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«Dürrenmatt utilise le roman policier pour dénoncer la culpabilité de la Suisse»

Friedrich Dürrenmatt à Neuchâtel en 1963. Monique Jacot/Keystone

Friedrich Dürrenmatt a laissé derrière lui une poignée de romans policiers. Certains d’entre eux ont été publiés sous forme de feuilleton dans les journaux; aujourd’hui ils sont lus dans les écoles. La chercheuse en littérature Elisabeth Bronfen les a analysés pour nous.

Ce contenu a été publié le 05 janvier 2021 - 16:31
David Eugster

En cette année de jubilée – les 100 ans de la naissance de Friedrich Dürrenmatt et les 30 ans de sa mort – nous retraçons la renommée mondiale de la pièce La visite de la vieille dame, et nous jetons un nouvel éclairage sur la poignée de romans policiers que l’auteur a écrits, soi-disant par besoin d’argent, vers 1950.

Année anniversaire

Cette année 2021 marque une année anniversaire pour Friedrich Dürrenmatt, et ce à double titre.

C’est d’abord l’année du centenaire de sa naissance. L’auteur était né le 5 janvier 1921.

Mais c’est aussi l’anniversaire de sa mort, puisqu’il s’était éteint le 14 décembre 1990.

Friedrich Dürrenmatt est, avec Max Frisch, l’un des écrivains suisses les plus célèbres dans le monde.

Si les conditions sanitaires le permettent, plusieurs événements seront organisés tout au long de l’année, notamment au Centre Dürrenmatt de NeuchâtelLien externe.

Vous pourrez en apprendre davantage sur l’auteur et sur les manifestations de cette année jubilaire sur le site de la Bibliothèque nationale suisseLien externe.

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Le plus célèbre d’entre eux est Le Soupçon (Der Verdacht), qui a été porté à l’écran par Sean Penn en 2003. Nous en avons parlé avec Elisabeth Bronfen, chercheuse en littérature qui enseigne aux universités de Zurich et de New York, et qui en connaît un rayon sur les assassinats et les meurtres dans la culture. Nous voulions savoir quelles traditions internationales Dürrenmatt utilisait et pourquoi ses affaires de commissaires bourrus de l’Oberland bernois pouvaient encore être lues par un public non suisse en 2020.

Elisabeth Bronfen connaît toutes les arcanes du roman policier. © Severin Bigler/ch Media

swissinfo.ch: Pourquoi le roman policier, c’est-à-dire l’histoire de meurtres, est-il devenu l’un des genres de divertissement les plus appréciés?

Elisabeth Bronfen: Leur fonction sociale a probablement été démontrée le plus clairement par les premières histoires criminelles au XIXe et au début du XXe siècle: un meurtre a lieu, un nombre limité de personnes sont suspectes. À l’issue de l’enquête, une seule est coupable du meurtre - mais la victime n’est pas innocente non plus. Le but du roman policier n’est pas seulement de révéler la culpabilité du meurtrier, mais aussi de montrer que le meurtre n’est pas aléatoire, mais nécessaire. De telles histoires procurent un effet de catharsis familier des drames anciens: la communauté se purifie de sa culpabilité par la mort de la victime et la punition de l’auteur – une histoire classique de bouc émissaire.

Cette purification se poursuit-elle jusqu’à aujourd’hui pour les téléspectateurs qui regardent des séries policières?

Exactement. Mais à côté de ces pièces de théâtre morales, une deuxième ligne de roman policier a émergé avec la tradition du roman policier américain hard boiled (dur à cuir). Cela commence avec Dashiell Hammett qui utilise ce type de littérature pour mettre en évidence les crimes dans le système policier et la corruption en politique. L’histoire criminelle devient ici un code pour tout ce qui ne va pas avec la culture capitaliste. Cette ligne peut être tracée jusque dans le polar nordique d’aujourd’hui, ces romans policiers et séries télévisées follement populaires de Suède et du Danemark, qui servent aussi principalement de critique sociale.

Dürrenmatt suit-il cette recette dans ses romans policiers, avec sa description d’une Suisse idyllique préparée pour la guerre? A-t-il produit du roman noir suisse?

