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Expatriés suisses en Tunisie


«Les musulmans sont les premiers touchés par le terrorisme»


Par Benjamin Keller, Tunis


La mosquée Zitouna (de l'olivier) est la plus grande de Tunis. (Benjamin_Keller)

La mosquée Zitouna (de l'olivier) est la plus grande de Tunis.

(Benjamin_Keller)

Les récents attentats de Paris n’ont rien arrangé: l’islam suscite la peur et le rejet d’une partie de la population en Occident. Des Suisses installés en Tunisie, pays arabo-musulman, se désolent des amalgames dont souffre cette religion.

L’islam n’a jamais suscité autant de méfiance dans les pays occidentaux. En France, les attentats de Paris contre le journal satirique «Charlie Hebdo», revendiqué par Al-Qaïda, et contre une épicerie juive, commis par Amedy Coulibaly au nom de l’organisation Etat islamique, ont été suivis de dizaines d’actes antimusulmans, dont des attaques de mosquées. En Suisse, le mouvement anti-islam Pegida, importé d’Allemagne, a été constitué en association deux jours après les tueries.

La thèse du «grand remplacement», soit l’islamisation rampante de l’Europe, fait son chemin. Elle est alimentée – même si l’écrivain français s’en défend – par le dernier roman de Michel Houellebecq, dans lequel il imagine la France gouvernée par un parti musulman en 2022. Les porteurs de l’initiative populaire «Contre la construction de minarets», acceptée par le peuple suisse en 2009 avec 57,5% de «oui», voyaient déjà dans ces tours de mosquées le symbole d’une revendication de pouvoir.

Qu’en pensent les Suisses qui vivent en pays musulman? Comment perçoivent-ils cette religion, eux qui la côtoient au quotidien? Et d’ailleurs, de quel islam parle-t-on? La Tunisie, petit pays d’Afrique du Nord dont la quasi-totalité de la population est de confession musulmane sunnite, vient de réussir des élections démocratiques, quatre ans après une révolution qui a fait chuter le dictateur Ben Ali. Les expatriés suisses sur place regrettent la stigmatisation de l’ensemble d’une communauté religieuse, et qui ne tient pas compte des différences culturelles.

«Amalgame insupportable»

«L’amalgame entre islam et extrémisme est insupportable», s’emporte doucement Carole Wenger, une Lausannoise de 26 ans qui travaille depuis septembre dernier au sein d’une organisation internationale à Tunis. Elle n’avait jamais vécu dans un pays musulman auparavant, mais possède une affinité avec le Maghreb puisque sa mère est Marocaine, de confession juive. «Je retrouve ici des valeurs qui me sont chères, comme l’hospitalité et l’importance de la famille.»

Les fanatiques qui se réclament de l’islam n’appartiennent pas davantage aux pays musulmans qu’à d’autres pays, poursuit-elle. Mes amis tunisiens sont fatigués de devoir se justifier tout le temps. Il est vrai que les chiffres montrent que les jeunes Tunisiens sont parmi les plus nombreux à partir faire le djihad à l’étranger. Mais, pour moi, les causes sont plutôt socio-économiques.»

Le chômage des jeunes atteint plus de 40%, selon le gouvernement. Le système éducatif nécessite, de l’avis général, une réforme radicale. Il est possible de débattre de l’islam avec les Tunisiens: «Certains m’ont dit que la Suisse avait eu raison d’interdire les minarets, puisque nous ne sommes pas un pays musulman!»

La Vaudoise poursuit: «On oublie que les musulmans sont les premiers touchés par le terrorisme. En étant ici, la distinction entre les deux parait évidente.» La Tunisie, dont les habitants ont un rapport fortement individualisé à la religion et où on peut, par exemple, boire de l’alcool et s’habiller librement, est aux prises depuis la révolution de 2011 avec les djihadistes qui tentent de déstabiliser le pays. Des attaques contre les forces de l’ordre ont fait des dizaines de morts, auxquelles il faut ajouter deux assassinats politiques en 2013, attribués aux groupes radicaux, qui ont marqué l’opinion. L’Etat islamique a aussi revendiqué l’exécution de deux journalistes en Libye récemment.

La Fribourgeoise Camille Coquoz partage les vues de sa compatriote. A Tunis depuis mars 2014, elle y effectue actuellement un stage au sein de Lam Echaml, une association tunisienne qui promeut la citoyenneté, qui doit se terminer fin janvier. «Je n’ai pas du tout envie de rentrer!», lance en souriant la jeune femme de 25 ans. Passionnée par le monde arabe, elle a déjà vécu six mois en Egypte en 2011 pour apprendre la langue et s’est également rendue en Palestine.

