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L'art difficile des statistiques criminelles

En Suisse, le nombre d'homicide reste à son plus bas niveau depuis 30 ans. RDB

Depuis quatre ans, les statistiques cantonales sur la criminalité sont harmonisées au niveau fédéral. Mais elles restent extrêmement difficiles à déchiffrer et sont à l’origine de messages contrastés, avertit Olivier Guéniat, chef de la police du canton du Jura.

Ce contenu a été publié le 26 avril 2013 - 11:01
swissinfo.ch

«C’est vraiment grave… une immense arnaque», grommelle Olivier Guéniat.

Que se passe-t-il? Des pickpockets à Porrentruy? Une bande de voleurs de montres qui a réussi à passer entre les mailles du filet et à rejoindre la France?

Rien de tout cela. Le chef de la police est fâché contre une «falsification» publiée récemment dans deux journaux suisses. Cet article, qui se base sur une comparaison de statistiques européennes, qualifie la Suisse de «championne d’Europe des cambriolages».

«Ils utilisent une méthodologie inadaptée, explique le policier. La Suisse devrait se retrouver au milieu du classement». Au lieu de 926,7 cambriolages pour 100'000 habitants, ainsi qu’il est écrit, le nombre correct devrait être 450, soit la moitié moins. «Ils ont fait une grave erreur. Je l’ai signalée, mais la journaliste ne m’a pas encore contacté», déplore-t-il.

Olivier Guéniat est spécialiste des statistiques policières et de leur interprétation. Ce criminologue de formation suit de près ce dossier depuis 17 ans. Il fut membre du groupe de travail ad hoc de la Police fédérale et a donné un cours sur leur «décryptage» à l’Université de Neuchâtel.

Le chef de la police jurassienne apparaît régulièrement dans les médias, après la publication des statistiques annuelles, pour expliquer – et dénoncer – la difficulté de faire parler les chiffres dans un pays où il existe 26 forces de police différentes. Et cette année ne fait pas exception.

Le criminologue relève que les messages envoyés par l’Office fédéral de la statistique et par les cantons manquent d’un contexte et d’une analyse à long terme. Selon le rapport 2012, publié en mars, il y a eu 750'371 infractions au Code pénal commises l’an dernier dans le pays, soit 52'026 de plus (+ 9%) qu’en 2011. Cette augmentation est particulièrement marquée pour les vols, tout spécialement les cambriolages, indique l’OFS.

Cette augmentation d’une année à l’autre semble alarmante. Mais Olivier Guéniat remet les chiffres en perspective. «En comparant une année à l’autre, vous pouvez avoir une augmentation de 20% des cambriolages. Mais si vous prenez en considération une période plus longue, de dix ou vingt ans, vous voyez alors que le nombre de cambriolages en 2012 a été légèrement moins élevé qu’en 2004.»

La Suisse a connu un nombre record d'homicides en 1990, avec 110 cas, alors qu’il y en a eu 47 l’an dernier, illustre-t-il encore. Les cambriolages ont augmenté de 16% entre 2010 et 2011 pour atteindre 61'128 cas, selon l’OFS. «Mais lorsque l’on sait qu’il y en a eu 61'194 en 2005 et même 83'416 en 1998 et 71'300 en 1982, quel est alors le message?», demande-t-il.

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Le chef de la police jurassienne estime qu’il y a un problème avec la méthodologie officielle. «Nous comptons les infractions pour 1000 habitants. Mais s’il y a un vol par effraction, nous en comptabilisons trois: un vol, une violation de domicile et un dommage à la propriété. Ainsi, si vous avez une augmentation de 1000 vols par effraction, l’augmentation totale du nombre d’infractions est de 3000», commente-t-il.

La vue d’ensemble est également faussée du fait que certains cas sont reportés avec du retard dans le système informatique, ce qui fausse la statistique.