Dans un certain sens, oui. Mais pour comprendre Dürrenmatt, il manque encore une pièce du puzzle: l’influence de la série noire française. Avec les Américains, on a en premier lieu ces stéréotypes: le bon flic, le mauvais flic, la femme fatale, les fils débauchés, les très grandes questions de culpabilité, d’expiation et de traumatisme – il y a quelque chose d’existentiel là-dedans. En même temps, les romans policiers hard boiled décrivent les villes américaines des années 1940 et 1950 sous une forme très brute.

La série noire française, dans laquelle Georges Simenon a également été publié, adopte cet existentialisme, mais laisse de côté le réalisme: les Français redonnent au roman policier un caractère allégorique. Si vous n’aimez pas le mot «allégorique», vous pouvez aussi dire: le roman policier fournit la mythologie de la société moderne.

Autoportrait de Friedrich Dürrenmatt SLA/CDN

Dürrenmatt est un hybride entre toutes ces formes. Il ne poursuit pas un réalisme sale; c’est une Suisse aseptisée qui sert de toile de fond à ses romans. Mais il veut expliquer – il utilise le roman policier pour dénoncer la brutalité de la bourgeoisie et, en particulier, la culpabilité de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale.

Dans Le soupçon, le commissaire enquête sur un Suisse qui a mené des expériences cruelles dans les camps de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale. L’homme est de retour en Suisse où il sévit comme médecin de sanatorium avec l’aide d’un nain meurtrier, d’un ex-communiste morphinomane et d’une infirmière qui transporte les gens dans l’au-delà pour des motifs chrétiens. Ne dirait-on pas un film de série B?

Intéressant. Permettez-moi d’élargir un peu. Quand on lit Dürrenmatt aujourd’hui, on a une double vision: d’une part, l’histoire semble démodée…

À quoi le voyez-vous?

On peut le sentir dans la façon dont les gens parlent, dans leur façon de bouger. Le fait que ces livres aient été écrits dans les années 1940 et 1950, en particulier le point de vue sur les femmes, est souvent, il faut le dire, figé. Il y a quelque chose de statique dans tout cela, il n’y a pas d’excès chez Dürrenmatt – c’est très étroit, très petit. Il y a aussi cette idéalisation, chaque fois que le commissaire Bärlach traverse la campagne bernoise en voiture. Quand il visite Zurich, c’est trop bruyant pour lui, il y a trop de circulation. En tant que lecteur, vous pensez: pardon, mais parle-t-il vraiment de la Zurich tranquille des années 50? D’autres romans policiers de l’époque avaient pour cadre de grandes villes comme New York, San Francisco, Los Angeles ou même Paris.

J’aimerais peut-être malgré tout revaloriser Dürrenmatt...

Mais c’est ce que je fais aussi. Parce que – je voulais encore le dire – je le trouve étonnamment précis dans la critique qu’il fait de son pays. Il n’y a pas de largeur. Dans Le Juge et son bourreau, il n’y a que deux routes qui mènent à la maison du méchant. Si le commissaire sait laquelle il n’a pas prise, ce ne peut être que l’autre – et l’affaire est déjà claire. Dans le roman noir américain, les gens peuvent se cacher dans les grandes villes ou conduire de Los Angeles à Tijuana et disparaître au Mexique – chez Dürrenmatt, on ne peut même pas sortir de la Suisse alémanique. Il met également en scène et expose à quel point cette Suisse est étroite, avec les montagnes qui l’entourent. Le Soupçon est peut-être une tentative bizarre, mais planifiée avec une extrême précision dramaturgique, de se confronter au passé, devant la petite scène d’un hôpital, une table de dissection.

Voyez-vous la possibilité de faire face au passé dans ses autres romans policiers?

Dans ses romans policiers, Dürrenmatt s’intéresse particulièrement à montrer les cadavres enterrés au milieu de la richesse, surtout les morts nazis. C’est évident dans Le Soupçon, mais aussi dans Le Juge et son bourreau, où il s’agit de quelqu’un qui a fait des affaires avec les nazis, et dans La Promesse (das Versprechen), où l’on a vite fait de comprendre qu’il s’agit de la cécité avec laquelle les Suisses ont vécu la Seconde Guerre mondiale.

