Jacques Dubochet, un «Citoyen Nobel» modèle

Le Prix Nobel de chimie Jacques Dubochet est devenu la mascotte des jeunes grévistes pour le climat. ldd

La gloire, lorsqu’elle arrive à l’improviste, n’est pas toujours facile à apprivoiser. Prix Nobel de chimie 2017, Jacques Dubochet en a fait l’expérience. Le scientifique suisse a quitté sa paisible retraite pour mettre sa notoriété au service des causes qu’il défend. Une épopée que raconte le film «Citoyen Nobel» du réalisateur suisse Stéphane Goël, présenté aux Journées de Soleure. 

Ce contenu a été publié le 23 janvier 2020 - 15:00

Que feriez-vous si, du jour au lendemain, vous deveniez célèbre et que des journalistes du monde entier vous tendaient leur micro? Que diriez-vous au monde? À quelle cause prêteriez-vous votre voix?

Le réalisateur suisse Stéphane Goël ldd

C’est ce qui est arrivé à Jacques Dubochet, et ce sont les questions qu’il s’est posées. À 75 ans, le chercheur et professeur d’université coule depuis dix ans une paisible retraite, au cœur de la ville vaudoise de Morges. Le 4 octobre 2017, il passe de l’ombre à la lumière en une fraction de seconde lorsqu’il se voit attribuer le prix Nobel de chimie, conjointement à l'Américain Joachim Frank et au Britannique Richard Henderson. Les trois biophysiciens sont récompensés pour leurs travaux en cryomicroscopie électronique, une technique qui permet d'observer des molécules en trois dimensions sans les altérer.

«L’expérience montre que sur la moitié des photos, j’ai la gueule ouverte», plaisante Jacques Dubochet devant la foule de journalistes et de photographes venue immortaliser le nouveau nobélisé. Au-delà du prestige de la récompense, le public est séduit par un personnage modeste, qui manie à merveille humour et franc-parler.

Que fait-on avec la gloire?

La personnalité de Jacques Dubochet éveille la curiosité du réalisateur suisse Stéphane Goël et du producteur Emmanuel Gétaz, qui décident de suivre le parcours de la nouvelle célébrité. «L’idée du producteur était de réaliser un grand film scientifique, mais il était difficile de faire un film pour le cinéma sur une thématique strictement scientifique. L’homme et la manière dont la gloire bouleverse sa vie m’intéressaient davantage», explique Stéphane Goël. Le réalisateur décide ainsi d’explorer une question centrale: que fait-on avec la gloire?

Le faste de la cérémonie de remise des Prix Nobel à Stockholm contraste avec la personnalité modeste du Vaudois Jacques Dubochet. ldd

«Je n’ai aucune compétence supplémentaire, mais on me donne des voix. Il faut que j’aille à la réunion du Parti socialiste, à la réunion des IMC [personnes atteintes d’infirmité motrice cérébrale], à la réunion des myopathes. Qu’ai-je à dire là? D’autres seraient meilleurs!» Devant la caméra, le scientifique s’interroge sur la manière d’utiliser sa nouvelle légitimité. «C’était son grand abîme existentiel», commente Stéphane Goël.

Déjà engagé dans des associations d’aide aux migrants, au sein du Conseil communal de sa ville, dans la lutte contre le contrôle des recherches par les brevets de l’industrie pharmaceutique, le Prix Nobel est sollicité de toutes part. «Au début, on lui demandait son avis sur tout et n’importe quoi», raconte le réalisateur. Peu à peu, il comprend qu’il doit «choisir ses combats» pour leur donner plus de force, mais aussi pour se ménager et préserver sa vie familiale.

«Je n’ai aucune compétence supplémentaire, mais on me donne des voix»
Jacques Dubochet

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Coup de foudre pour le climat

Fasciné par le discours de la jeune militante suédoise pour le climat Greta Thunberg, Jacques Dubochet est happé par les manifestations des jeunes activistes. Le mouvement social touche la fibre écologiste du scientifique, qui déjà dans les années 1970 avait manifesté contre le projet de centrale nucléaire à Kaiseraugst, en Argovie. «Jacques Dubochet est aussi conscient d’appartenir à la génération des baby-boomers qui a contribué à détériorer la planète», constate Stéphane Goël.

Le réalisateur observe la manière dont Jacques Dubochet s’associe aux jeunes militants et dont il devient «un symbole de la grève pour le climat». Il donne une caution scientifique au mouvement. «S’il n’est pas climatologue, il a une légitimité pour s’exprimer sur le sujet. Il a tout de même étudié le fondement moléculaire de la vie», relève Stéphane Goël. Le Prix Nobel de chimie a ainsi trouvé le sens qu’il souhaitait donner à son engagement, en le recentrant sur la protection du climat.

