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Rapprochement avec les Etats-Unis «L’opposition se renforcera à Cuba»

Plus de 50 ans après la révolution castriste, Cuba a l'intention de se rapprocher de l'ennemi de toujours.

(Reuters)

Le tournant dans les relations entre les Etats-Unis et Cuba aura des répercussions au-delà des simples rapports bilatéraux entre les deux pays. Mais pour arriver à un vrai changement, il faudra que l’embargo imposé à l’île depuis plus d’un demi-siècle soit entièrement levé, estiment les experts contactés par swissinfo.ch.

«L’idée d’un rapprochement, déjà avancée par Kennedy s’est enfin concrétisée. C’est un événement historique pour tous les Cubains», commente l’éditeur genevois Orlando Blanco, qui fut également chargé d’affaires auprès de l’ambassade cubaine à Berne de 1964 à 1967. Son espoir, c’est que le peuple cubain puisse désormais «s’exprimer plus librement et que le système de répression disparaisse».

Cuba (pas encore) Libre RP Cuba

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Après plus de 50 ans de rupture diplomatique et d’embargo, les Etats-Unis et Cuba ont annoncé la normalisation de leurs relations. Un geste historique relevé par les éditorialistes des quotidiens de Suisse, avec quelques bémols.

«Todos somos Americanos.» C’est par cette formule que le président des Etats-Unis a commenté le rapprochement historique entre Washington et La Havane qui vont rétablir leurs relations diplomatiques rompues en 1961. Un cri de ralliement entendu cinq sur cinq par les dirigeants d'Amérique latine. A leurs yeux, cette initiative et l'échange de prisonniers qui l'accompagne vont permettre d'apaiser la bataille idéologique divisant le continent américain depuis des décennies.

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C’est ce que souligne la Neue Zürcher ZeitungLien externe: «Les présidents et ministres des affaires étrangères de divers bords politiques ont parlé d’un évènement historique. Même le chef de l’Etat vénézuélien Nicolàs Maduro, qui a repris de Fidel Castro le rôle d’accusateur le plus véhément de l’impérialisme yankee, a loué le courage d’Obama d’avoir effectué un pas sans précédent», souligne la NZZ.

Un embargo vidé de sa substance

Dans son éditorial, Le TempsLien externe prend également la mesure de l’événement : «C’est un changement de paradigme comparable à l’ouverture de Richard Nixon vers la Chine, ou aux accords de Camp David conclus sous l’égide de Jimmy Carter. Libéré de toute considération électorale, Barack Obama a accompli, avec l’aide des Canadiens et du pape, le geste le plus audacieux de sa présidence.»

Correspondant du Temps à New York, Stéphane Bussard poursuit : «Le président démocrate part d’un constat. L’embargo imposé par Washington à Cuba depuis un demi-siècle est un cuisant échec, un relent de la Guerre froide. Les Castro sont toujours au pouvoir et l’île est toujours dirigée, malgré des réformes économiques prometteuses, de façon autocratique. (…) Barack Obama ne lève pas l’embargo, une prérogative du Congrès, mais il le vide de sa substance.»

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La NZZ suit la même ligne. Pour les Etats-Unis, l’embargo s’est transformé en boomerang, écrit son correspondant à Cuba. Avec son attitude intransigeante, Washington s’est retrouvé bien seul. «Seul Israël s’appliquait encore à soutenir les Américains lors des mises en accusations annuelles de l’embargo devant les Nations Unies. Même en Occident, sphère d’influence historique des Etats-Unis, ce n’est pas La Havane qui était isolée, mais bien Washington. Les meilleurs amis des Etats-Unis avaient depuis longtemps renoué les relations diplomatiques avec l’Etat des Caraïbes», relève le quotidien de Zurich.

