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Dans la globalisation, les cultures nationales sortent plutôt renforcées. C’est vrai pour la francophonie aussi, observe Frédéric Martel.

Dans son passionnant dernier livre, le chercheur français Frédéric Martel révèle les contours et les stratégies à l’œuvre dans la fabrication de la culture grand public, de Miami à Bombay, du Qatar à Tokyo et Hong Kong. Et la francophonie dans tout ça?

Fondé sur cinq ans d’enquête et 1200 entretiens, «Mainstream» confronte le lecteur à une réalité complexe et parfois contraire aux a priori.

swissinfo.ch a notamment demandé à son auteur ce qu'il pensait du français et de la francophonie...

• La culture mainstream:

«Un mot qui renvoie à la culture dominante, de masse, populaire, assez fortement américanisée, qui plait à beaucoup de monde dans la plupart des pays du monde y compris les pays francophones.»

«C’est Avatar, Lady Gaga, Desperate housewifes ou Dr House, mais aussi Bollywood, les telenovelas, les feuilletons du ramadan et les mangas. C’est à la fois du cinéma, des livres, des jeux vidéos – des produits culturels généralement adorés par le peuple et parfois détestés par l’élite.»

• Les cartes rebattues:

«On parle depuis vingt ans des pays émergeants, on avait sous-estimé le fait qu’ils émergeraient aussi avec leurs cultures et leurs médias. Cette émergence intervient au moment du basculement numérique, qui produit une culture et des médias propres. Ce qui décuple leur puissance.»

«La mondialisation et les nouvelles technologies rebattent toutes les cartes. On peut faire l’hypothèse que les pays émergeants, massivement peuplés, disposant de beaucoup d’argent (Chine, Inde, Brésil, Indonésie, Afrique du Sud, etc) joueront un rôle important à l’avenir y compris par leur culture et leurs médias.»

• Outil du «softpower»:

«En parallèle à une influence de l’ordre de la force, du pouvoir dur – le militaire, la diplomatie traditionnelle, les industries lourdes - une influence symbolique passe par le cinéma, les nouvelles technologies, la culture mainstream, très visible et touchant fortement les esprits. Mais je n’oublie pas qu’on peut manifester contre les Etats-Unis dans les pays arabes en portant des chaussures Nike.»

«Les Américains sont les as du softpower, en particulier à travers leur machine culturelle, capable d’influencer le reste du monde par les séries télévisées, la pop music mondialisée, les films hollywoodiens, mais aussi par la contre-culture.»

«Cette influence totale passe donc aussi par les cultures communautaires touchant les Noirs ou les Arabes du monde entier, à travers le rap, par exemple. Ou les gays du monde entier à travers la culture gay américaine. Ou par le biais de l’avant-garde (universitaire, dans la danse contemporaine), des cultures issues des nouvelles technologies (twitter, google, facebook, Amazon…) et même par l’autocritique (Michael Moore, Noam Chomsky). Les Américains sont capables de produire une culture sur toutes les échelles à la fois.»

• La francophonie dans la globalisation:

«Partout, les cultures nationales vont bien. C’est sans doute la conclusion principale de mon enquête. Partout, la musique est très nationale. L’édition est, presque partout, très nationale. La télévision – dans les programmes, les talk-shows, l’essentiel de l’information – est très nationale, à part dans les séries. C’est vrai aussi, mais dans une moindre mesure, pour le cinéma. Partout, entre 10% et 50% du cinéma est national.»

«Dans la globalisation, les cultures nationales, voire régionales sortent donc plutôt renforcées. C’est vrai pour la francophonie aussi. Au Québec, en Suisse, en Belgique, on est très attaché à la défense de sa culture.»

«Existe-t-il une culture commune à l’ensemble des pays francophones? Ma position est délicate en tant que Français. Il est assez vrai que certains artistes français connaissent un certain succès dans les pays francophones. La réciproque est moins vraie. Seul un petit nombre d’œuvres transitent. Par contre, il y a des cultures locales ou régionales (francophones) fortes.»

