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Marché noir Ces antiquités tant convoitées



En 2003, près de 200 trésors archéologiques volés à l’Egypte, dont cette momie, ont été découverts dans le port franc de Genève.

En 2003, près de 200 trésors archéologiques volés à l’Egypte, dont cette momie, ont été découverts dans le port franc de Genève.

(Keystone)

Après un scandale lié à un pillage d’antiquités survenu en 1995 à Genève, la Suisse a cherché à faire le ménage dans ses ports francs. Au niveau mondial, la lutte pour venir à bout de ces activités criminelles se développe, grâce notamment à la récolte d’informations sur le Web.

Dans le monde entier, des musées exposent fièrement des trésors archéologiques qui ne sont pas légalement les leurs. Alors que les gouvernements se disputent au sujet de leur propriété légitime, les pilleurs de sites continuent d’alimenter un marché noir prospère.

Pour mettre fin à ce trafic, un journaliste d’investigation du Los Angeles Times veut mettre en place «WikiLoot», un site qui permettrait de tracer les informations sur les antiquités via Internet. «Notre but est  qu’il devienne impossible de fermer les yeux sur ce commerce», affirme Jason Felch. Avec son confrère Ralph Frammolino, il a mené une enquête de cinq ans qui a conduit en 2011 à la publication de Chasing Aphrodite, un ouvrage sur le monde secret de l’archéologie qui se lit comme un thriller.

Le scandale qui a éclaté en 1995 dans le port franc de Genève, dont on a découvert qu’il était un refuge pour un réseau international d’antiquités volées liées au Getty Museum de Los Angeles, a été le point de départ de leur enquête. Le démantèlement de ce vaste réseau de contrebande a débuté par un banal accident de la circulation dont a été victime un ancien policier italien en août 1995 à mi-chemin entre Naples et Rome.

Après avoir trouvé des preuves sur le corps de l’homme décédé, les carabiniers italiens ont rapidement rentrer en contact les autorités suisses pour mener un raid conjoint dans un local du quatrième étage d’un bâtiment du port franc de Genève, qui servait de base à une société associée à un revendeur d’antiquités italien bien connu, Giacomo Medici.

Les enquêteurs y découvrirent des milliers d’objets provenant de tombes pillées, surtout en Italie, et, plus important encore, de la documentation complète sur de précédentes tractations illégales, la plupart menées avec les plus grands musées de la planète.

Loi plus sévère

«Medici se sentait tellement en sécurité à Genève qu’il a conservé de nombreux enregistrements et photographies de tous les objets alors en sa possession», raconte Jason Felch. En 2004, Medici a finalement été condamné à dix ans de réclusion (réduites à huit en appel) par un tribunal italien et à une amende de 10 millions d’euros (12 millions de francs suisses). A l’heure actuelle, l’Italie s’active encore pour tenter de récupérer certaines œuvres volées.

En réponse au scandale qui a éclaté dans les entrepôts genevois, la Suisse s’est finalement décidé à agir: en 2003, elle a fait entrer en vigueur une loi pour réglementer le transfert international des biens culturels, se basant sur une convention de l’UNESCO datant de 1970. En 2005, un bureau a été créé pour mettre en œuvre la loi.

Les ports francs sont désormais soumis aux règles qui guident l’ensemble des importations. Ils ont l’obligation de déclarer la propriété, l’origine et la valeur de tous les biens importés. Depuis 2009, un inventaire complet est également exigé.  

Historien de l’art et avocat, Benno Widmer est à la tête de la section dédiée au transfert international des biens culturels de l’Office fédéral de la culture. La structure mise en place par la Suisse dans ce domaine est complexe. Elle repose en partie sur l’Office fédéral de la culture mais aussi sur les agents des douanes suisses, qui ont pour mandat de procéder aux vérifications d’usage aux frontières. Ces derniers doivent toutefois se rétracter lorsqu’une fraude est découverte et qu’une procédure criminelle est initiée par le canton dans lequel le port franc est situé.

Un sarcophage turc

Le cas d’un sarcophage romain d’une valeur inestimable découvert par les agents des douanes suisses en décembre 2010 dans le port franc de Genève est révélateur. Mis sur le marché par Phoenix Ancient Art, une galerie d’art spécialisée dans les antiquités, il est soupçonné d’avoir été pillé sur un site archéologique du sud de la Turquie.

La Turquie, qui a adhéré à une vaste - et réussie -  campagne internationale pour obtenir le rapatriement de ses biens culturels, a demandé au canton de Genève de confisquer le tombeau. Une procédure pénale a été ouverte.

