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Le droit de vote, un élan du cœur

La plupart des pays se réclament du suffrage universel. Mais aucun ne l’applique vraiment. Composer avec ce paradoxe nécessite une nouvelle approche. Un droit de vote au porteur par exemple. Comme le suggère le chroniqueur Joe Mathews.

Ce contenu a été publié le 04 mars 2021 - 11:00
Joe Mathews

Comment redonner au suffrage universel toute son universalité?

Se poser cette question accentue encore le paradoxe de la démocratie, expression signifiant que chacune et chacun a le droit de vote, le suffrage universel faisant partie des attributs fondamentaux de la démocratie moderne. Mais dans aucun pays, celui-ci n’est vraiment universel.

Constat surprenant, puisqu’une centaine de pays au moins prétendent actuellement l’exercer. Mais ces derniers se contentent surtout d’aplanir toute distinction en fonction du sexe, de la race, de l’ethnie, ou du niveau de richesse et d’alphabétisation de l’électorat.

En tant que chroniqueur pour SWI swissinfo.ch et contributeur au forum d’idées Zocalo Public Square, Joe MathewsLien externe aborde régulièrement la façon dont la démocratie est pratiquée à travers le monde.

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En vérité, ces démocraties restreignent l’exercice du droit de vote à un grand nombre d’habitantes et d’habitants, sans s’excuser. En Suisse et dans nombre d’autres pays, enfants et adolescents n’ont ainsi pas le droit de voter à cause de leur âge. Droit aussi limité parfois pour les personnes emprisonnées. Enfin, celui-ci est nié aux sans-papiers, aux résidents non ressortissants d’un pays ou au bénéfice d’autres statuts juridiques.

Pour lui rendre son universalité, nos sociétés devraient accorder ce droit à l’ensemble de leur population. Un bien inaliénable à l’image d’un organe comme le cœur qui nous accompagne partout. Aussi où nous nous déplaçons.

Contradiction démocratique

L’idée d’introduire un droit de vote au porteur m’est venue en observant plusieurs pays commémorer leur supposé «suffrage universel». Fruit de campagnes assidues, notamment pour avoir étendu ce droit aux femmes.

Ce haut fait historique mérite assurément d’être célébré. Mais comme toute entreprise humaine, la démocratie doit se souvenir qu’en réalisant des progrès, elle peut tout aussi bien régresser, et parfois simultanément.

Le 50e anniversaire du droit de vote accordé aux femmes - très tardivement en Suisse (1971) par le truchement d’électeurs masculins qui s’en étaient emparés 123 ans plus tôt – permet de mieux observer pourquoi un pays si sûr d’exercer sa pleine démocratie aurait échoué. Ailleurs, au Costa Rica, au Salvador, au Guatemala ou au Honduras, on s’apprête aussi à célébrer le suffrage féminin de 1921, pourtant suivi une année plus tard par son annihilation dès la chute des républiques. L’an dernier, le centenaire du suffrage féminin aux États-Unis a encore permis de voir comment cette avancée s’était accompagnée de nouvelles restrictions, à l’encontre des non-blancs ou des migrants.

Le suffrage universel reste peu ou prou un problème pour la démocratie tant qu’une contradiction fondamentale perdure. Et celle-ci réside dans la racine même du mot anglais suffrage, en vieux français (sofrage), signifiant «prières pour intercéder» ou «plaidoyer pour un tiers».

D’où cette contradiction: en appeler à la démocratie pour gouverner tout en votant selon ses propres intérêts. Mais contrairement à des matières solides confrontées à la chaleur, la démocratie ne se développe pas naturellement. L’extension du suffrage nous contraint à partager nos droits avec d’autres. Même si cela réduit la portée de nos propres votes.

Ce conflit d’intérêts éternel et interne à la démocratie – induisant égoïsme et altruisme – résume pourquoi aucune communauté humaine n’a à ce jour accordé le droit de vote à tout un chacun. Pour redonner son sens au suffrage universel, citoyens et nations devraient abandonner leur pouvoir de décider qui a le droit ou non de voter. Un droit humain universel serait automatiquement acquis à la naissance.

Du droit universel à une pratique globale

Mais parvenir à l’universalité n’est pas chose aisée. Par chance, le droit de vote figure déjà dans la Déclaration universelle des droits de l’homme et dans d’autres accords internationaux. Toutefois, muscler les droits humains reste compliqué. Le suffrage universel exigerait un traité international à part, voire la signature d’un accord non seulement entre États, mais aussi entre gouvernements à tous les échelons du pouvoir (provinces, régions, villes).

Outre des détails qui seraient ensuite débattus, je propose l’application de deux dispositions fondamentales. Primo, que chaque être humain ait le droit de voter en tant que ressortissant d’un pays. Deuxio, que chaque personne ait le droit de voter à l’échelon municipal où elle réside, peu importe son statut légal.

Les impacts dus à ce changement de paradigme seraient profonds. De quoi constituer une avancée majeure pour les personnes emprisonnées ou condamnées, dont le droit de vote a été limité. Mieux encore, le suffrage universel serait alors vu comme un réel progrès dans l’histoire de l’humanité en matière de droits des enfants.

Mais une opposition pourrait aussi émerger sur le fait de pouvoir accorder ce droit aux plus petits, aux plus faibles. Aujourd’hui, il est possible de voter dès 16 ans en Argentine, en Équateur, au Brésil, au Nicaragua, en Autriche, en Écosse ou au Pays de Galles.

Si une forme de compromis devait être tranchée sur la question, je suggère l’âge de 15 ans, à partir duquel le Dalaï-Lama a commencé à assurer ses pouvoirs temporels. Aussi l’âge où Greta Thunberg a lancé son boycott. Sans oublier le Journal d’Anne Frank entamé par son auteure à 13 ans.

L’UE montre la voie

Accorder le droit de vote à toutes les résidentes et tous les résidents d’un pays offrirait en outre une protection non négligeable en matière de droits des migrants, menacés à travers le monde.

Au moins 45 pays permettent déjà à leurs habitants de voter lors d’élections locales, régionales, voire nationales. Parmi eux, l’Australie, plusieurs pays d’Amérique latine ainsi que des villes aux États-Unis. Idem dans plusieurs cantons suisses. Depuis l’introduction du traité de Maastricht en 1992, l’Union européenne (UE) garantit pour sa part un droit de vote local à toute personne qui réside dans l’un des pays de l’Union, tout en étant ressortissante d’un autre pays de l’UE.

Le succès rencontré par cette pratique prouverait que nous nous rapprochons en votant indépendamment des frontières. Dans le même esprit, un vrai suffrage universel – principe selon lequel nous pouvons toutes et tous voter là où nous résidons ou dans le pays dont nous sommes ressortissants – pourrait unifier et démocratiser un monde fracturé.

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