Dans quelle mesure?

Le roman se termine par les aveux de la femme du meurtrier d’enfants, que l’inspecteur poursuit tout au long du livre. Dürrenmatt fait avouer à cette femme, à la fin, sur son lit de mort, qu’elle a toujours su pour les meurtres de son mari et qu’elle a toujours pensé qu’il ne le ferait certainement plus. Elle est la complice – et on s’en rend compte en lisant: c’est la Suisse. Les Suisses savaient en fait beaucoup de choses pendant la Seconde Guerre mondiale et ont laissé faire.

Ce livre a été écrit à l’origine comme scénario pour un film allemand de 1958 intitulé Ça s’est passé en plein jour (Es geschah am helllicht Tag) (1958) – Dürrenmatt ne l’a réécrit que plus tard. Contrairement au film, l’enquêteur du livre est aussi un personnage moralement difficile: le commissaire Matthäi utilise un petit enfant comme «appât vivant» pour attirer un criminel sexuel.

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Déjà dans Le Juge et son bourreau, le commissaire joue avec le criminel et l’utilise. Cette ténacité en matière de justice vient de la tradition américaine, où l’objectif est de résoudre le crime, quel que soit le moyen utilisé. Aujourd’hui, c’est devenu un lieu commun, et pas seulement dans les romans policiers: pour comprendre les criminels, il faut être un peu criminel soi-même. C’est ce qui ressort également chez Dürrenmatt.

Dans le livre La Promesse, Dürrenmatt écrit de manière agressive contre le film dont il a écrit le scénario. Pourquoi?

Dans l’histoire du cinéma, il arrive souvent que la littérature soit beaucoup plus dure, alors que la version cinématographique trouve une fin conciliante. Mais dans sa version écrite, Dürrenmatt se positionne contre cette minimisation: dans la version filmée avec Heinz Rühmann, l’enfant qu’il utilise comme appât s’en sort totalement indemne; le meurtrier de l’enfant est pris au piège avec un mannequin. Le protagoniste n’est pas désespéré à la fin. La confession de la femme est également absente, l’élément d’inertie complice est absent.

Cela manque également dans l’adaptation cinématographique plus récente de Sean Penn, The Pledge (2003). Dürrenmatt aurait-il aussi été agacé par celle-ci?

Si le film de 1958 était beaucoup plus inoffensif que l’idée qu’en avait Dürrenmatt, cette nouvelle version est beaucoup plus dure: on y voit la brutalité faite à la jeune fille. Le commissaire doit jurer sur une croix à la mère de la victime qu’il va trouver le criminel, l’enquêteur entend des voix, il est obsédé par sa mission. L’engagement s’inscrit ici dans le contexte de cette évangélisation radicale. En anglais, une «Pledge» n’est pas seulement une «Promise»; c’est aussi le fait de se porter garant. Pour cette raison même, je pense que cette version du film aurait plu à Dürrenmatt: il s’intéresse à la façon dont un personnage rompt une promesse.

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Comment le côté petit de Dürrenmatt, comme vous le décrivez, s’inscrit-il dans l’immensité des États-Unis?

Le lieu où se déroule le film a un petit quelque chose de suisse – il se passe dans le Nevada, en haut des montagnes. Mais c’est à l’avantage de Dürrenmatt que le livre est conçu par rapport au théâtre: il y a peu de personnages, l’intrigue est convaincante et rigoureuse. C’est précisément en raison de leur étroitesse, de leur petite taille, que les romans de Dürrenmatt ont une clarté absolue et qu’ils disposent de constellations qui peuvent être transposées à d’autres endroits. Je m’intéresse à la manière dont les choses culturelles migrent à l’échelle internationale, au moment et à la raison de leur migration. Or chez Dürrenmatt, les préoccupations thématiques et les constellations de personnages peuvent migrer. Dans un texte, il y a du matériel qui peut être repris et transformé. Cela a quelque chose d’archétypique.

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