé mercredi 28 octobre qu'elle quittera le gouvernement à la fin de l'année.  (Keystone)

Eveline Widmer-Schlumpf a annoncé mercredi 28 octobre qu'elle quittera le gouvernement à la fin de l'année. 

(Keystone)

Elue au Conseil fédéral à la place de Christoph Blocher puis exclue de l’UDC, Eveline Widmer-Schlumpf a marqué de son empreinte la vie politique suisse en jouant un rôle décisif dans la fin du secret bancaire vis-à-vis de l’étranger. Cette Grisonne tenace et méticuleuse se retire du gouvernement en n’ayant pas perdu une seule votation populaire.

12 décembre 2007: coup de tonnerre dans un paysage politique helvétique peu habitué aux révolutions de Palais. Christoph Blocher, chef de file de l’UDC, qui a réussi en un peu plus d’une décennie à propulser la droite conservatrice au rang de premier parti du pays, est éjecté du gouvernement après une législature seulement.

La manœuvre des partis de gauche et du centre a fonctionné. C’est une Grisonne de 51 ans, membre du même parti que Christoph Blocher, qui est choisie pour entrer au gouvernement. Son nom: Eveline Widmer-Schlumpf. Inconnue du grand public, la Grisonne n’est pourtant pas une novice en politique. Dans ses bagages, une solide expérience au gouvernement de son canton d’origine, où elle a dirigé durant près de dix ans le département des Finances.

Fille de l’ancien conseiller fédéral Leon Schlumpf (en fonction de 1979 à 1987), Eveline Widmer-Schlumpf est tombée très tôt dans la marmite de la politique et en connaît tous les rouages. En acceptant son élection, au grand dam de l’UDC, qui ne lui pardonnera jamais sa «trahison», elle sait à quelles conséquences s’attendre. Dans l’incapacité de l’exclure de l’UDC, la direction du parti décide alors de bannir l’ensemble de la section cantonale.

Stimulée par l’adversité

«Ce n’est pas la première fois qu’un candidat officiel ou qu’un ministre sortant n’était pas réélu, puisque Christoph Blocher avait lui-même évincé en 2003 la démocrate-chrétienne Ruth Metzler. Mais, fait exceptionnel au regard de l’histoire politique suisse, la nomination d’Eveline Widmer-Schlumpf est à l’origine de la création d’un nouveau parti politique, le Parti bourgeois-démocratique (PBD)», rappelle Georg Lutz, politologue à l’Université de Lausanne.

Représentante d’un parti minoritaire au gouvernement, la Grisonne ne se laisse toutefois pas abattre. Au contraire, l’adversité la stimule. En charge durant ses trois premières années de la politique migratoire du pays, elle connaît des débuts hésitants. Mais en 2008, un coup du sort propulse Eveline Widmer-Schlumpf sur le devant de la scène. Alors qu’elle remplace son collègue Hans-Rudolf Merz, victime d’un infarctus, c’est en effet elle qui est appelée à gérer le sauvetage d’UBS, la plus grande banque du pays, menacée de faillite pour s’être trop exposée sur le marché américain des subprimes. 

La Grisonne a toujours bien su réagir en période de crise, note Georg Lutz. Ce fut également le cas en 2012, lors de l’affaire Hildebrand - le président de la Banque nationale suisse a été contraint à la démission en raison d’accusations de délit d’initié. «Elle a soutenu le président de la BNS jusqu’à ce que sa démission apparaisse comme inéluctable. Même si elle n’a pas pu éviter les critiques, elle a adopté la bonne ligne dans cette affaire», estime le politologue.

«Très pragmatique, solide à tous les niveaux, elle n’a commis que très peu d’erreurs. Son style de communication, détaché de toute émotion, a également été beaucoup apprécié.»

La plus grande réforme

En 2010, à la suite de la démission d’Hans-Rudolf Merz, elle trouve véritablement sa place au sein du collège gouvernemental. Elle hérite du Département des Finances, un portefeuille taillé sur mesure, où elle aura l’occasion de mettre en œuvre ses plus importantes réformes. Sous la pression internationale, notamment celle des Etats-Unis, la Suisse se voit contrainte de céder massivement du terrain sur le secret bancaire, pourtant jugé «non négociable» par les prédécesseurs d’Eveline Widmer-Schlumpf.

En décembre 2012, après l’échec des accords d’imposition à la source (dits Rubik), la Grisonne suscite un tollé au sein des partis de droite et des milieux bancaires en ouvrant la voie à l’échange des données qui concernent les clients étrangers des banques suisses. «Elle a joué un rôle central dans ce changement très rapide de paradigme. Eveline Widmer-Schlumpf a porté cette nouvelle stratégie au sein du Conseil fédéral et devant le Parlement», relève Georg Lutz.