«Ici, je me sens bien et on jouit quasiment des mêmes libertés que chez nous, en tout cas en tant qu’étrangers, raconte Camille Coquoz. Les Tunisiens sont plus ouverts que les Suisses et il règne une certaine joie de vivre.» Elle ajoute: «L’extrémisme n’est pas propre à l’islam. Toutes les religions peuvent être instrumentalisées. Et les dernières élections montrent bien que les Tunisiens se méfient de l’islamisme.» Lors des législatives qui se sont déroulées en octobre dernier, le mouvement islamiste Ennahdha a été battu par le parti séculier Nidaa Tounes.

Histoire d’amour

L’islam et les Tunisiens, Elisabeth Zammali, 50 ans, en est tombé amoureuse. Littéralement. Cette Valaisanne originaire de Monthey s’est convertie il y a 25 ans après avoir rencontré un Tunisien, aujourd’hui son mari et le père de ses deux enfants. Ils ont quitté la Suisse pour Tunis il y a deux ans et demi. Elle y gère une salle de sport et se sent mieux de ce côté-ci de la Méditerranée. La mer et le soleil y sont pour beaucoup, mais il faut dire aussi qu’elle porte le voile et que, explique-t-elle, ce morceau de tissu entraîne des difficultés en Suisse.

En raison de son foulard, Elisabeth Zammali dit notamment avoir été victime de discrimination lorsqu’elle travaillait encore à Bienne, dans une célèbre manufacture horlogère. «Je siégeais dans la commission du personnel. Tout le monde était content de moi. A partir du moment où j’ai porté le hidjab, on m’a évincée.» Sa fille, qui est restée en Suisse, voilée également, a quant à elle eu des difficultés pour trouver du travail. «On lui a clairement signifié que c’était un obstacle.» L’expatriée déplore qu’«en Suisse, on voit d’abord le foulard, alors qu’en Tunisie, les femmes, voilées ou non, marchent librement côte à côte dans la rue, sans se faire agresser ni insulter.»

Elisabeth Zammali considère que «l’islam, c’est la paix», «l’entraide», «le respect de l’autre». Alors forcément, quand on identifie les musulmans à des terroristes ou à des envahisseurs, ça l’agace. Mais elle comprend: «Les chaînes de télévision suisses ou françaises ne montrent que des reportages sur l’Etat islamique ou d’autres groupes violents, qui ne relèvent pas de l’islam. Un musulman n’a pas le droit de tuer. En visionnant uniquement ces images, on en vient à assimiler tous les barbus à des méchants.» Et de rappeler qu’«il y a 30 ans, on ne parlait pas de l’islam. A l’époque, c’était les Italiens et les Portugais qui ramassaient.»

Le mouvement anti-islam Pegida présent en Suisse 

Après l’Espagne, la Norvège ou encore la Suède, le mouvement anti-islam Pegida tente de percer en Suisse. La branche helvétique de ce groupe né en Allemagne en octobre dernier a été créée le 9 janvier à Zurich, soit deux jours seulement après les attaques de Paris. Auparavant, Pegida, l’acronyme allemand pour «Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident», existait déjà en Suisse sous la forme d’une page Facebook, «likée» à ce jour par plus de 4000 personnes. 

Le mouvement prévoit une première marche en Suisse le 16 février, sur le modèle des rassemblements qui réunissent chaque semaine des milliers de manifestants à Dresde, le fief de Pegida, dans l’est de l’Allemagne. Dans un manifeste de 14 points publié sur sa page Facebook, Pegida Suisse indique notamment vouloir protéger la culture «judéo-chrétienne» de l’Occident, s’opposer aux idéologies «misogynes et violentes» et préconiser l’interdiction du port de la burqa, le voile intégral porté par certaines musulmanes, tout en précisant n’avoir rien contre les «musulmans intégrés» qui vivent en Suisse. 

Comme en Allemagne, où la dernière marche de Pegida a rassemblé quatre fois plus de contre-manifestants (100'000 dans tout le pays) que de partisans du mouvement (25'000 à Dresde), l’arrivée du groupe en Suisse a suscité la réaction d’opposants. Plusieurs pages «anti-Pegida Suisse» se sont créées sur Facebook. La plus populaire compte plus de 10'000 «j’aime».

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