Le Cohiba de la paix

Comme le rappelle Le NouvellisteLien externe, «l’annonce d’Obama et Castro ne tombe pas du ciel: autorisations de voyage pour des Cubains, invitation de Cuba au Sommet des Amériques en avril 2015, quasi-ambassades déguisées en missions diplomatiques, relaxe de prisonniers politiques, poignée de main Raul-Barack lors des obsèques de Mandela: Washington et La Havane s’étaient fait des signaux de fumée bien avant hier. Mais ils n’ont pas encore fumé le Cohiba de la paix. »

De fait, les principales dispositions du blocus commercial instauré en 1962 par le président Kennedy sont maintenues, en attendant leur éventuelle levée par le Congrès. Mais une série de mesures a déjà été annoncée pour favoriser les échanges économiques entre les deux pays. Pour la première fois depuis des décennies, les Américains pourront désormais utiliser leurs cartes de crédit à Cuba et les institutions américaines pourront ouvrir des comptes dans les institutions financières cubaines.

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Une bouffée d’oxygène pour l’économie privée embryonnaire autorisée ces dernières années par le régime des frères Castro et qui concerne aujourd'hui un demi-million de Cubains.

«Les Etats-Unis aimeraient avoir de dangereux ennemis dans le monde entier, mais Cuba n’en fait plus partie depuis bien longtemps», écrit le correspondant aux Etats-Unis du Tages-Anzeiger Lien externeet du BundLien externe. Selon lui, si un rapprochement a échoué ces dernières années, c’est surtout le fait des Etats-Unis. Et cela n’est dû qu’en partie aux exilés cubains intransigeants en Floride. «C’est surtout dû au fait que les faucons de Washington, façonnés par la Guerre froide, s’étaient habitués à l’image de l’ennemi communiste.»

Mais Obama court un risque, assure l’Aargauer ZeitungLien externe. La Maison Blanche a renoncé à réclamer de larges concessions de la part de La Havane. Washington mise essentiellement sur le poids des arguments, la force du dollar ainsi que la capacité des Castro à tirer des enseignements. Mais «La Havane, ces 50 dernières années, a souvent fait des pieds de nez aux Américains», prévient le journal alémanique.

Obama conforté

Un pessimisme dont ne fait pas preuve le correspondant du Tages-Anzeiger et du Bund. «Dans l’exemple de Cuba, Obama peut maintenant prouver qu’il a raison. Oui, le régime n’est pas démocratique et ne respecte pas les droits de l’homme – mais c’est aussi le cas pour bon nombre d’autres alliés, comme l’Arabie saoudite. Les Etats-Unis ne se mettent pas en danger s’ils précipitent l’ouverture de Cuba. Si cette ouverture devait comporter des risques, ce serait à la rigueur pour le régime de la Havane qui pourrait être touché par les forces du changement.»

Représentation diplomatique

La Suisse «salue ce pas historique et félicite le président américain Barack Obama et le président cubain Raúl Castro de cette décision déterminante pour l’avenir», selon la prise de position du ministère suisse des affaires étrangères qui n'était pas en mesure de s'exprimer sur les éventuelles conséquences de ces développements sur le mandat suisse.

Depuis 1961, l'ambassade de Suisse à La Havane représente en effet les intérêts américains et ceux de Cuba à Washington depuis 1991.

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Une perspective que le président cubain a voulu cadrer mercredi. Après avoir  salué le rôle du Vatican «et particulièrement le pape François, pour leur appui», Raoul Castro s’est montré inflexible en matière d’ouverture politique et de respect des droits humains. «Nous avons maintenu une profonde loyauté envers ceux qui sont tombés en défendant ces principes d'indépendance», a-t-il martelé mercredi, sans oublier de mentionner que la position de Cuba vis à vis de Washington n'avait pas varié d'un iota par rapport à l'époque de Fidel.

Cela dit, Cuba a annoncé la libération d’une cinquantaine de prisonniers politiques, le développement de l’accès à Internet et l’ouverture du pays aux visites des experts des Nations unies et du CICRLien externe, note Le Temps.

Barack Obama, lui, est en passe de faire mentir ses nombreux détracteurs, comme le relève Stéphane Bussard : «Après la victoire républicaine lors des élections de mi-mandat, beaucoup voyaient déjà Barack Obama comme un président impuissant. Avec Cuba, son décret sur l’immigration et peut-être demain un accord sur le nucléaire iranien, il prouve qu’il pourrait bien être le président 'transformationnel' dont on parlait en 2008.»

