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Les arts en Suisse: ce qu’il faudra surveiller en 2022

Observation d'un NFT de l'artiste Erik Schmidt sur un iPad lors de l'Art Cologne (Allemagne), en novembre 2021. Keystone / Oliver Berg

Cette deuxième année de pandémie continue d’avoir un impact sur les arts et la culture. Mais alors que les artistes et les musées luttent toujours pour se maintenir à flot dans un contexte d’incertitudes et de mesures de sécurité permanentes, le marché de l’art est florissant. La raison peut être résumée en trois lettres: NFT.

Ce contenu a été publié le 30 décembre 2021 - 00:00

Jetons non fongiblesLien externe (NFT), blockchain, cryptomonnaies, cryptominage; alors que l’année 2021 touche à sa fin, c’est de cela que parle le monde de la finance. Les économistes s’occupent à imaginer à quoi ressemblera le monde post-pandémie et quel est l’impact potentiel de ce qui a été salué comme la prochaine révolution bancaire.

La discussion s’est maintenant étendue au monde de l’art: artistes, galeristes, marchands d’art et conservateurs tentent également de comprendre cette nouvelle technologie et l’impact qu’elle aura sur leur marché.

Le fait est que les transactions sur les NFT ont atteint la barre du milliard de dollars ces derniers mois, certaines œuvres s’étant vendues aux enchères pour des dizaines de millions de dollars. Il est vrai qu’il s’agit en grande partie d’une simple spéculation, d’une sorte de casino, et que les valeurs des œuvres sont très liées aux fluctuations erratiques du marché des cryptomonnaies. Et comme de plus en plus d’investisseurs suivent le troupeau, à la recherche de profits exceptionnels du jour au lendemain, il est également probable que cette bulle éclate l’année prochaine.

Pour autant, cela ne signifie pas que les NFT ne sont qu’une mode. Le phénomène a créé un nouvel environnement dans le monde de l’art qui est potentiellement plus inclusif, car il confère aux artistes un plus grand contrôle sur leur travail – et plus de retombées sur leur compte bancaire.

Le marché de l’art tel que nous le connaissons s’est transformé, au cours du dernier demi-siècle, en un cirque élitiste qui se déplace de foires d’art en galeries et en salles de vente. Les artistes eux-mêmes ont été relégués au mieux au statut d’«acteurs secondaires», devant faire face à un système dans lequel la valeur de leurs œuvres leur échappe totalement. Le tableau est encore plus sombre pour les artistes en herbe qui travaillent en dehors du «système».

Les NFT, cependant, changent la donne à cet égard. Les artistes peuvent vendre leurs œuvres directement sur des plateformes telles qu’OpenseaLien externe, sans intermédiaires. Plus important encore: la technologie blockchain leur permet d’être payés en cas de hausse de leurs œuvres sur le marché secondaire. C’est un grand changement par rapport à l’«ancien» monde, où l’artiste vendait son œuvre et ne gagnait, s’il avait de la chance, que 10 % des ventes ultérieures d’une œuvre d’art, quelle que soit l’évolution de sa valeur.

Un NFT projeté sur un panneau d'affichage du célèbre Time Square de New York, le 4 novembre 2021. Copyright 2021 The Associated Press. All Rights Reserved.

Même des artistes établis, comme la plasticienne et réalisatrice suisse Pipilotti Rist, qui a récemment publié une annonce dans laquelle elle recherchait une personne pour l’assister à s’occuper spécifiquement de la technologie NFT, réfléchissent à la manière de changer leur façon de commercialiser leurs produits. Cela explique en partie les réactions ambiguës des galeries face à cette nouvelle tendance. Certaines d’entre elles, comme la galerie zurichoise Peter Kilchmann, sont encore réticentes à l’égard des NFT, tandis que d’autres, comme Pace (New York) ou Nagel Draxler (Berlin), tentent de redéfinir leur rôle dans le monde numérique.

Les plateformes NFT offrent de nouvelles options aux artistes, de la même manière que les médias sociaux ont brisé le monopole du discours public, traditionnellement aux mains des «anciens médias». Le profil du nouveau collectionneur numérique est un jeune natif du numérique qui maîtrise parfaitement les tenants et aboutissants du business des cryptomonnaies. Et comme la portée des investissements en cryptomonnaies est encore limitée, les NFT constituent un choix logique pour cette nouvelle classe de cryptomillionnaires.

Bien sûr, on ne peut pas accrocher un NFT au mur (sauf peut-être sur un écran). Mais les NFT, en tant que nouveau paradigme artistique, effacent les coûts de stockage et d’assurance, qui gonflent généralement les budgets d’exposition et les coûts de maintenance pour les institutions et les collectionneurs privés. 

Aussi des risques

La Suisse ne surfe pas trop tard sur la vague, au contraire. Elle est sérieusement engagée dans des efforts visant à ouvrir la voie à une meilleure réglementation des monnaies numériques telles que le bitcoin, et envisage certainement aussi les NFT à l’avenir. En septembre, la bourse suisse SIX a obtenu l’autorisation de lancer une bourse numérique appelée SIX Digital Exchange (SDX), qui pourrait constituer une étape vers la création d’un réseau mondial de négoce d’actifs numériques.

En revanche, ce nouveau monde n’est pas totalement sûr, malgré les garanties censées être accordées par la signature blockchain. Les vulnérabilités des principales plateformes et les «rug pullsLien externe» exigent une attention particulière de la part des investisseurs. Il s’agit de manœuvres malveillantes par lesquelles des développeurs de cryptomonnaies abandonnent un projet et disparaissent avec les fonds des investisseurs. Dans le même temps, les autorités s’inquiètent du fait que le boom des NFT peut également ouvrir de nouvelles voies au blanchiment d’argent et à l’évasion fiscale. 

