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Les Suisses aiment les œufs bio Les poules caquettent en première classe

Dans la volière certifiée de Gals, Henriette et ses congénère peuvent vivre jusqu’à 6000.

Dans la volière certifiée de Gals, Henriette et ses congénère peuvent vivre jusqu’à 6000.

(swissinfo.ch)

En Suisse, presque un œuf sur cinq vendu dans le commerce de détail est bio. La différence entre les œufs bio et les autres se remarque dans la vie des poules. swissinfo.ch a comparé le parcours de deux pondeuses dans les classes supérieures.

On l’appellera Henriette*, même si elle n’est qu’une des milliers de poules anonymes qui pondent les œufs vendus sous le label Naturafarm du grand distributeur Coop (CNf). En tant que poule certifiée CNf, Henriette bénéficie pratiquement de ce qui se fait de mieux au monde pour une poule. Seule la petite minorité privilégiée de ses sœurs bio a une meilleure qualité de vie.

Henriette a ouvert les yeux à l’été 2011 sous les lumières artificielles d’une couveuse de Prodavi SA. Avec quelques milliers d’autres poussins femelles, elle a quitté le jour même le lieu de sa naissance à Oberkirch, sur les rives du lac de Sempach (canton de Lucerne), dans une caisse de plastique qu’elle a dû partager avec 99 de ses congénères. Par chance, le trajet jusqu’à Safnern, près de Bienne, ne durait guère plus d’une heure. Et c’est là, dans un poulailler certifié CNf, avec jardin d’hiver, qu’Henriette a passé son enfance, au milieu d’un troupeau de 6000 poulettes.

Les mâles ne servent à rien

A la même époque, les frères d’Henriette et tous les autres poulets nés avec elle étaient déjà passés à la chambre à gaz. Comme ils ne pondent évidemment pas d’œufs, mais qu’ils ne conviennent pas non plus pour la viande, ils sont inutiles à l’homme. Et ils partagent ce destin avec pratiquement tous les poulets qui naissent dans le monde sur des lignes spécialisées dans les œufs, qu’il s’agisse d’élevage bio, au sol ou en batterie.

La vie – ou plutôt l’homme – réserve un meilleur sort aux femelles. Surtout en Suisse, où les prescriptions sévères en matière de protection des animaux sont censées garantir un traitement aussi respectueux que possible, même pour les poules qui ne sont pas labellisées.

A l’âge tendre de 18 semaines, Henriette et ses congénères ont déjà atteint la maturité sexuelle. La classe d’âge entière déménage alors de 30 kilomètres, jusqu’à Gals, entre les lacs de Bienne et de Neuchâtel, dans la ferme des frères Martin et André Schreyer, eux aussi membres du programme CNf.

Là, dans une des quatre volières de l’exploitation, après seulement six mois, les 6000 poules pondent presque autant d’œufs par jour, labellisés CNf. Coop les achète 23 centimes la pièce aux frères Schreyer, pour les revendre 60 centimes dans ses magasins.

Vers deux heures du matin, la lumière s’allume automatiquement dans le poulailler d’Henriette et cette aube artificielle fait déjà tomber quelques œufs. Les frères Schreyer, quant à eux, attendront la vraie aube pour commencer leur récolte.

Poules mouillées

Même si l’exploitation satisfait aux normes sévères de protection des animaux de CNf pour les poules de plein air, la cohue et le niveau sonore dans le poulailler sont considérables. Eau et nourriture, litière, nichoirs, bacs à sable et perchoirs sur deux étages y sont abondants. Ce qui n’empêche pas les conflits. Les poules solitaires et mal aimées se font parfois harceler par les autres, ce qui peut aller jusqu’au combat fatal.

Ces agressions sont-elles dues à la promiscuité ou à d’autres raisons? Les experts ne sont pas d’accord sur le sujet. Dans de nombreuses exploitations de masse à l’étranger, où il n’est pas rare que l’on détienne 100'000 pondeuses et plus, on raccourcit par précaution le bec des poules. En Suisse, la loi sur la protection des animaux interdit de telles pratiques.

Le troupeau d’Henriette dispose d’un vaste jardin d’hiver, que les poules peuvent arpenter à partir de 10 heures chaque matin. Et lorsqu’il ne pleut pas, elles ont également accès au grand pré de près d’un hectare.

Henriette fait partie des rares téméraires qui se risquent loin dans l’herbe. Presque toutes les poules sortent au moins une fois par jour à l’air libre, mais beaucoup n’y restent que peu de temps. De nature curieuse, elles n’en sont pas moins timorées, et le besoin permanent de picorer de la nourriture les occupe toute la journée, le plus souvent à proximité de l’endroit où elles pondent.

