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Art spolié


Le musée de Berne accepte le «trésor nazi» de Gurlitt


Cornelius Gurlitt a désigné le Musée des beaux-arts de Berne comme légataire universel de son inestimable collection. (Keystone)

Cornelius Gurlitt a désigné le Musée des beaux-arts de Berne comme légataire universel de son inestimable collection.

(Keystone)

Le Musée des Beaux-Arts de Berne a annoncé lundi à Berlin sa décision d'accepter l'héritage de la collection de Cornelius Gurlitt, estimée à plusieurs millions de francs. L’institution va travailler avec l’Allemagne pour identifier et restituer les œuvres spoliées.

Le président de la Fondation du musée bernois Christoph Schäublin a annoncé la nouvelle ce lundi à Berlin, en précisant que la décision n'avait pas été facile, l'institution souhaitant éviter tout sentiment de triomphe «déplacé, en raison de l'histoire qui pèse sur la collection». L'Allemagne s'engage de plus à payer les frais liés à la restitution des tableaux.

Pour sa part, le gouvernement suisse a salué la convention conclue entre le Musée bernois, la République fédérale d'Allemagne et l'Etat libre de Bavière et qui permettra de poursuivre le travail de clarification de l'origine de la collection. Cette convention est basée sur les Principes de Washington, signés en 1998 par 43 Etats dont la Suisse et qui servent de ligne de conduite au niveau international  en matière d'art spolié.

En acceptant cet héritage controversé, le Musée des Beaux-Arts de Berne a donc choisi de le considérer comme une chance unique de mettre en place des mesures de référence internationales pour le traitement des œuvres spoliées.

Une dimension morale

La secrétaire d'Etat allemande à la Culture, Monika Grütters a annoncé de son côté qu’une liste de la collection doit être publiée sur Internet. Le travail de la task force chargée d'établir l'origine des quelque 500 œuvres «sensibles» se poursuivra et ces dernières resteront à Munich. Les pièces «sans histoire» seront quant à elles envoyées à Berne. L’affaire dépasse désormais les dimensions purement juridiques puisqu’ il s'agit de rendre une justice morale à de tragiques destinées humaines sur lesquelles il faudra faire la lumière.

L'accord trouvé lundi est «une bonne solution» et «une étape importante» dans le travail que l'Allemagne fait sur son passé nazi, a affirmé Monika Grütters. La secrétaire d'Etat a également annoncé que l'Allemagne était «prête à la restitution immédiate» de trois tableaux dont il a été prouvé qu'ils ont été dérobés à des juifs. Parmi eux une «Femme assise» de Matisse volée au marchand d'art français Paul Rosenberg, grand-père de la journaliste Anne Sinclair.

Un rebondissement pourrait encore venir modifier la donne. La cousine du collectionneur allemand a annoncé vendredi par la voix de son avocat avoir fait valoir son droit à l'héritage auprès du tribunal compétent en matière successorale. Uta Werner, 86 ans, a décidé «aujourd'hui» de «faire valoir ses droits devant le tribunal des successions de Munich », affirme dans un communiqué l'agence de communication qu'elle a mandatée.

Mme Werner estime que le rapport d'un expert psychiatre, mandaté par elle-même et sa famille et rendu public cette semaine, est susceptible d'invalider le testament au profit du musée de Berne car, au moment de sa rédaction, M. Gurlitt aurait souffert «d'obsessions paranoïaques».

Monika Grütters a indiqué que les pourparlers entre les héritiers de Gurlitt, le musée bernois et le gouvernement allemand se déroulent «de manière exigeante, mais s’orientent vers une solution».

Héritage peu commun

La collection avait été constituée par Hildebrand Gurlitt, marchand d'art en vue sous le régime nazi qui avait été chargé d'écouler à l'étranger de l'«art dégénéré», dont le IIIe Reich avait purgé les musées allemands, ainsi que des pièces achetées à bas prix sous la contrainte ou volées à des juifs.

Le scandale a éclaté en 2012 lorsque Cornelius Gurlitt, fils du marchand, avait été pris dans un contrôle douanier entre la Suisse et l’Allemagne avec une grosse somme en liquide sur lui, fruit de la vente d’un tableau.

La perquisition de l’appartement munichois et d’une résidence en Autriche de cet homme solitaire et sans enfants avait mis au jour quelque 1600 peintures, dessins et gravures signés Picasso, Monet, Chagall, et bien d'autres, d’une valeur de plusieurs millions de francs.

Cornelius Gurlitt est mort à l’âge de 81 ans le 6 mai dernier à Munich après avoir désigné le Musée des beaux-arts de Berne, le plus ancien musée suisse, comme légataire universel.

Organisations juives satisfaites

Les organisation juives impliquées dans les efforts de clarification estiment qu'en acceptant ce «cadeau» Berne a saisi une chance: «C'est une occasion rare pour la Suisse de se positionner en adoptant une position morale et de montrer l'exemple à d'autres pays européens», a déclaré Greg Schneider, vice-président exécutif de la Jewish Claim Conferene, au quotidien américain «New York Times».

La Fédération suisse des communautés israélites (FSCI) et la Plateforme des Juifs libéraux de Suisse (PJLS) saluent la convention. dans leur communiqué, elles saluent la poursuite des recherches sur l'origine des pièces volées ou vendues sous contrainte, ainsi que leur restitution aux propriétaires d'origine et à leurs successeurs.

Les œuvres qui n'auront pas pu être restituées «devront être exposées munies d'un descriptif qui les identifie comme ayant été spoliées», ajoutent les deux organisations. De plus, lors de futures expositions d'œuvres qualifiés de «dégénérées», il sera bon de mentionner le fait qu’elles étaient interdites sous le IIIe Reich, afin de contribuer à une meilleure connaissance des conséquences de l'idéologie nazie dans ce domaine.

Des chiffres

La collection comprend 1280 pièces (tableaux, dessins, esquisses, sculptures) retrouvées en 2012 au domicile munichois de Gurlitt et près de 300 dans une propriété à Salzbourg (Autriche).

La valeurs est difficile à estimer car la collection comprend des noms prestigieux mais aussi des pièces mineures ou oubliées.

Art spolié: le groupe de travail international (Lostart.de) a déjà répertorié 499 pièces dont la provenance est sujette à caution.

«Art dégénéré»: environ 480 œuvres retirées des musées allemands par les nazis. L’accord prévoit que les demandes de prêt des musées en question seront traitées en priorité.



swissinfo.ch et les agences

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