L’année 2021 a été l’année où l’impact des NFT s’est globalement fait sentir sur le marché de l’art, comme ont pu en témoigner les visiteurs des principales foires artistiques, notamment Art Basel en été et Art Basel Miami en automne. Cependant, il n’est pas encore évident de savoir quel sera leur impact sur la création artistique elle-même. La question est encore en suspens et la manière dont les artistes répondront à cette tendance est à surveiller de près en 2022.

Restitutions

Bronze de l'ancien royaume du Bénin lors d'une séance de photos dans le dépôt d'un musée de Dresde (Allemagne). Keystone / Robert Michael

L’année 2021 a également marqué un grand pas dans le long débat sur la restitution d’œuvres d’art et d’objets d’artisanat pillés par les puissances coloniales et qui se trouvent aujourd’hui dans les principaux musées et institutions artistiques d’Occident. Cette année, des musées du Royaume-Uni, d’Allemagne et de France ont déjà restitué de premiers lots d’œuvres dévolues à leur pays d’origine.

Même si des directeurs et directrices de musées influents, comme Annette Bhagwati (Musée Rietberg, Zurich) et Marc-Olivier Wahler (Musée d’art et d’histoire de Genève), ont déjà fait preuve d’un changement de mentalité significatif et d’ouverture pour restituer les œuvres d’art pillées à leur pays d’origine, la Suisse a réussi à garder une certaine distance par rapport au brouhaha colonial.

Les principales institutions culturelles du pays n’en ont toujours pas fini avec un sujet plus ancien encore, à savoir la question de l’art spolié par les nazis. L’année 2021 a été marquée par les disputes autour du nouveau bâtiment du Musée d’art de Zurich (Kunsthaus), où sont exposées des œuvres de la collection Bührle. La Fondation Bührle résiste toujours à la mise en place d’une commission indépendante d’historiens et d’experts pour réévaluer la provenance de ses œuvres d’art.

Le président de la Fondation Bührle Alexander Jolles lors de la conférence de presse du 15 décembre 2021 consacrée à la recherche sur la provenance d'œuvres de la collection Bührle. Keystone / Michael Buholzer

Comme l’a remarqué l’historien Erich Keller lors de la dernière conférence de presse sur la question, le message principal n’a pas été donné par le musée, mais par l’avocat Alexander Jolles, président de la Fondation. Selon lui, «art pillé, propriété volée ou perte de biens due à la persécution nazie ne sont que des termes d’historiens. Ils n’ont rien à voir avec des faits juridiques». Cette position n’a pas vraiment ravi la communauté juive et l’artiste suisse de confession israélite Miriam Cahn a décidé de retirer des œuvres du Kunsthaus.

Pendant ce temps, le Musée des Beaux-Arts de Berne (Kunstmuseum), qui est dépositaire de la majeure partie de la collection Gurlitt et qui travaille sur les questions de provenance depuis quelques années, a adopté une position complètement différente il y a quelques semaines. Le musée a décidé de restituer deux tableaux d’Otto Dix aux familles de leurs propriétaires originaux avant même qu’un verdict sur la question de savoir s’ils avaient été volés ou cédés sous la contrainte ne soit rendu.

À l’automne, le legs Cornelius Gurlitt fait l’objet de sa première présentation complète au Kunstmuseum de Berne. Le musée réitère sa politique de «faire le point et d’accompagner l’acceptation définitive des œuvres d’une exposition. Celle-ci aborde les défis que doit relever un musée face à l’héritage d’un marchand d’art de l’époque du national-socialisme, ainsi que les questions éthiques que cela implique.»

Dompteuse (à gauche) et Dame in der Loge (à droite): deux peintures d'Otto Dix restituées par le Kunstmuseum de Berne. Keystone / Mick Vincenz

Si le virus le permet…

Cette problématique ne disparaîtra certainement pas en 2022 et fera partie des nombreux thèmes que swissinfo.ch suivra avec attention, comme l’avenir des arts de la scène et du cinéma en période de pandémie. Enfin, la nouvelle année nous réserve – si la pandémie le permet – deux des plus importantes manifestations du cirque artistique: la Biennale de Venise (23 avril au 27 novembre) et la Documenta de Kassel en Allemagne (18 juin au 25 septembre).

La participation suisse à Venise a acquis une réputation remarquable. Cette année, le pavillon national est entre les mains de l’artiste franco-marocaine Latifa EchakhchLien externe, qui vit à Fully (Valais).

Quant à la Documenta 15Lien externe, le principal point fort est l’équipe curatoriale elle-même, le collectif indonésien ruangrupaLien externe. Il marque une rupture audacieuse avec le modèle de la Documenta, dont la direction artistique a été historiquement occupée par des notables européens masculins blancs, avec seulement trois femmes à signaler: Catherine David (France, en 1997), Ruth Noack (Allemagne, co-commissaire avec Roger Buergel, 2007), et Carolyn Christov-Bakargiev (Italie-États-Unis, 2012). Aucune participation suisse particulière n’a encore été annoncée, mais la nouvelle ligne adoptée par l’événement provoquera certainement des vagues dans la quête permanente des institutions occidentales, y compris bien sûr les institutions suisses, à la recherche de nouvelles inspirations et méthodes qui pourraient enfin nettoyer le monde de l’art des taches de colonialisme, d’impérialisme et d’eurocentrisme.   

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