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«Tout le monde n’est pas un meurtrier potentiel»

Le spectre de la tragédie continue de hanter la Norvège.

(Keystone)

Après le massacre qui a endeuillé la Norvège, un psychiatre dresse pour swissinfo.ch le profil des criminels dangereux. Chef du l’unité de psychiatrie attachée au département zurichois de la Justice, Frank Urbaniok démonte plusieurs mythes sur les criminels violents.

Le 22 juillet, Anders Behring Breivik, un extrémiste de droite norvégien, a fait exploser une bombe dans le quartier gouvernemental d’Oslo, tuant 8 personnes. Il s’est rendu ensuite sur une île qui abritait un camp des jeunesses travaillistes et y a abattu 69 personnes, pour la plupart des adolescents.

swissinfo.ch: Un homme de 32 ans, sans antécédents violents, a froidement tué 77 personnes, ne s’est pas suicidé et plaide désormais non coupable des charges de terrorisme. Qu’en pensez-vous?

Frank Urbaniok: Lorsque nous analysons le modèle d’infraction, c’est-à-dire la manière dont quelqu’un commet un crime, nous remarquons deux éléments très importants: il ne s’est pas suicidé et il insiste sur son propre schéma de croyance consistant à affirmer qu’il est en guerre.

Il y a deux manières d’interpréter le fait qu’il ne s’est pas suicidé. Il peut s’agir d’une sorte de psychose indiquant qu’il souffrirait d’un grave trouble psychiatrique. En raison de symptômes délirants, des gens croient en ce qu’ils font. C’est ce que nous appelons être psychotique. Mais, le degré de préparation et le sang-froid avec lequel il a commis son crime contredisent fortement cette hypothèse. Ce qui est beaucoup plus probable, c’est que nous avons affaire à un criminel qui a des convictions bien ancrées.

Il faut faire une différence entre maladie psychiatrique et dangerosité. Il existe beaucoup de traits de la personnalité qui sont associés à une propension à la violence, mais il ne s’agit pas de troubles psychiatriques.

swissinfo.ch: L’avocat d’Anders Behring Breivik déclare que son client semble fou, ce que conteste le chef de la police. Est-il véritablement fou?

F. U. : Je ne le crois pas. Il est naturel que l’avocat affirme cela. Mais il y a des preuves solides qui montrent que le tueur est responsable de son crime: la longue période de préparation, le caractère méthodique et le sang-froid.

swissinfo.ch: Ce n’était donc pas un crime spontané; Anders Behring Breivik n’a pas agi sur un coup de tête…

F. U.: C’est juste. Car vous devez alors fonctionner sur un niveau psychique élevé, vous devez comprendre ce qui ce passe, vous devez prendre des décisions, vous devez évaluer la situation. Autant d’éléments qui contredisent fortement la folie psychotique.

swissinfo.ch: Quels sont les conditions qui doivent exister pour que quelqu’un en arrive à tuer autant de personnes, la plupart individuellement?

F. U.: Normalement, on trouve une histoire de la violence, car s’il existe des modèles et des traits forts de personnalité, ceux-ci vont se manifester dans le comportement. Si on regarde l’histoire d’Anders Behring Breivik, on trouve des corrélations avec le crime: le manifeste et ses théories qu’il a développé pendant des années.

C’est vrai que, normalement, on découvre un comportement violent et pas seulement une théorie violente.

swissinfo.ch: On entend souvent dire que l’éducation d’une personne joue un rôle central. Les parents d’Anders Behring Breivik ont divorcé lorsqu’il n’avait qu’un an. Mais il existe beaucoup de gens dont les parents ont divorcé et chacun ne devient pas pour autant un psychopathe…

F. U.: Le rôle de l’enfance est un mythe. Si vous regardez les recherches scientifiques, vous verrez qu’on ne rencontre une enfance difficile que dans un tiers des crimes violents ou sexuels. Donc, vous trouverez aussi beaucoup de gens qui ont vécu la même enfance difficile, mais qui ne commettent pas de crime. D’un autre côté, dans deux tiers des cas de crimes violents et sexuels, on ne retrouve aucune circonstance spéciale liée à l’enfance.

