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Quand Bernard Tapie se vantait de vouloir acheter le Servette FC

 

Bernard Tapie (au centre) à son arrivée au Tribunal de Paris le 14 mars 2019. Keystone / Christophe Petit Tesson

Bernard Tapie, 76 ans, est actuellement jugé à Paris, soupçonné de s’être arrangé avec au moins l’un des juges pour toucher 405 millions d’euros dans le litige qui l’opposait au Crédit lyonnais en juillet 2008. Comment pourra-t-il expliquer au tribunal que dès janvier de la même année, il claironnait qu’il allait «toucher une somme énorme», et acheter le Genève Servette FC?

Ce contenu a été publié le 26 mars 2019 - 17:00
Ian Hamel, Paris

C’est une histoire sans fin, qui dure depuis bientôt trente ans. En 1990, Bernard Tapie, au mieux avec l’Élysée, rachète Adidas, alors qu’il n’a pas un sou. C’est le Crédit lyonnais, alors banque d’État, qui lui avance 1,6 milliard de francs français. 

Mais l’homme d’affaires, qui ne s’occupe guère de son entreprise, est incapable de rembourser son emprunt. En 1993, devenu ministre de François Mitterrand, l’homme d’affaires demande au Crédit lyonnais de lui trouver un repreneur, pour 2,085 milliards de francs français. La banque s’exécute, mais lui cache le vrai repreneur, Robert-Louis DreyfusLien externe, homme d’affaires français domicilié en Suisse.   

Pierre Estoup, ancien président de la Cour d'appel de Versailles, est-il le ou un des juges qui se serait discrètement entendu avec Bernard Tapie? Keystone / Yoan Valat

Depuis, Bernard Tapie et le Crédit lyonnais sont en procès. En 2007, Nicolas Sarkozy, soutenu par Bernard Tapie, passé à droite, accède à la présidence de la République. La résolution du conflit échappe alors à la justice pour être confiée à un tribunal arbitral. Celui-ci donne raison à Bernard Tapie, lui versant 405 millions d’euros (455 millions de francs suisses), dont 45 millions pour préjudice moral. 

Le problème, c’est que Pierre Estoup, l’un des arbitres, un ancien magistrat, connaît bien Bernard Tapie et son avocat, Maurice Lantourne, ce qu’il a soigneusement caché à la justice. Y-a-t-il eu entente préalable? D’où ce procès, débuté le 11 mars, et qui se termine le 5 avril, pour «escroquerie en bande organisée» et «détournement de fonds publics».

S’agit-il d’un simple hasard? Dès janvier 2008, six mois avant le verdict, Bernard Tapie est en visite sur les bords du lac Léman, comme nous l’a confirmé à l’époque André GuelfiLien externe, surnommé «Dédé la sardine», un intermédiaire français dans l’affaire Elf. 

Les deux hommes se sont connus à la prison de la Santé en 1997. Bernard Tapie purgeait une peine liée au match truqué entre l’OM et Valenciennes. «Je pense m’installer dans le canton de Genève, Bernard Tapie regarde du côté de Gland, de Begnins, dans le canton de Vaud», raconte à l’époque André Guelfi. Information confirmée par l’agent immobilier qui a fait visiter de nombreuses villas à ‘Nanard’. «C’est un type incroyablement radin, quand vous lui parliez de cinq millions, il ne voulait pas débourser plus de deux millions», se souvient-il.

Racheter le Servette FC

Le financier Pierre Condamin-Gerbier, cité dans l’affaire CahuzacLien externe, et ancien de la banque Reyl, donne un témoignage plus précis à la brigade financière de Paris le 28 mars 2013. Il a déjeuné à deux reprises avec Bernard Tapie en février 2008. La première fois à Paris, la fois suivante à Cologny. 

André Guelfi, Corse natif du Maroc, ancien pêcheur dit "Dédé la sardine", comparse de Bernard Tapie, décédé en 2016, avait été entendu en 2000 au Palais de justice de Genève sur l'affaire Elf. Keystone / Eric Aldag

Non seulement l’ancien patron de l’Olympique de Marseille lui déclare vouloir acquérir une villa sur les bords du lac Léman, mais il s’intéresse au rachat du club de football de Genève ServetteLien externe. Quand Condamin-Gerbier lui demande comment il pense financer ses achats, Bernard Tapie lui répond qu’il va percevoir une «somme énorme», sans préciser le montant. Il ajoute que Nicolas Sarkozy, dont il est très proche, lui doit «quelque chose en retour». 

Interrogé à son tour par la brigade financière, ‘Nanard’ reconnaît qu’il a bien cherché une maison sur les bords du lac. Non pas à acheter, mais à louer. En revanche, il confirme son intérêt pour le Servette. Or, au début 2008, Bernard Tapie est ruiné. Pourquoi, six mois avant la décision du tribunal arbitral, évoque-t-il, devant de nombreux témoins son intention de s’établir en Suisse et d’acquérir un club de football?  

Pourtant, il n’y aura pas de suite. Peut-être en raison de ses relations avec l’ancien notaire Didier Tornare. Autrefois baptisé «le Tapie suisse», ce dernier a été vice-président du Servette FC. Fréquentant la jet-set, il a compté parmi ses clients Sophia Loren, Carlo Ponti, Melina Mercouri, Mireille Darc, avant d’avoir des ennuis avec la justice. 

Mais lorsque son frère Manuel Tornare, alors maire socialiste de Genève apprend que l’homme d’affaires français tente de s’établir en Suisse, et qu’il pourrait entreprendre des démarches pour obtenir un forfait fiscal, il se fend d’un communiqué assassin, paru dans Le Matin dimanche le 27 juillet 2008. Ne souhaitant pas que son nom puisse être associé d’une façon ou d’une autre à l’ancien ministre de François Mitterrand, le Département genevois de la cohésion sociale, de la jeunesse et des sports écrit que «M. Manuel Tornare ne saurait être le facilitateur de quelque démarche que ce soit concernant l’installation de M. Tapie à Genève». Réponse immédiate de Bernard Tapie: «J’adore la Suisse, mais je reste en France».    

Affaire Bernard Tapie-Crédit lyonnais

1990 Bernard Tapie rachète Adidas pour 1,6 milliard de francs français, avancés par le Crédit lyonnais.

Mars 1994 Fin des relations bancaires entre Tapie et sa banque.

Novembre 1994 Tapie porte les premières accusations contre le Crédit lyonnais

Décembre 1994 Bernard Tapie en liquidation judiciaire.

Septembre 2005 La Cour d’appel condamne la banque à verser 135 millions d’euros à Tapie.

Octobre 2006 La Cour de cassation casse l’arrêt de la Cour d’appel.

Octobre 2007 le Consortium de réalisation (CDR), qui a pris le relais du Crédit lyonnais, accepte la saisie d’un tribunal arbitral. 

Juillet 2008 Le tribunal arbitral condamne le CDR à verser 405 millions d’euros à Bernard Tapie.

Février 2015 La Cour d’appel annule l’arbitrage. Bernard Tapie doit rembourser les 405 millions d’euros.

Mai 2015 Bernard Tapie est mis en examen (inculpé) pour escroquerie et détournements de fonds publics, avec cinq autres prévenus.

11 mars 2019 Début du procès.

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