«Aimer sa culture propre et le mainstream n’est pas du tout incompatible, au contraire. Chacun de nous a le désir de dialoguer, dans un monde mondialisé, avec une culture de masse, et en même temps, de faire partie d’une micro-communauté locale, où partager des éléments spécifiques. Défendre le local contre l’international ou l’art contre le divertissement me paraît anachronique avec les pratiques culturelles réelles des gens aujourd'hui.»

• Le regard des uns et des autres:

«En France, la langue française n’apparaît par véritablement menacée, sauf peut-être pour Eric Zemmour ou Alain Finkielkraut. Pour ma part, je suis désireux de la voir s’ouvrir à la langue arabe, au verlan, aux mots des Français issus de l’immigration, aux mots anglais. En France, quand le ministre de la Francophonie nous dit de ne plus employer les termes «buzz», «chat» ou «e-mail», on fait tout pour les utiliser davantage. On ne peut tolérer ce contrôle sur la langue et ce refus de dialoguer dans le monde.»

«Le débat n’est pas le même en Suisse romande sans doute, en Belgique et au Québec surtout, dans une mer anglophone. Le débat est donc compliqué au sein de la francophonie, d’où beaucoup d’incompréhension et le sentiment, au Québec, où j'étais tout récemment, que les Français sont les premiers à ne pas vouloir défendre leur langue.»

«Je pense qu’il y a encore partout dans le monde un désir de français et de France, dans sa spécificité par rapport à l’Amérique. Mais il ne se traduit pas forcément par une défense de la francophonie.»

«Je défend une francophonie modernisée, ouverte, et pas une francophonie rétrograde, qui se referme sur une France riquiqui et scrogneugneuse. Si les jeunes emploient des mots anglais, c’est que les mots français ne leur suffisent pas. Il faut éviter le contrôle sur la langue mais plutôt diversifier et multiplier les mots.»

• La place du français:

«En terme de communauté linguistique, le français est plutôt à la dixième place qu’à la deuxième dans le monde, bien après l’espagnol, l’hindi, le mandarin, l’arabe, loin derrière les acteurs de premier plan. Il est, en gros, au niveau de l’allemand. Il ne faut pas baisser les bras, mais réajuster notre discours et notre combat.»

«Je ne fais pas partie de ceux qui parlent de déclin du français ou qui se sentent blessés. La culture française ne décline pas. Face à une concurrence plus forte, la part de marché, forcément, s’atténue. Mais ce n’est pour ça qu’elle est menacée, en tout cas pas en France.»

«L’impression de déclin peut être combattue en acceptant les cultures des Français issus de l’immigration. Eux-mêmes dans une complexité à l’égard de la culture française, ils produisent des œuvres qui ont beaucoup d'atouts pour se diffuser mondialement.»

Pierre-François Besson, swissinfo.ch

*«Mainstream, Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde», Ed. Flammarion, 2010

Diversité culturelle?

«Français, Suisses, Belges et Canadiens partagent à l’OMC et à l’Unesco ce discours quasi incantatoire sur la défense de la diversité culturelle. Les Américains s’y opposent. Mais sur le terrain national, on s’aperçoit qu’en France, on ne veut pas de cette diversité culturelle. On déteste les cultures algérienne, marocaine, on en a peur.»

«C’est exactement l’inverse qui se passe sur le sol américain. On valorise la diversité issue des 45 millions de Latinos, des 38 millions de Noirs, des 14 millions d’Asiatiques, sans notre hypocrisie, pas de façon incantatoire ou idéologique mais de manière pragmatique. Même si on la combat à l'international. Au fond, on fait exactement l'inverse des Américains. C'est plus noble sur la scène mondiale, mais plus hypochrite sur le sol national.»

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Bio expresse

Ecrivain et journaliste français née en 1967, Frédéric Martel enseigne à HEC (industries culturelles) et à l’Institut d’études politiques de Paris (systèmes culturels). Il est aussi producteur/animateur à France culture.

Docteur en sociologie et ancien attaché culturel aux Etats-Unis, il a participé à la rédaction des rapports Rocard et Kouchner en vue de la présidentielle de 2007 en France.

Frédéric Martel est l’auteur de six livres et, notamment, de «De la culture en Amérique» (2006) et récemment de «Mainstream, Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde».

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