Le Prix Nobel de chimie 2017 est admiratif de l'action de la militante suédoise pour le climat Greta Thunberg. ldd

En parallèle, le scientifique continue à siéger au sein du législatif de la Ville de Morges, à donner des cours à de jeunes migrants et à cultiver son jardin avec son épouse. «Il aurait pu partir dans un autre monde plus international, avoir une chaire universitaire en Chine, mais il a réalisé qu’il valait mieux être actif à un niveau local, où il pouvait changer réellement des choses», analyse le réalisateur. Le film se veut un plaidoyer pour l’engagement citoyen local, accessible à tous. Stéphane Goël espère que «les spectateurs soient touchés et que l’histoire leur donne envie de s’engager à leur tour».

Nobel ou modèle?

Mais que signifie vraiment être «Citoyen Nobel»? La même chose qu’«être un simple citoyen», répond le réalisateur, c’est-à-dire «être engagé, ne pas trahir ses engagements et utiliser les opportunités que la vie nous donne pour se mettre au service des causes les plus nobles possible». Une mission que Jacques Dubochet semble réussir.

«Être 'Citoyen Nobel', c'est être engagé, ne pas trahir ses engagements et utiliser les opportunités que la vie nous donne pour se mettre au service des causes les plus nobles possible»
Stéphane Goël

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Le «Citoyen Nobel» est-il pour autant modèle? Après deux ans de tournage, Stéphane Goël n’a pas découvert de zones d’ombre chez son personnage. «Jacques Dubochet n’a pas d’agenda caché, pas d’armure. Il est modeste, ouvert et surtout sincère, une sincérité qui touche les gens, mais qui peut également lui jouer des tours.» Le réalisateur a tout de même pu identifier les limites du scientifique. «Comme il le dit lui-même, il a des difficultés à comprendre les émotions des autres ou le second degré, une caractéristique qu’il partage avec Greta Thunberg.»

Le regard de Stéphane Goël sur l’homme n’a pas changé: «Dès le début, il a été authentique.» Le film l’a toutefois conduit à s’interroger sur l’utilité des Prix Nobel: «On récompense une personne, alors que beaucoup de gens ont œuvré à une découverte. Jacques Dubochet le dit lui-même.» Pour le réalisateur, tout dépend de la manière dont le lauréat utilisera son prix: «Il faudrait presque savoir ce que la personne compte en faire lorsqu’on lui remet pour qu’il ne s’agisse pas uniquement d’une question de gloire ou d'argent.»

Une femme dans l’ombre

Le Nobel a propulsé Jacques Dubochet vers la lumière, symbolisée par le faste de la remise du prix à l’Académie royale des sciences de Suède. À l’inverse, la distinction a relégué son épouse Christine dans l’ombre, au rang de «pièce rapportée du génie», comme il le dit avec humour. «Pour elle, ça a été très difficile. Elle s’était réjouie de pouvoir profiter de cette période calme de leur vie, mais cet événement a tout bouleversé», remarque Stéphane Goël.

«Ici, c’est l’endroit qui me fait ressentir que la situation est très grave». Jacques Dubochet constate le retrait des glaciers dû au réchauffement climatique. ldd

Le film tente ainsi de rendre justice à la femme sans qui rien n’aurait été possible. Jacques Dubochet en est conscient: «Je suis encore un héritier de cette époque, où l’homme mène la barque, définit les directions et la femme suit plus ou moins. Et là, je n’ai pas fait beaucoup de renoncement. C’est principalement elle qui s’est occupée des enfants.» Le couple se dit «complémentaire» et se retrouve dans un engagement écologique commun, récoltant ensemble des signatures pour l’initiative pour les glaciers.

Pas de vie normale en perspective

Entre multiples invitations et sollicitations des journalistes, un Prix Nobel «change la vie» et «déstabilise considérablement», reconnaît au début du film Jacques Dubochet, qui exprime son souhait de «revenir à une vie normale». Plus de deux ans après, y est-il parvenu? «Non, et cela pose un problème», confie l’intéressé à swissinfo.ch. Il note que la pression médiatique n’est pas retombée et pressent que la sortie de «Citoyen Nobel» n’arrangera pas les choses.

«Le film est une histoire de ma vie, ce n’est pas ma vie», dit-il. Le regard du réalisateur sur sa réalité a toutefois touché le Prix Nobel: «Il représente bien ce qui s’est passé au cours de ces deux ans et porte un regard extrêmement gentil sur moi. C’est une louange dithyrambique.»

>> La bande-annonce du film:

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Stéphane Goël

Né en 1965 à Lausanne (canton de Vaud), Stéphane Goël travaille comme monteur et réalisateur indépendant depuis 1985. Il réside et travaille à New York entre 1987 et 1993. Il réalise plusieurs vidéos expérimentales et poétiques avant de passer au documentaire long-métrage. De retour en Suisse, il rejoint le collectif Climage au sein duquel il produit et réalise de nombreux documentaires destinés au cinéma ou à la télévision.

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