La Suisse et ses colonies

Le passé nauséabond de l’industrie textile suisse

Les cadres de l’importateur suisse de coton Volkart profitaient à Bombay d’un style de vie colonial. Winterthur City Archives

Bien qu’elle n’ait pas eu de colonies, la Suisse a profité du colonialisme. C’est ce que montre l’histoire des indiennes de coton imprimé. Le commerce de ces tissus colorés avait des liens avec l’exploitation coloniale, le prosélytisme religieux et le commerce des esclaves.

Ce contenu a été publié le 27 septembre 2019 - 09:00

Au 17e siècle, le coton imprimé venait d’Inde – la seule région possédant le savoir-faire nécessaire. Mais bientôt, cette technique de production d’étoffes imprimées de couleurs vives fut copiée par les Britanniques et les Néerlandais qui, grâce à la mécanisation, les produisaient à meilleur prix. Ils supplantèrent l’industrie textile indienne. Les «indiennes» claires et abordables produites en Europe connurent une telle vogue que, sous la pression des producteurs de laine, de soie et de lin, Louis XIV, le Roi-Soleil, dut interdire leur production et leur importation. 

Les vêtements coupés dans des indiennes étaient appréciés pour leur légèreté et leurs couleurs résistantes. Swiss National Museum

Cette interdiction fut une aubaine pour la Suisse du 17e siècle. Des huguenots français qui s’étaient réfugiés en Suisse pour fuir les persécutions religieuses dans leur pays fondèrent des usines textiles à Genève et à Neuchâtel, d’où ils pouvaient écouler les indiennes en France par contrebande. La demande atteignait alors un sommet: en 1785, la Fabrique-Neuve de Cortaillod, près de Neuchâtel, devint la plus grande manufacture d’indiennes d’Europe, produisant cette année-là 160’000 pièces de coton imprimé.

Le boom en Suisse et le commerce des esclaves

Une indienne très probablement fabriquée à Neuchâtel autour de 1800 et ayant pour motif un arbre de vie. Swiss National Museum

Le commerce des indiennes a apporté une énorme prospérité en Suisse, mais il avait une face obscure: à l’époque, ces étoffes étaient utilisées en Afrique comme monnaie d’échange pour acheter les esclaves qui étaient ensuite envoyés en Amérique. En 1789 par exemple, sur le Necker, un navire en route pour l’Angola, les étoffes suisses représentaient les trois quarts de la valeur des marchandises destinées à être échangées contre des esclaves.

Les entreprises textiles suisses investissaient aussi directement leurs fortunes dans la traite des noirs. Des documents montrent qu’entre 1783 et 1792, la société textile bâloise Christoph Burckardt & Cie a participé au financement de 21 expéditions maritimes qui ont transporté au total 7350 Africains jusqu’en Amérique. Une grande partie de la prospérité des centres suisses du textile était liée au commerce des esclaves, que ce soit à Genève, Neuchâtel, Aarau, Zurich ou Bâle.

Peinture de l’Ida Ziegler, un des trois navires achetés par un groupe de marchands de Winterthour (dont Volkart) pour les échanges avec l’Inde. Club zur Geduld, Winterthur

Un projet colonial

Au milieu du 19e siècle, la Suisse était devenue un des plus importants centres du commerce des matières premières. Des marchands suisses achetaient et revendaient dans le monde entier des produits tels que le coton indien, la soie japonaise ou le cacao d’Afrique de l’Ouest. Bien que ces marchandises n’aient jamais touché le sol helvétique, les profits étaient réalisés en Suisse. 
 

Bien que privée d’accès à la mer, la Suisse a joué un rôle dans le commerce triangulaire des esclaves basé sur des échanges entre l’Europe, l’Afrique de l’Ouest et l’Amérique. Ernst Würgler

L’abolition de l’esclavage aux États-Unis à la suite de la guerre de Sécession a conduit à une crise des matières premières, en particulier de la production du coton qui était largement basée sur une économie esclavagiste. Le marché indien prit encore plus d’importance. L’entreprise suisse Volkart, active aux Indes depuis 1851, se spécialisa alors dans le commerce du coton brut. Afin d’étendre ses activités dans ce pays, elle collabora étroitement avec le régime colonial britannique. 

Les Britanniques dirigeaient la production et, sous leur joug, les paysans indiens étaient contraints de cultiver du coton plutôt que des plantes alimentaires et devaient payer un impôt foncier qui allait directement dans les caisses du gouvernement colonial. Combinée avec l’extension du réseau de chemins de fer à l’intérieur du sous-continent indien, cette politique oppressive permit bientôt à Volkart de prendre en charge un dixième de l’ensemble des exportations de coton vers les manufactures textiles d’Europe. Volkart avait son siège à Winterthour et occupait ainsi une situation centrale sur le continent européen d’où elle pouvait approvisionner les filatures installées en Italie, dans le nord de la France, en Belgique, dans la Ruhr allemande ou dans toute la Suisse.

Les collaborateurs de Volkart devaient éviter les comportements racistes, mais cela ne les empêcha pas d’adopter en Inde certains usages de l’occupant colonial britannique:  les Indiens n’avaient pas accès aux salles de détente des employés européens.

Ardeur missionnaire

Une autre entreprise prospère à l’époque coloniale fut la Société évangélique des missions de Bâle, ou Mission bâloise. Fondée en 1815 par des protestants suisses et des luthériens allemands, son but était de convertir les «païens» au christianisme. Elle a connu un certain succès au sud de l’Inde dans les territoires des États actuels du Kerala et du Karnataka, en particulier auprès des Indiens des couches sociales inférieures qui accédaient ainsi pour la première fois à la formation et à la culture.
 

La Mission de Bâle traduisait le message chrétien dans les langues vernaculaires pour convertir davantage de monde. Basel Mission Archives

Toutefois, en se convertissant à une autre religion, les autochtones prenaient le risque d’être exclus de leur communauté et de perdre ainsi leur gagne-pain. La Mission de Bâle a réagi en créant des filatures afin de donner des emplois aux réprouvés. Elle résolvait ainsi un problème qu’elle avait elle-même créé et en tirait encore des bénéfices: dans les années 1860, la Mission exploitait quatre filatures et exportait des textiles aux quatre coins de l’Empire britannique, de l’Afrique au Proche-Orient en passant par l’Australie. 

La filature de la Mission de Bâle à Calicut dans le Kerala (Fin du 19e siècle). Basel Mission Archives

L’industrie textile a largement contribué à la prospérité de la Suisse mais de nombreux déshérités l’ont payé au prix fort dans les pays lointains. La Suisse n’était peut-être pas une puissance coloniale indépendante, mais elle a énormément profité du colonialisme.

Source: «Indiennes: Material für tausend Geschichten», publié en 2019 aux éditions Christoph Merian Verlag et édité par le Musée national suisse. 

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