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Le bidet ou l’hygiène des «nobles parties du corps»

Ce bidet date de la deuxième moitié du XIXe siècle. Sculpté dans un bloc d’acajou et porté par quatre pieds tournés, il est muni d’un abattant avec poignée en forme de bouton et d’un vase de nuit amovible en faïence. Fondation Schloss Jegenstorf

Il y a trois cents ans, on vit apparaître dans les chambres à coucher et les boudoirs de l’aristocratie française différents éléments de mobilier destinés à faciliter l’hygiène corporelle. L’un d’eux était le bidet.

Ce contenu a été publié le 25 octobre 2020 - 10:00
Murielle Schlup, Blog du Musée national suisse

Au XVIIe siècle, et jusqu’au début du XVIIIe, les pratiques en matière d’hygiène voulaient que l’eau soit empoisonnée et qu’elle transmette des maladies, qui pénétraient dans le corps par les pores. Prendre un bain était considéré comme dangereux pour la santé. On raconte même que Louis XIV, le Roi-Soleil, ne se baigna que deux fois dans toute sa vie. La toilette consistait à se frotter plus ou moins vaguement avec un linge sec ou humide, voire avec une éponge trempée dans de l’eau vinaigrée. Les plus riches usaient et abusaient de parfum ou de poudre pour masquer les odeurs corporelles. La «propreté» ainsi affichée marquait les différences de classe sociale.

swissinfo.ch publie régulièrement d’autres articles tirés du blog du Musée national suisse consacré à des sujets historiques. Ces articles sont toujours disponibles en allemand et généralement aussi en français et en anglais.

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La longue toilette du matin dans le boudoir

Propreté oblige, la journée commençait par la toilette du matin. La mode de l’époque imposant corset, bustier, jupon, vertugadin, perruque et postiches, ces ablutions exigeaient un certain temps, surtout de ces dames. Il n’était d’ailleurs pas rare qu’elles se fissent assister d’une ou plusieurs femmes de chambre. L’opération avait lieu dans la chambre à coucher ou dans le boudoir, et à l’époque il n’y avait pas encore l’eau courante. Ces lieux étaient pourvus de meubles apparus au début du XVIIIe siècle et destinés à «l’hygiène corporelle locale». Construits par des artisans français au service de la cour, leur usage s’était répandu comme une traînée de poudre parmi l’aristocratie. La «coiffeuse» en fait partie. Elle prend la forme d’un bureau muni d’un abattant dissimulant un miroir et d’une tablette servant à ranger les différents articles indispensables à la toilette, le maquillage, les peignes, les épingles à cheveux, le parfum et la poudre. On retrouvait ces meubles dans l’aménagement des appartements privés des familles nobles, au même titre que la «chaise d’aisance», utilisée depuis longtemps. Dans ses écrits sans concessions sur la vie à la cour de France, la princesse palatine Élisabeth-Charlotte de Bavière (1652–1722) parle plus crûment de «Kackstuhl», soit de «chaise à déféquer». Souvent munies d’accoudoirs, élégamment conçues, rembourrées et recouvertes de tissu ou de cuir, celles-ci pouvaient prendre les formes les plus diverses et un vase de nuit en faïence pouvait être placé à l’intérieur. On dissimilait aussi fréquemment les pots de chambre dans des coffres de forme rectangulaire munis d’un couvercle, dont la véritable fonction restait souvent dissimulée par ce qui semblait être une commode.

Jeune femme – une aristocrate bernoise inconnue – assise devant le miroir de sa coiffeuse. Sur la tablette se trouvent brosses à cheveux, bijoux et petites boîtes. Cherche-t-elle du regard la jeune servante qui doit l’aider pour sa toilette du matin? Ou reçoit-elle déjà dans sa chambre à coucher, pour se distraire pendant l’ennuyeuse toilette du matin? Cette dernière hypothèse n’aurait rien d’étonnant, car c’était une habitude très en vogue dans les milieux aristocratiques de l’époque. Certains allaient même jusqu’à utiliser leur chaise d’aisance tout en conversant avec leurs visiteurs, sans faire montre d’aucun embarras. Portrait d’Emanuel Handmann, Berne, vers 1765. Fondation Schloss Jegenstorf

L’inexorable progression du «petit cheval de bois»

On pense que le bidet a été inventé à la cour de France dans le premier quart du XVIIIe siècle. À l’origine, il s’agissait d’un meuble en bois que l’on pouvait déplacer et qui était principalement destiné à la toilette intime féminine. L’objet fut baptisé «bidet» par métaphore cavalière; en effet, le mot désignait alors un petit cheval de poste et les premiers modèles faisaient songer à un cheval en bois, sur lequel on se tenait comme en selle. Une cuvette en faïence, plus rarement en métal (pour voyager par exemple), s’insérait dans le meuble et pouvait en être retirée pour être utilisée ou vidée. Cette dernière tâche incombait bien sûr à un domestique. Le bidet était un signe de distinction sociale et un objet de luxe fabriqué par des artisans habiles. Un somptueux exemplaire en bois de rose créé en 1751 pour Madame de Pompadour (1721–1764), favorite de Louis XV, était incrusté de pétales sculptés et décoré de parties en bronze recouvertes à la feuille d’or. Les premiers modèles comportaient des espaces de rangement, fermés ou non, pour les ustensiles destinés à la toilette. Un traité français sur l’hygiène féminine de 1772 nous décrit ce que l’on pouvait trouver dans les petits pots et flacons: «La toilette des parties délicates du corps est d’une nécessité absolue. Il convient de les laver tous les jours en mélangeant à l’eau toutes sortes de plantes odoriférantes ou de potions à base d’alcool.»

