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Une historienne suisse pour lutter contre les discriminations à l’école

Anne Rothenbühler est enseignante et chercheuse, spécialiste de l’émigration helvétique. En décembre dernier, elle a rejoint la mission de lutte contre les discriminations de l’Education nationale française. Rencontre. 

Ce contenu a été publié le 13 mars 2019 - 11:30
Sophie Gaitzsch, Paris
Dans certaines écoles de France, comme ici à Paris, les élèves sont d'origines très diverses. Olivier Laban-Mattei/AFP

C’est sur un banc du square Sainte-Clotilde, dans le très cossu septième arrondissement de Paris, qu’Anne Rothenbühler nous a donné rendez-vous. Une rencontre en extérieur pour profiter des premiers rayons de soleil printanier. «Que cela fait du bien de prendre l’air», lâche-t-elle avec un grand sourire. Son bureau est situé à quelques pas de là, au ministère de l’Education nationale. 

En décembre dernier, elle y a rejoint la mission de lutte contre les discriminations, une petite équipe de spécialistes qui travaille sur les questions de laïcité, de racisme, d’antisémitisme, LGTB et d’égalité entre filles et garçons. «Je me bats contre le concept d’essentialisation, le fait de catégoriser les individus. Nous mettons en place des outils pour les enseignants, des formations pour les cadres, répondons aux questions des parlementaires. Les problèmes rencontrés dans les établissements sont très hétérogènes. L’école est une boîte de résonance de la société.» 

Bio express 1981 Naissance en Colombie 1995 La famille s’installe en France 2006 Devient professeure d’histoire au lycée 2015 Publication de sa thèse «Le baluchon et le jupon. Les Suissesses à Paris, itinéraires migratoires et professionnels (1880-1914)» 2018 Rejoint la Mission de lutte contre les discriminations de l’Education nationale DR

Anne Rothenbühler connaît son sujet. Elle a enseigné l’histoire pendant douze ans en région parisienne. Les premières années, c’est dans des établissements REP, comprendre «Réseaux d’éducation prioritaire», souvent situés dans des quartiers à la réputation sulfureuse, que la jeune femme fait ses armes. Une vocation? 

«Je me suis tournée vers l’enseignement pour financer ma thèse, s’amuse-t-elle. Mais c’est un métier que j’ai exercé avec un grand plaisir et une expérience qui nourrit ce que je fais aujourd’hui. Même si j’avais souvent la boule au ventre avant d’entrer en classe, je suis toujours tombée sur des élèves attachants. Avec de la rigueur et de l’impartialité, le respect se gagne et tout se passe très bien.» 

Grille de lecture helvétique 

On pourrait également voir dans ce choix une influence familiale. Les parents d’Anne Rothenbühler ont tous deux enseigné. La biologie pour elle, les maths pour lui. Mais lorsqu’elle évoque sa famille, la Suissesse parle surtout du «virus» qu’elle lui a transmis, celui du voyage et de la découverte. Anne Rothenbühler est née en Colombie. Ses parents l’ont adoptée alors qu’elle avait cinq mois. 

«Avant ma naissance, ils ont passé cinq ans en Afrique», raconte-t-elle. En Suisse, la famille déménage régulièrement, habite les cantons de Vaud, de Genève et du Valais, avant de s’installer en Martinique, «pour un an, simplement pour changer d’air». A son retour, elle s’établit en France, à Chartres. C’est là qu’Anne Rothenbühler, alors adolescente, ira à l’école, avant de rejoindre Paris pour étudier l’histoire.

Le fait de vivre en France depuis plus de vingt ans n’entame en rien son attachement à la Suisse. «Les premières années de vie sont fondamentales. Je me sens complètement suisse. J’analyse d’ailleurs la situation française avec une grille de lecture helvétique, ce qui me permet d’avoir du recul et de porter un regard plus critique.» 

En matière d’éducation, Anne Rothenbühler admire le système suisse d’orientation et d’apprentissage. «Plusieurs grands patrons n’ont jamais mis les pieds à l’université, une situation inimaginable dans l’Hexagone. Mais si l’on expose les avantages de la Suisse, on se heurte immédiatement à l’idée que c’est un pays petit et riche, et que les recettes qui y fonctionnent ne sont donc pas transposables. Au contraire, je défends l’idée qu’il faudrait peut-être essayer.»

Coin de paradis

Cet attachement se manifeste aussi dans ses recherches en tant qu’historienne. Elle a consacré sa thèse aux femmes suisses émigrées à Paris à la fin du XIXe siècle. Issues de milieux modestes, elles s’installent dans capitale française pour devenir domestiques dans de riches familles. «Un sujet fabuleux! Quand on parle d’émigration suisse, on pense à l’’Auswanderung’ outre-mer.» 

L’émigration suisse de proximité n’a été que très peu étudiée. Pourtant, à certaines dates, les Suissesses constituent la plus grande communauté parmi la population étrangère de Paris. «Il était important faire réapparaître ces femmes, de leur faire reprendre vie. A toute celles que j’ai rencontrées, j’avais l’impression d’ouvrir une petite porte sur le XXIe siècle.» 

Pour mener à bien son projet, l’historienne s’est plongée avec passion dans les archives françaises et des cantons suisses, mais aussi celles de très vieilles associations parisiennes, comme le Cercle commercial suisse ou la Société helvétique de bienfaisance. «Certaines familles recherchaient spécifiquement des bonnes alémaniques, qui ne se laisseraient pas contaminer par la grande ville, et n’essaieraient pas de négocier ou d’aller voir ailleurs.» 

Et c’est aussi en Suisse, dans la maison familiale des Breuleux, dans les Franches-Montagnes, qu’Anne Rothenbühler part se ressourcer deux à trois fois par an avec sa fille, son beau-fils et son mari franco-italien. «Je me balade, je profite du paysage et mange plein de choses que je ne trouve pas à Paris: de la tourte de Linz, des haricots secs, de la tomme vaudoise.» 

Sans oublier le totché, le fameux gâteau à la crème de la région. «C’est mon petit coin de paradis.» A travers le bruit de la rue parisienne, on croit percevoir dans cette conclusion une petite pointe d’accent jurassien.

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