En accord avec son homologue cubain Raul Castro, le président américain Barack Obama a annoncé mercredi l’intention de normaliser les relations entre les deux pays, gelées depuis 1961. Les Etats-Unis retireront Cuba de la liste des pays qui soutiennent le terrorisme et supprimeront certaines restrictions sur les voyages, le commerce et les transferts d’argent. Cuba de son côté a annoncé la libération d’une cinquantaine de prisonniers politiques et une plus grande ouverture à l’égard des experts de l’ONU et du Comité international de la Croix-Rouge.

Le virage était dans l’air

Pour l’ancien parlementaire socialiste Franco CavalliLien externe, grand soutien de Cuba, l’annonce d’Obama n’est qu’une demi-surprise: «Je m’attendais à un échange de prisonniers comme premier pas. Obama est allé plus loin». Mais quoi qu’il en soit, le virage était dans l’air, poursuit le médecin, un des fondateurs de mediCuba-SvizzeraLien externe, une organisation non-gouvernementale qui s’occupe de projets de coopération dans le domaine sanitaire.

«Dernièrement, il y avait eu plusieurs signaux, dont quelques éditoriaux du «New York Times» qui allaient dans cette direction. John Kerry avait par exemple fait l’éloge du travail des Cubains en Afrique pour contrer l’Ébola. Puis il y a eu les visites à Cuba de divers parlementaires américains et de grands personnages du monde économique», explique Franco Cavalli.

Cuba aussi, à l’évidence, poussait au changement, observe Claude AuroiLien externe, professeur honoraire à l’Institut des hautes études internationales et du développement de Genève. «Le régime était intenable et Raul Castro avait besoin d’argent», dit-il.

Opinion partagée par Michael Parmly, chef de la Section des intérêts américains à La Havane de 2005 à 2008. Raul Castro a lancé des réformes, explique-t-il dans une interview au quotidien Le Temps, mais elles tardent à porter leurs fruits. «Avec ce geste, il espère pouvoir relancer l’économie», soutient l’ancien diplomate.

Difficile de résister à la démocratisation

Du point de vue politique, Cuba est assurément le vainqueur, comme en témoigne aussi la joie du peuple, retient Franco Cavalli: «c’est la victoire de David contre Goliath. Malgré 50 ans de tentatives, il ne s’est jamais fait étrangler».

La Suisse «un peu passive»

La Suisse représente les intérêts américains à Cuba et les intérêt cubains aux Etats-Unis depuis 1961. A la suite d’un accord de 1977 entre le président Jimmy Carter et le gouvernement de Castro, le rôle de la Confédération est toutefois devenu plus marginal.

Pour Franco Cavalli, le rôle de la Suisse est plus théorique que pratique. «Quand il y avait un vrai problème entre La Havane et Washington, les deux pays ont toujours trouvé un moyen de se parler. La Suisse n’a été qu’un intermédiaire un peu passif», souligne l’ancien parlementaire socialiste. 

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Orlando Blanco est d’un tout autre avis. Pour lui, le système cubain est un échec. Privé de l’appui fort de la Chine et de la Russie, le gouvernement de La Havane est obligé de prendre une autre voie. «Il entend pour cela prendre exemple sur le modèle chinois, soit mettre sur pied un capitalisme du type des années 1920 qui se base sur des salaires et des coûts de production bas tout en conservant la structure rigide d’un système communiste», affirme l’éditeur.

Mais Cuba est trop petite, et n’a pas la puissance de la Chine, souligne Claude Auroi. «Dès que le loup sera dans la bergerie et que les entreprises américaines seront de retour, il sera très difficile de résister à la démocratisation. Le système ne tiendra pas sans les frères Castro car il n’y a pas de relève politique sérieuse».

