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Relations turco-suisses


Un haut diplomate suisse défend la réponse au coup d’Etat en Turquie




Le président Recep Tayyip Erdogan a violemment critiqué les Etats-Unis et l'Union européenne pour ce qu'il considère comme un manque de solidarité à l'égard de la Turquie. (Keystone)

Le président Recep Tayyip Erdogan a violemment critiqué les Etats-Unis et l'Union européenne pour ce qu'il considère comme un manque de solidarité à l'égard de la Turquie.

(Keystone)

Après le coup d’Etat raté du 15 juillet en Turquie, le Secrétaire d’Etat aux affaires étrangères Yves Rossier a défendu mercredi dans la presse suisse l’action du gouvernement turc et du président Recep Tayyip Erdogan. Il a également souligné la nécessité d’instaurer un dialogue et d’œuvrer à la réconciliation, estimant que les propos agressifs étaient une perte de temps.

Dans une interview parue ce mercredi, le Bund et le Tages-Anzeiger ont notamment interrogé Yves Rossier sur la situation des Turcs de Suisses qui ne soutiennent pas Erdogan. Ces derniers ont en effet subi des menaces de la part du gouvernement turc et d’organisations affiliées. «Le ton adopté par certains des intervenants est désagréable, a admis Yves Rossier, mais on ne peut pas le contrôler. Beaucoup de choses sont permises dans une dispute politique. La critique est autorisée».

«La société civile turque a montré à plusieurs reprises qu’elle ne se laissait pas facilement intimider»

Yves Rossier a également estimé qu’il appartenait aux autorités judiciaires de déterminer si les appels à dénoncer les voix critiques à Erdogan en Suisse étaient punissables ou non. «Je pense que la société civile turque a montré à plusieurs reprises qu’elle ne se laissait pas facilement intimider. C’est pour cette raison que le coup d’Etat du 15 juillet a échoué: les gens sont descendus dans la rue malgré le fait qu’on leur tirait dessus. Ils n’avaient pas peur; le courage civil était plus fort. C’est un bon signe», a-t-il déclaré.

Le président Erdogan, qui était en Russie mardi pour tenter de ranimer la coopération avec son homologue russe Vladimir Poutine, a vertement critiqué les Etats-Unis et l’Union européenne. Il les a notamment accusés de manquer de solidarité avec la Turquie après le coup d’Etat et de se préoccuper davantage des droits des comploteurs présumés. 

Progrès soulignés

Yves Rossier a estimé que les déclarations agressives, telles que celles prononcées par le ministre autrichien des Affaires étrangères Sebastian Kurz, ne menaient pas à grand-chose. Ce week-end, Sebastian Kurz a en effet menacé de bloquer l’extension des négociations sur l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, ce qui pourrait faire capoter l’accord migratoire historique conclu entre Bruxelles et Ankara.

Mais pourquoi la Suisse tolère-t-elle que certains de ses habitants soient menacés par un gouvernement étranger alors que l’Autriche affiche clairement son refus? «Chaque pays réagit à sa manière. Dès le début, la Suisse a appelé à la retenue et à la réconciliation entre les forces démocratiques. Nous avons réagi avec vigueur, mais pas pour le spectacle», a-t-il souligné.

La Suisse entend aider la Turquie à rester un Etat de droit, a ajouté Yves Rossier. «A cet égard, le pays a réalisé des progrès considérables au cours des dernières décennies sous le gouvernement AKP d’Erdogan». L’aide de la Suisse prendra la forme d’un dialogue continu, non seulement avec le gouvernement mais également avec la société civile. 

Purges massives

Par ailleurs, les organisations non gouvernementales helvétiques qui sont sur place permettent à la Suisse de faire le tri entre faits et rumeurs, a encore indiqué Yves Rossier. «Aujourd’hui, la Turquie est une société urbaine moderne. Les choses étaient complètement différentes il y a 30 ans. Notre message est le suivant: ‘ne détruisez pas ce que vous avez construit’».

«Dès le début, la Suisse a appelé à la retenue et à la réconciliation entre les forces démocratiques. Nous avons réagi avec vigueur, mais pas pour le spectacle»

La Turquie a lancé une série de purges massives au sein de l’armée, de la justice, de l’administration, des universités ou encore des médias pour déloger les partisans supposés de l’ex-imam Fethullah Gülen, accusé d’être à l’origine du coup d’Etat avorté.

Yves Rossier s’est dit préoccupé par le fait que les avancées démocratiques des 15 dernières années et le droit constitutionnel puissent être remis en question. «C’est le facteur décisif – et non pas le fait que vous aimiez un chef d’Etat ou non.»

Lorsque le journaliste a fait remarquer qu’il ne s’agissait pas d’aimer ou non Erdogan mais que le problème concernait la volonté affichée par ce dernier de «nettoyer» le pays, Yves Rossier a répondu que l’on avait toujours tendance à surestimer les actions individuelles.

Une réaction «normale»

«Si la Turquie avait vraiment dit adieu au principe de l’Etat de droit, ce serait une catastrophe. Mais regardez ce qui se passe actuellement: l’AKP et les partis d’opposition se sont rapprochés. Bien sûr, il y a eu une réaction au coup d’Etat, mais c’est normal. Un coup d’Etat est catastrophique pour un Etat de droit», a-t-il dit.

«Imaginez seulement l’armée suisse attaquant le parlement et tirant sur des civils. Il y aurait des arrestations. Mais élargir les arrestations aux personnes critiques envers le gouvernement ne serait pas admissible. La chose importante est que les personnes touchées puissent se défendre devant un tribunal.»

Réactions plus forte

Une partie de la classe politique suisse ne se satisfait pas de la réaction officielle des autorités suisses. Elle réclame une critique plus forte à l'encontre de la Turquie.

«Les déclarations d’Yves Rossier sont naïves»

Mustafa Atici, 46 ans, est un politicien socialiste qui siège au parlement du canton de Bâle-Ville. Né en Turquie, il vit en Suisse depuis 1992.

Dans une interview publiée jeudi dans le Tages-Anzeiger, il estime qu’Yves Rossier fait preuve de «naïveté» à l’égard du gouvernement et de la justice turques lorsqu’il affirme qu’il est surtout important que les opposants arrêtés puissent bénéficier d’un procès équitable. «Le système judiciaire était plus indépendant il y a 30 ans qu’aujourd’hui. Avant le putsch, Erdogan avait déjà congédié des centaines de juges qui ne suivaient pas sa ligne politique. A quels tribunaux indépendants ces personnes doivent-elles donc s’adresser?»

Mustafa Atici conteste également le fait que l’AKP ait contribué à transformer la Turquie en «une société urbaine et moderne». «On a effectivement assisté à des progrès durant les premières années au pouvoir de l’AKP. Mais depuis quelques années, le pays est en train de reculer. La liberté de la presse et la protection des minorités ont significativement empiré. La démocratisation décline. La tentative de coup d’Etat est également une expression de l’évolution anti-démocratique de ces dernières années, et je suis heureux qu’il ait échoué», affirme-t-il.

Mustafa Atici dit toutefois être en accord avec deux déclarations d’Yves Rossier: «Premièrement, que nous devrions aider la Turquie à devenir plus démocratique. Deuxièmement, que la Suisse devrait continuer à chercher le dialogue avec la Turquie. Nous devons expliquer clairement à la Turquie ce que nous entendons par démocratie constitutionnelle, droits de l’homme, liberté de presse et justice indépendante. Rossier n’en dit pas assez à ce sujet».


(Traduction de l'anglais: Samuel Jaberg), swissinfo.ch

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