L’Association suisse des banquiers finit par se rallier à ces nouvelles normes. Longtemps considéré comme une lointaine musique d’avenir, l’échange automatique d’informations deviendra réalité en 2018. «C’est la plus grande réforme des 80 dernières années», affirme Christophe Darbellay, président du Parti démocrate-chrétien (PDC / centre), qui fut l’un des principaux artisans de l’élection puis de la réélection en 2011 d’Eveline Widmer-Schlumpf au Conseil fédéral, dans les colonnes du quotidien économique L’Agefi.

Politique bourgeoise traditionnelle

Eveline Widmer-Schlumpf restera également dans les mémoires pour avoir fait partie du gouvernement qui a voté en faveur de la sortie du nucléaire à la suite de la catastrophe de Fukushima en 2011. «Elle a certes contribué à trouver une majorité, mais son rôle ne fut pas aussi décisif que dans le dossier du secret bancaire», nuance Georg Lutz.

Importante réforme fiscale en cours

Parmi les chantiers inachevés laissés par Eveline Widmer-Schlumpf à son successeur figure la 3e réforme de l’imposition des entreprises. Sous pression de l’Union européenne et de l’OCDE, la Suisse devra mettre fin aux traitements de faveur fiscaux accordés ces dernières années aux holdings étrangères tout en préservant son attractivité. Le projet n’en est encore qu’au stade préliminaire mais l’exercice d’équilibrisme entre les intérêts de l’économie et ceux des finances publiques s’annonce d’ores et déjà périlleux. 

Attachée à la transparence et à l’équité fiscale, la magistrate n’a pas hésité à qualifier d’«injuste» le système des forfaits fiscaux pour riches étrangers qu’elle a pourtant dû défendre l’an dernier en votation populaire au nom du gouvernement. Dans les autres dossiers qui l’occupaient, la Grisonne a en revanche endossé un costume plus classique de ministre des Finances. «Elle a maintenu l’endettement de la Confédération à un niveau extrêmement faible en comparaison européenne et engagé des mesures d’économie au sein de l’administration, poursuivant ainsi une politique bourgeoise traditionnelle», estime Georg Lutz.  

Appréciée à gauche pour son attachement aux institutions et au centre-droit pour sa politique budgétaire et fiscale rigoureuse, Eveline Widmer-Schlumpf a toujours joui d’un haut degré de popularité au sein de la population, sympathisants de l’UDC mis à part. Comme le rappelait récemment Le Temps, la Grisonne n’a jamais raté ses rendez-vous avec le peuple: elle a remporté 11 victoires sur 11 votations.

Capacité de relativiser

«Très pragmatique, solide à tous les niveaux, elle n’a commis que très peu d’erreurs. Son style de communication, détaché de toute émotion, a également été beaucoup apprécié», résume Georg Lutz. Tout au plus peut-on lui reprocher un certain manque de charisme. Son année à la présidence de la Confédération (2012) ne laissera d’ailleurs pas des souvenirs impérissables. On retiendra des discours secs et souvent très techniques, dans lesquels elle n’avait pas pour habitude de glisser de petites phrases destinées à marquer les esprits.

Ce qui impressionne les observateurs, en revanche, c’est sa force de travail et la connaissance des dossiers, qu’elle a toujours maîtrisés sur le bout des doigts. Elle pouvait cependant se montrer intransigeante – voire froide - lorsqu’elle était sûre de son fait, comme le relève la NZZ am Sonntag. Elle n’a ainsi pas hésité à faire le ménage à son arrivée au Département de justice et police, où une bonne partie des cadres étaient restés loyaux à Christoph Blocher, devenu le plus grand ennemi de la Grisonne.

Dans un registre plus personnel, on a souvent attribué la ténacité et la force de résistance d’Eveline Widmer-Schlumpf à ses origines montagnardes. Mais son destin familial a également pesé dans son parcours de vie. La mort de sa sœur dans un accident de voiture en 1983 et les graves problèmes cardiaques rencontrés par sa fille cadette après sa naissance – elle est mère de trois enfants adultes -, ont sans aucun doute eu une influence sur sa carrière politique. «Quand il vous arrive quelque chose comme ça, vous relativisez tout le reste», déclarait-elle en 2013 au magazine L’Illustré

Eveline Widmer-Schlumpf en bref

Titulaire d’un doctorat en droit de l’Université de Zurich, Eveline Widmer-Schlumpf est avocate et notaire de profession. Elle a également présidé le tribunal d’arrondissement de Trins, dans son canton natal des Grisons.

En 1998, elle devient la première femme élue au gouvernement des Grisons. Mère de trois enfants, elle est alors considérée comme un modèle de conciliation entre vie professionnelle et familiale.

Le 12 décembre 2007, elle est élue par l’Assemblée fédérale au Conseil fédéral, en remplacement du chef de file de l’UDC Christoph Blocher. Elle prend la tête du Département fédéral de justice et police, puis, à partir du 1er novembre 2010, dirige le Département des finances.

Le 28 octobre 2015, elle annonce qu’elle ne se représentera pas pour un 3e mandat au gouvernement.  

swissinfo.ch

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