Charlotte, le haut du panier

Comme Henriette, Charlotte* est née à Oberkirch. Mais cette poule bio n’a pas vu le jour avec les masses populaires chez Prodavi. Sa couveuse à elle se nomme Bibro et se trouve quelques centaines de mètres plus loin. Les poussins bio descendent des meilleurs lignées et leurs parents doivent déjà vivre dans des conditions «biologiques».

C’est pour cela qu’Hans Hofmann, de Richigen, à proximité de Berne, chez qui Charlotte et ses 2000 congénères ont été élevées, les a payées presque cinq francs pièce, soit un franc de plus que le prix habituel d’un poussin d’un jour.

18 semaines plus tard, les jeunes et nobles poules, qui n’ont jamais rien mangé d’autre que des nourritures de qualité bio, valent déjà 25 francs pièce, soit 10 francs de plus que les autres.

Pour Bruno Bigler, fermier bio à Vielbringen, à 4 km de là, elle le valent bien. A maturité, les 2000 poules vont pondre presque chaque jour un œuf bio, que le grossiste achète à 43 centimes et que l’on retrouve sur les rayons de Migros – l’autre grand distributeur de Suisse – à presque le double de ce prix.

Moins de bruit, plus de place

Au niveau de l’infrastructure, il n’y a pas grande différence entre le logement de Charlotte et celui d’Henriette. Mais avec un troupeau trois fois plus petit que celui de la poule CNf, la poule bio a évidemment plus d’espace pour se mouvoir, que ce soit dans le poulailler, dans le jardin d’hiver ou dans le pré et son habitat est nettement plus calme, moins caquetant et moins bruyant.

Ce qui n’empêche pas certaines poules de s’y faire harceler. Bruno Bigler se charge de les sortir du poulailler pour leur prodiguer des soins, mais il arrive aussi qu’il remarque la chose trop tard.

Après une année environ, Charlotte va se mettre à pondre de plus en plus d’œufs à la coquille fragile. Elle ne vaudra bientôt plus rien, sa dernière heure est proche. Autrefois, elle aurait même représenté une charge pour son propriétaire, car il fallait encore payer pour l’évacuation des poules.

Dans quelques semaines, Charlotte sera arrachée au sommeil pendant la nuit, mise dans une caisse en plastique avec 15 de ses congénères et chargée dans le camion qui l’emmènera à Erdingen, dans le sud de l’Allemagne. Là, l’entreprise Stauss Volaille Bio en fera de la chair à saucisse et elle se retrouvera dans un frigo de la Migros sous forme de cervelas de volaille bio.

Henriette, la poule certifiée CNf de Gals, finira elle aussi ses jours à Erdingen. Charlotte et Henriette appartiennent à la catégorie toujours plus nombreuse de ce que l’on nomme poules à bouillir, qui reviennent dans le circuit alimentaire. Il n’en reste pas moins que près d’un tiers des 1,8 million de pondeuses suisses qui meurent chaque année sont recyclées en biogaz.

*Pseudonyme. Le nom réel est inconnu de la rédaction.

Le marché du bio

En 2011, les produits bio ont atteint pour la première fois une part de plus de 6% du marché suisse. La part des produits frais, qui représentent plus de deux tiers du marché bio, est proche de 8%. Et ce sont les œufs qui réalisent le plus joli score, avec presque 20% de parts de marché, suivis du pain, des légumes (y compris salade et pommes de terre) et du lait.

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La détention d’animaux bio

Les animaux certifiés Bio Suisse doivent être gardés dans le respect des besoins de leur espèce et pouvoir passer le plus de temps possible dans un environnement naturel et en plein air, en été comme en hiver. Il doivent manger essentiellement des aliments bio. En cas de maladie, ils doivent être traités d’abord avec des médecines alternatives. En outre, ils doivent avoir la possibilité d'exprimer les comportements typiques de leur espèce et de renforcer naturellement leur santé, leur vitalité et leur résistance, ceci étant considéré comme plus important que les hautes performances.

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Poules pondeuses, poulets d'engraissement

L’élevage avicole est devenu hautement spécialisé. Il existe des espèces capables de produire beaucoup d’œufs et d’autres qui donnent un maximum de viande en un minimum de temps.

Dans les espèces à viande, on engraisse aussi bien les mâles que les femelles. En achetant un poulet, on va donc manger indifféremment l’un ou l’autre.

Chez les pondeuses, seules les femelles sont utilisables. Au vu des caractéristiques de l’espèce, les mâles ne donnent pas beaucoup de viande. Les engraisser serait donc inutile. Rien qu’en Suisse, ce sont ainsi près de deux millions de poussins qui sont éliminés chaque année dès la naissance.

 

Jusqu’ici, on n’est pas parvenu à sélectionner une espèce de poules qui soit bonne à la fois pour les œufs et pour la viande. Il existe bien des espèces à double usage, mais leurs performances sont limitées: aussi bien les œufs que la viande reviennent trop cher.

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Traduction de l’allemand: Marc-André Miserez, swissinfo.ch


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