Bien évidemment, on est influencé par les conditions dans lesquelles on a grandi, mais le plus important, ce sont les traits de la personnalité. Si une enfance difficile était un facteur expliquant les crimes graves, on verrait des tueries de masse comme celle-là tous les jours.

swissinfo.ch: C’est la chose inquiétante. Peut-être ne faut-il pas beaucoup pour passer de l’autre côté. Sommes-nous tous des tueurs potentiels?

F. U.: C’est le second mythe! Cela fait une énorme différence si votre probabilité de tuer quelqu’un est de 90% ou de une sur un million. Tout dépend de vos traits de personnalité. Si vous présentez des traits associés à la violence, il y a de fortes chances que vous commettiez un crime. Si, au contraire, vous ne présentez pas de tels traits, il faudra des circonstances très spéciales pour vous amener à commettre un crime. Il est faux de dire que tout le monde est un meurtrier potentiel.

Il y a des personnalités criminelles et il y a des situations criminelles. Prenons pour exemple une bonne sœur ne présentant aucun trait de personnalité lié à la violence: elle n’a jamais rien eu à voir avec des armes, n’a jamais été impliquée dans des bagarres ou publié des pamphlets provocateurs. Pour que cette bonne sœur commette un crime, il faudrait une situation très spécifique et hautement improbable. Par exemple, qu’elle boive un verre d’eau que quelqu’un a drogué à une fête de village, qu’elle développe ensuite une psychose et qu’elle finisse par tuer quelqu’un parce qu’elle pense que les extra-terrestres ont pris le contrôle de la Terre.

On le voit, le problème ici n’est pas la personne, mais la situation.

swissinfo.ch: Existe-t-il des mesures pour prévenir un évènement comme celui qui s’est déroulé en Norvège? A quoi des amis, la famille ou des collègues peuvent-ils être attentifs?

F. U.: La première chose à dire, c’est que les crimes graves ont toujours une pré-histoire. Toujours. Ainsi, en théorie, vous verrez des signaux annonciateurs et vous pourrez prévenir des crimes. Mais en pratique, avez-vous accès à l’information et y a-t-il des experts en mesure d’évaluer cette information? C’est difficile si la personne n’a pas commis de crime violent auparavant, comme c’est le cas avec Anders Behring Breivik.

swissinfo.ch: Les voisins d’Anders Behring Breivik ont déclaré qu’il était calme et n’avait pas de petite amie. Mais on ne peut tout de même par surveiller chaque homme jeune qui n’a jamais eu de copine…

F. U.: Evidemment non. Quelqu’un qui prépare quelque chose comme ça n’en parle pas chez son boulanger ou avec ses voisins. Il développe des théories et les écrit à la maison. Il ne surgit pas de nulle part, mais son activité est restée cachée pendant des années.

Il y a beaucoup de gens qui écrivent des choses stupides, mais bien peu d’entre eux sont dangereux. C’est comme avec les menaces: la plupart des gens qui profèrent des menaces ne sont pas dangereux. Tout le problème, c’est de débusquer les 5% qui profèrent des menaces et qui présentent aussi des traits de personnalité violents, car c’est là que cela devient dangereux.

Frank Urbaniok

Frank Urbaniok est né en 1963. Il a travaillé de 1989 à 1995 comme médecin à l’hôpital psychiatrique régional de Langenfeld / Nordrhein-Westfalen (Allemagne) et depuis 1992 comme consultant en psychiatrie et en psychothérapie.

De 1992 à 1995, il a développé un modèle pour le traitement des criminels présentant des troubles de la personnalité (modèle de Langenfeld) et a inventé le terme de «thérapie orientée vers le crime». Il est spécialisé dans les crimes violents et sexuels.

En 1995, il a déménagé à Zurich. Il y a d’abord travaillé comme médecin traitant dans le service de psychiatrie et psychologie de l’Office zurichois des peines dont il est devenu chef en 1997.

Frank Urbaniok continue d’exercer une activité de psychothérapeute et d’expert en psychiatrie pour la justice.

Il a été membre d’une task force mise sur pied par le gouvernement suisse pour la mise en œuvre d’une initiative populaire concernant la détention préventive.

Il a développé le FOTRES (Forensic Operationalised Therapy/Risk Evaluation-System), un outil de gestion et de documentation pour l’évaluation du risque chez les criminels. Cet instrument est actuellement utilisé dans cinq pays.

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Traduction de l’anglais: Olivier Pauchard, swissinfo.ch

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