Malgré les affirmations de Raul Castro, qui s’est montré inflexible en matière d’ouverture politique et de respect des droits humains, le rapprochement avec les Etats-Unis aura des effets sur la société cubaine, prédit l’expert de l’Amérique latine. «Avec l’ouverture des frontières et la diffusion des informations, diverses influences vont travailler la société et le mouvement d’opposition va prendre de l’ampleur», soutient Claude Auroi.

Pas de retour en arrière

Bien qu’elles soient significatives, les mesures annoncées mercredi n’auront pas un impact crucial sur Cuba, note Franco Cavalli. «Il y aura plus de touristes américains, et pour les américains d’origine cubaine, il sera plus facile d’envoyer de l’argent. Le vrai changement, celui qui aura de grands effets sur l’économie, n’arrivera qu’avec la levée de l’embargo».

En matière de politique intérieure également, l’embargo pèse de tout son poids, estime Franco Cavalli. «Tous les responsables cubains avec qui j’ai parlé au fil des années ont dit que la condition de l’ouverture est l’abolition du blocus. Jusqu’à ce que cela arrive, les choses ne changeront pas beaucoup».

Comme l’a annoncé le porte-parole de la Maison Blanche, le président américain veut mettre fin à l’embargo contre Cuba d’ici la fin de son mandat en 2016. Mais il devra pour cela surmonter l’obstacle d’un Congrès à majorité républicaine.

Après le dégel de mercredi, un pas en arrière semble de toute façon improbable. «Aujourd’hui, le mouvement vers la libéralisation de l’économie est irréversible, un retour en arrière est impossible», estime Claude Auroi. Tôt ou tard, ajoute-t-il, l’embargo sera levé, puisque ce sont les intérêts économiques qui prévalent dans les secteurs du tourisme, de l’agriculture et de l’industrie.

«Une bonne partie des milieux économiques américains est intéressée à développer les contacts avec Cuba, également pour ses ressources humaines – surtout de niveau académique – extrêmement qualifiées, observe Franco Cavalli. Ce sera une raison objective d’aller de l’avant dans ce rapprochement. Et il serait illogique de vouloir des relations normales tout en maintenant le blocus économique».

Cuba – Etats-Unis: un demi-siècle de guerre froide

1961: Washington rompt en janvier les relations diplomatiques avec La Havane après le rapprochement des révolutionnaires castristes avec l'URSS et la confiscation des biens américains. En avril, échec de la tentative de débarquement d'exilés cubains soutenu par les Etats-Unis dans la baie des Cochons.

1962: le président américain John F. Kennedy décrète en février un embargo commercial contre Cuba. En octobre, crise majeure entre les Etats-Unis et l'URSS après l'installation de missiles nucléaires soviétiques sur l'île.

1977: ouverture du Bureau des intérêts américains à La Havane sous la présidence de Jimmy Carter, qui allège l'embargo.

1995: Cuba et les Etats-Unis signent des accords migratoires.

2001: le président américain George W. Bush renforce l'embargo en limitant davantage les voyages et l'envoi d'argent sur l'île.

2004: Cuba annonce la fin de ses transactions commerciales en dollars.

2008: les pays d'Amérique latine réunis en sommet réclament la levée de l'embargo contre Cuba.

2009: Barack Obama lève toutes les restrictions sur les voyages et l'envoi d'argent des Cubano-Américains dans l'île. Des représentants des deux pays entament en avril des discussions informelles pour tenter de relancer le dialogue.

2011: l’américain Alan Gross, arrêté à Cuba, est condamné à 15 ans de prison pour avoir introduit du matériel de transmission satellitaire interdit.

2013: Barack Obama et Raul Castro échangent une poignée de main historique pendant l'hommage rendu à Nelson Mandela à Soweto (Afrique du Sud).

2014: le 17 décembre, Alan Gross est libéré pour des raisons humanitaires. Un espion américain, emprisonné depuis 20 ans à Cuba a été libéré en même temps en échange de trois espions cubains incarcérés aux Etats-Unis. Barack Obama annonce «un nouveau chapitre» avec Cuba.

(source: ATS)

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(Traduction de l’italien: Marc-André Miserez), swissinfo.ch

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