Benno Widmer n’est pas autorisé à commenter cet événement, bien qu’il soit de notoriété publique que Berne et Ankara sont en train de négocier un traité qui définit les conditions de rapatriement des antiquités exportées illégalement de Turquie et qui pourrait aider à faciliter les procédures à l’avenir.

Difficile à prouver

En 2010, lorsqu’un port franc «off-shore» où «l’on ne pose pas de questions» a été ouvert à Singapour, on craignait que les règlementations nouvellement en vigueur en Suisse n’éloignent les clients des ports francs helvétiques. Une crainte qui s’est avérée non fondée: le taux d’occupation atteint presque 100% à Genève et le site devrait être agrandi prochainement. 

Lorsque des soupçons de fraude sont constatés, la Suisse, comme d’autres pays, opte pour l’ouverture d’une procédure pénale et non civile. Les poursuites sont ainsi souvent abandonnées en raison de problèmes techniques ou parce que ces crimes sont difficiles à prouver, en particulier lorsque l’origine des objets volés ne peut être identifiée, explique Jason Felch.

Une blague qui circule dans les milieux de l’art en dit d’ailleurs long sur le chemin qui reste à parcourir à la Suisse pour redorer son blason. «Lorsqu’un objet est de provenance douteuse, il est invariablement attribué à une ‘collection privée suisse», relève Jason Felch. En associant les nombreuses informations à disposition, le journaliste espère que les acteurs du secteur vont enfin regarder la réalité en face. «WikiLoot apportera un rayon de lumière dans ce marché noir», dit-il.

Partager l’information

Les investigations réalisées dans le cadre de l’affaire Medici et du non moins connu commerçant sicilien d’objets antiques Gianfranco Becchini ont produit des millions de documents qui pourraient être exploités par l’intermédiaire du Web sémantique. Cela pourrait permettre à des individus et des institutions d’acquérir des informations et de la partager avec tout le monde.

WikiLoot doit cependant encore trouver les fonds nécessaires à son fonctionnement. Certains partenaires potentiels ont déjà été identifiés.

Paolo Ferri, le procureur italien qui a contribué plus que quiconque à alerter l’Italie sur l’ampleur de ce phénomène de pillage et qui à l’origine de l’opération menée à Genève en 1995, n’est pourtant pas convaincu par le projet WikiLoot. Il craint notamment que les contrebandiers adoptent de nouvelles stratégies suite à la publication d’informations sur des objets d’origine douteuse.

«Tant que des particuliers ou des institutions penseront avoir le droit d’acheter et de posséder des objets antiques, les sites archéologiques continueront à être pillés et le commerce mondial prospérera, affirme Jason Felch. C’est seulement le jour où l’on arrivera à changer le concept de propriété pour ce type de biens, en enracinant l’idée que le patrimoine culturel ne peut pas être acheté, que le marché noir perdra de l’intérêt».

Le combat continue

Le Fichier des œuvres d’art volées (The Art Loss Register) est l’une des bases de données internationales privées les plus complètes fournissant des informations sur les biens artistiques volés ou perdus.

Une équipe de l’université de Glasgow a récemment reçu un million de livres sterling du Conseil européen de la recherche pour étudier le commerce illicite des œuvres d’art antiques.

Le ministre de la culture et du tourisme turc, Ertugrul Günay, a lancé de son côté une campagne internationale, qui a obtenu un fort écho médiatique, pour obtenir la restitution d’un grand nombre de pièces archéologiques à l’étranger et qu’Ankara considère comme des œuvres volées. En cinq ans, cette campagne a permis à la Turquie de récupérer près de 4000 objets.

La Turquie a ainsi suivi l’exemple de la Grèce (en 1981, la ministre de la culture nouvellement élue Melina Mercouri avait exigé la restitution par le British Museum des marbres du Panthéon) et de l’Egypte (l’ancien secrétaire général du Conseil suprême des antiquités égyptiennes Zahi Hawass a exigé de l’Angleterre la restitution de nombreux objets archéologiques, dont la fameuse Pierre de Rosette).

En mai 2005, un tribunal italien a condamné le célèbre galeriste italien Giacomo Medici à une peine de huit ans de prison pour recel et exportation illégale d’objets archéologiques. De nombreuses pièces vendues par Medici ont été retrouvées aux Etats-Unis et restituées entretemps aux musées italiens.

Selon Jason Felch, auteur du livre Chasing Aphrodite, il est nécessaire d’opérer une distinction entre la question de la restitution des biens culturels présents dans des musées d’autres Etats suite aux vicissitudes de l’Histoire et le pillage des sites archéologiques dans le seul but de réaliser des profits.

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(Adaptation de l’anglais: Samuel Jaberg), swissinfo.ch


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