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Un Suisse effeuille le «paradis» nord-coréen

"Guerre navale en mer jaune".

(Photo du livre "Le dernier paradis, Corée du Nord")

Le photographe suisse Nicolas Righetti, un des rares Européens à s’être rendu en Corée du Nord, publie un livre sur la mise en scène totalitaire du régime des Kim.

Pour rendre la terrible réalité du pays, il a fait le pari artistique de jouer sur le décor surréaliste qu’on lui a donné à voir.

Images digitales aux couleurs criardes d’intérieurs aussi kitsch que désespérément vides, spectacles de danse officiels à la gloire du défunt Kim Il Sung, ou de son fils, Kim Jong Il, slogans de propagande du type «Nous sommes heureux», textes et repères historiques se répondent dans «Le Dernier paradis».

Un «paradis» très artificiel dans lequel Nicolas Righetti nous fait naviguer entre fiction et réalité. L’épais grain digital des photos brouille encore plus les pistes: images réelles ou télévisées, de décors de théâtre ou de fresques monumentales?

Un décor de carton-pâte

«A ma première visite, j’ai vite réalisé que la Corée du Nord était un énorme théâtre de 22 millions de personnes, se souvient le photographe. On a l’impression d’évoluer dans un décor de carton-pâte. Et l’image qui révèle le mieux cet aspect, c’est la caméra DV».

Ayant rapidement dû abandonner son projet initial, - un reportage sur la réalité endurée par le peuple nord-coréen, il s’est donc glissé dans le rôle ambigu qu’on a bien voulu lui laisser jouer: celui d’un visiteur exceptionnel, intégré à la propagande d’Etat. Au point d’être passé à la télévision coréenne.

Poussant jusqu’au bout cette logique absurde, il s’est donc mis en scène. En confiant à son guide attitré – en permanence à ses côtés - le soin de le filmer. Résultat: «Visite guidée en Corée du Nord», un documentaire. Quant aux photos du livre, elles ont aussi été prises avec la caméra.

Des couleurs politiques

«Le décor reflète l’époque». Kim Jong Il, auteur de cet aphorisme aussi obscur que son régime, ne pouvait mieux dire. «Puisqu’il faut être heureux, - n’oublions pas qu’on vit au paradis, les couleurs des intérieurs, vives et joyeuses, deviennent carrément politiques», a constaté le Genevois.

C’est d’ailleurs ce qui frappe lorsque l’on parcourt le livre. La démesure des espaces officiels et surtout leur vide s’y côtoient. «Un vide qu’on retrouve dans les rues, sur les places.»

«Mais le régime de Kim Jong Il s’acharne encore à montrer une belle image, destinée autant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Prétendant que le monde les envie. Et que les difficultés actuelles sont dues à l’administration Bush et au boycott».

Et c’est ce qui a le plus choqué l’artiste. Le régime dépense des sommes colossales à la gloire des Kim.

«On a l’impression que cette mise en scène est tout ce qui reste. Et cette fiction devient une partie de la réalité: une moitié du pays joue au théâtre pour l’autre moitié qui la regarde», note Nicolas Righetti.

Deux axes semblent gouverner ce dernier bastion du socialisme. L’un politique, soit une vision quasi stalinienne du socialisme. L’autre, de par la vénération de la famille Kim, tient à la mythologie.

«Kim Il Sung est considéré comme un Dieu, son fils, pourrait être qualifié de Messie. Alors que les idées du Juché, les écrits qui sont la colonne vertébrale de l’idéologie nord-coréenne, font figure de Bible».

Neuf ans pour obtenir un visa

Nicolas Righetti a dû attendre neuf ans pour obtenir un visa d’entrée au cœur de la forteresse nord-coréenne. Il n’a jamais abandonné l’idée.

Même au cours de ses pérégrinations dans tous les fiefs du communisme, en Chine (il a vécu plus de deux ans entre Hong Kong et le Continent), à Cuba ou au Vietnam, il, déposait systématiquement des demandes de visa pour la Corée du Nord. Sans succès.

C’est finalement en tant que réalisateur de films documentaires qu’il est parvenu en 1998 à se faire inviter à un Festival à Pyongyang. Pour deux films, l’un sur les squats genevois et l’autre sur une crucifixion tournée au Mexique.

Il avoue que ce fût l’un des seuls réels échanges avec la population. «Ils m’ont posé plein de questions. Du style ‘Pourquoi Jésus n’est pas général?’ Et je me suis rendu compte à quel point le pays était fermé, même au niveau culturel.»

Ensuite, pour pouvoir se faire réinviter, il a endossé divers rôles: délégué culturel pour la Suisse chargé d’inviter des artistes ou exportateur des films de propagande (ce qui lui a permis de les analyser en profondeur).

«Mais lors de mon deuxième voyage, alors que je faisais remarquer à mon guide que j’avais droit à la même visite guidée, il m’a répondu qu’habituellement on ne revenait pas en Corée du Nord. Comme quoi, une seule visite permet de comprendre ce qu’est le paradis», lance le photographe suisse.

Aucun contact possible

Outre le fait qu’il n’avait aucune liberté de mouvement, dans les rares moments où il était seul, il était malgré tout impossible d’entrer en contact avec les gens. «Personne ne parle l’anglais, il y a donc un problème de langue, analyse-t-il. Ensuite, ils ont peur d’avoir des ennuis».

Les gens faisaient donc semblant de ne pas le voir ou s’il les approchait, changeaient de trottoir. Les policiers et les soldats aussi. «Alors, petit à petit, on se sent extrêmement seul et même indésirable.»

Or, son stratagème a fini par éveiller les soupçons de ses hôtes. Les films de ses deux derniers voyages ont été visionnés avant son départ.

Les limites de la démarche

Compte tenu de la nature du régime en place, quelles sont les limites éthiques de ce type de démarche artistique? D’autant que Nicolas Righetti pense même pouvoir retourner en Corée du Nord pour y présenter son livre.

Face au risque d’instrumentalisation de son travail, Nicolas Righetti adopte une position claire. Selon lui, le boycott n’est pas une arme efficace pour aider un système politique à s’ouvrir.

«Chaque intrusion d’un visiteur étranger dans un pays aussi clos force une ouverture, en tout cas au niveau des mentalités», se justifie-t-il,

«Même s’il est impossible de nouer des liens de confiance, une présence étrangère provoque des réactions de curiosité, dit-il. J’avais droit aux mêmes questions à la fin de mes séjours. Par exemple:’qu’est-ce que la démocratie?’»

Une chose est sûre, le témoignage de Nicolas Righetti sur l’un des derniers «paradis» socialiste fait sens, autant au niveau artistique que politique.

swissinfo, Anne Rubin

Nicolas Righetti, «Le dernier paradis, Corée du Nord», co-édité par Olizane (CH) et Umbrage (USA). L’an prochain, il sera en Corée du Sud.


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