«Certains cantons ont trois mois de retard. Si un cas survenu en 2012 est enregistré seulement maintenant, il figurera dans la statistique 2013. La statistique de 2012 sera donc artificiellement diminuée et celle de 2013 artificiellement gonflée. Ce n’est donc pas une augmentation réelle sur le terrain, mais simplement une augmentation du nombre de rapports saisis dans la statistique. Ensuite, lorsque l’on communique ces chiffres, on communique une fausse situation; c’est très ennuyeux.»   

Olivier Guéniat aimerait voir la création d’un observatoire national et indépendant de la criminalité, de manière à pouvoir développer des analyses ultérieures et éviter de véhiculer des messages contradictoires.

«Actuellement, nous sommes en train de donner à la population une fausse perception du problème et le monde politique parle de choses à propos desquelles il n’a pas le contrôle total. C’est très complexe. Je suis en faveur d’une réactivation du groupe de travail statistique au niveau fédéral, afin de rechercher la manière de mieux rendre compte de la situation.»

Le criminologue admet cependant que l’attitude de la population envers la violence n’aide pas à l’interprétation des statistiques.

«Paradoxalement, le seuil de tolérance par rapport à la violence a énormément diminué ces 30 dernières années, explique-t-il. On parle beaucoup plus souvent de violence, même de celle qui ne nous affecte pas, par exemple aux Etats-Unis ou en Australie. Les faits divers ont pris une large place dans les médias, à côté du sport et des people. Le niveau d’angoisse est affecté par cette communication. La réactivité aux actes de violence a augmenté. Lorsque la peur s’installe, il est impossible de la contrecarrer de manière rationnelle, car il s’agit de quelque chose d’émotionnel.»

Récemment, Olivier Guéniat a participé à une émission de la télévision suisse romande (RTS) durant laquelle il a comparé les statistiques 2012 avec celles d’il y a 30 ans. Le criminologue a cependant été critiqué par la ministre vaudoise de la Sécurité, Jacqueline de Quattro, qui a déclaré qu’il était «le dernier chef de la police de Suisse à tenir des propos aussi angéliques».

Mais ces critiques ne semblent pas avoir dissuadé le policier.

«Je ne tiens pas de propos angéliques. Je ne sais pas pourquoi cela dérange les gens lorsque je dis que le nombre d’homicides a diminué de moitié et qu’il reste stable à son plus bas niveau depuis 30 ans, ou encore que le nombre de lésions corporelles graves ou de hold-up à main armée s’est également réduit. Nous vivons dans une société qui est moins violente, mais la mise en scène la fait apparaître plus violente. J’adapte toujours mon discours aux chiffres. Je refuserai toujours de crier au loup pour obtenir des votes ou des budgets. Je préfère dire la vérité en matière de sécurité, sans pour autant nier les problèmes et essayer de les expliquer.»

Statistiques

La police a commencé à collecter des statistiques en matière de criminalité en 1982, lorsque huit cantons ont développé leurs propres méthodes de récolte et d’analyse.

En 2006, le gouvernement fédéral, la Police fédérale et les cantons ont décidé de définir une méthode unique de collecte des données sur la criminalité. Les polices cantonales ont ensuite unifié leurs systèmes informatiques pour améliorer la traçabilité des criminels à travers le pays.

Ces statistiques harmonisées font l’objet d’une publication annuelle depuis 2010.

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Olivier Guéniat

Olivier Guéniat est né à Porrentruy (canton du Jura) en 1967.

Il a obtenu un doctorat en sciences forensiques à l’Université de Lausanne. Sa thèse: Le profilage de l’héroïne et de la cocaïne: les méthodes d’analyse, la modélisation du profilage, la gestion et l’exploitation des liens.

Chef du service scientifique de la police jurassienne de 1992 à 1997.

Chef de la police judiciaire neuchâteloise depuis 1997 et chef de la police cantonale jurassienne depuis 2011. Il doit mener à bien un projet de fusion entre les polices des deux cantons.

Il donne également des cours de criminologie aux universités de Neuchâtel et de Lausanne.

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