Ces trois esquisses dessinées par Jean-Charles Delafosse, Paris vers 1770, montrent tous les raffinements que pouvait offrir le bidet aux privilégiés du XVIIIe siècle. MAK – Österreichisches Museum für angewandte Kunst, Wien

Un meuble chargé d’érotisme

Au XVIIIe siècle notamment, l’hygiène intime prit une dimension érotique particulière, attestée par les descriptions explicites de Casanova (1725–1798), écrivain et séducteur, dans ses mémoires. On le retrouve aussi dans les beaux-arts. Il va sans dire que le bidet exerçait à lui tout seul, et en raison de son usage intime, une véritable fascination sur l’imaginaire érotique masculin. Cela est patent dans un tableau de Louis-Léopold Boilly (1761–1845), qui livre une jeune femme à nos regards. Est-elle à demi vêtue ou à demi dévêtue? Le corset est lacé, un des bas est maintenu par une jarretière nouée au-dessus du genou, elle a ses chaussures aux pieds. Elle se tient califourchon sur le bidet, dont la ressemblance avec un petit cheval transparaît nettement. Le couvercle, rembourré, qui permet d’utiliser le meuble comme un siège ordinaire lorsqu’il est fermé, repose sur le sol derrière elle. Elle relève son jupon de la main. Elle ne porte aucun sous-vêtement, comme l’usage le voulait au XVIIIe siècle. Dénudée à partir des genoux, on aperçoit la peau de l’intérieur de ses cuisses. La jeune femme se lave d’une main. La rose effeuillée au premier plan est clairement suggestive. L’invite devinée dans le sourire et le regard, direct, qui s’adresse à l’observateur, confèrent à cette scène une dimension érotique.

La Toilette intime ou la Rose effeuillée, peinture de Louis-Léopold Boilly (1761–1845), année et lieu inconnus. Wikimedia Commons

Un objet de honte pour beaucoup

Au XIXe siècle, les bidets font leur apparition dans les chambres à coucher de la grande bourgeoisie. Puis aux alentours de 1900, résultat des progrès techniques et sanitaires, on les retrouve de plus en plus dans les salles d’eau, qui se séparent des autres pièces. Dédiés à la toilette, ces nouveaux espaces comprennent en plus un w.c. avec chasse d’eau, un lavabo et une baignoire sabot ou classique. Le bidet poursuit sa progression durant la première moitié du XXe siècle: il se dote d’un robinet et parfois même d’un tuyau de douche; certains proposent aussi un petit jet d’eau pour une douche intime. Après la Seconde Guerre mondiale, le bidet fait son entrée dans les logements de la classe moyenne. Bien que fort répandu, l’usage du bidet et l’objet lui-même suscitent cependant une certaine honte à partir du XIXe siècle et même avant, surtout dans les milieux et les pays où la pruderie est de mise. L’hygiène intime devient de plus en plus un sujet tabou et la connotation sexuelle des services rendus par le bidet n’arrange rien. Pourtant, les bidets portables existaient déjà pendant l’Antiquité; des contrats de mariage grecs mentionnent leur usage pour prendre une douche vaginale avant et après l’activité sexuelle. Le bidet des temps modernes sert aussi de moyen de contraception – avec une fiabilité certainement toute relative. Les catalogues des fabricants d’équipements sanitaires des XIXe et XXe siècles mettent en avant leurs produits en les baptisant «Protektor» par exemple. Les médecins recommandent l’usage du bidet comme moyen de prévention contre les maladies sexuellement transmissibles. C’est donc sans surprise qu’on le retrouve dans de nombreuses maisons closes, ce qui contribue encore à renforcer sa sulfureuse réputation.

Brassaï (Gyula Halász), «La Toilette dans un hôtel de passe, rue Quincampoix à Paris», photographie, Paris 1932. The Museum of Contemporary Art, Los Angeles

Cloué au pilori par les gardiens de la morale, le bidet fut longtemps considéré comme un objet perverti, notamment aux États-Unis, d’où il fut proscrit. On dit que, en 1900, le très chic hôtel Ritz de New York fit ôter les bidets nouvellement installés sur les protestations des ligues pour la protection de la vertu. Une anecdote raconte aussi qu’une Américaine, qui n’en avait jamais vu, demanda à la femme de service de l’hôtel français dans lequel elle séjournait à quoi pouvait bien servir cette cuvette en porcelaine: «Oh, how lovely! Is it to wash the babies in?». La Française lui rétorqua: «No, it is to wash the babies out». La réponse dit-on fit rougir de honte la cliente abasourdie.

Désamour depuis les années 1960

Dans les années 1960, l’arrivée de la pilule et de moyens de contraception plus fiables – en comparaison –, mais surtout la douche quotidienne, firent drastiquement reculer les ventes de bidets. Dans nos pays, ils disparurent rapidement même s’ils continuent aujourd’hui de faire partie de l’aménagement standard des salles de bains du sud de l’Europe (Italie, Espagne, Grèce et Portugal, etc.). En revanche, on n’en installe plus dans les nouvelles constructions. Il n’est donc pas surprenant que nombre de personnes ne sachent plus quelle était sa finalité. Certains s’en servent pour se nettoyer les pieds ou laver du linge à la main. Après tout, pourquoi pas?





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