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«Je suis sans nouvelles de moi»

«Céréales Killer», c'est le titre du 175e tome des aventures de San-Antonio, qui vient de paraître. Un San-A posthume, puisque c'est le 6 juin 2000 que Frédéric Dard se faisait la belle, nous abandonnant seuls avec les 174 épisodes précédents. Sans compter les hors séries.

Il y a belle lurette que plus personne ne chroniquait la parution d'une nouvelle aventure du commissaire San-Antonio. Belle lurette qu'il ne s'agissait plus de savoir s'il était un peu meilleur ou un peu moins bon que le précédent... C'était un San-Antonio, point à la ligne. Les amateurs se réjouissaient, et les imperméables s'en moquaient éperdument. Entre les deux clans, quasiment les deux familles, peu de dialogue possible.

Mais voilà, avec «Céréales Killer» (Ed. Fleuve Noir), c'est une autre histoire. Frédéric Dard est passé du statut d'auteur vivant, prolifique et paillard à celui d'écrivain mort, illustre... et néanmoins toujours bavard. Ce qui le rend encore moins banal, lui qui déjà ne l'avait jamais été. Si je puis me permettre cette aberration syntaxique.

«Céréales Killer», donc... «Je suis sans nouvelles de moi», dit la dédicace. Premier choc. Et le deuxième vient dès le premier paragraphe: «La lune, quand elle est pleine, et toi aussi, te fait penser à un cul, admets?» Et voilà qu'on a l'impression de lire une lettre de notre pote Frédéric, bien vivant du côté de Bonnefontaine ou de Genève, mais ce n'est malheureusement qu'une impression.

Car c'est bel et bien au seuil de la mort que Frédéric Dard a écrit, ou plutôt dicté, «Céréales Killer». Un titre imaginé par l'auteur alors qu'il se trouvait aux soins intensifs. En quatre mois d'hôpital, il a raconté à sa femme, Françoise, le triste sort de Mélanie Godemiche, première victime du tueur, ainsi que l'enquête subséquente du célébrissime commissaire, par ailleurs vice-directeur de la police nationale française. Françoise Dard a tout noté à la main, puis tapé le texte, auquel Patrice Dard, le fils de Frédéric, a apporté quelques retouches, légères nous dit-on.

Question intrigue, c'est plutôt un bon crû. Mais on ne vous en dira rien de plus, histoire de préserver le suspense. Ce qu'on peut dire par contre, c'est que comme toujours, le charme et la force de Dard se nichent encore plus dans les digressions que dans le récit en lui-même. Et cette fois-ci, ces digressions ont une résonance toute particulière.

Ainsi «N'oublie pas que la métamorphose d'un petit d'homme obéit aux mêmes lois que celles d'un papillon: larve, chrysalide et tchao pantin! On n'y peut rien. Chez nos embryons, la trajectoire est à peine plus sophistiquée: tendre fœtus, joli poupon, charmant bambin, étudiant, militaire, jeune con, travailleur, père, chômeur, gros con, grand-père, retraité, vieux con et puis ce papillon de l'âme qui s'évade un beau jour d'un caisson de bois. Pin, chêne ou acajou... C'est à la couleur finale qu'on reconnaît la richesse d'un homme ou la beauté d'un lépidoptère», dit San-A page 22.

Et puis surtout, il y a le fait que tout le roman est construit sur le lien qui unit un père - San-Antonio - à son fils adoptif, embourbé dans une sale affaire. Des concepts forts apparaissent alors: confiance, affection, filiation, passation de pouvoir... et petits détails du quotidien: «Parce qu'il était le fils de San-Antonio, Antoine présuma que la jeune femme, la nuit suivante, ferait l'amour en pensant à lui. Et toujours parce qu'il était le fils de San-Antonio, Antoine dévora le pain du sandwich après avoir pris son de mettre le jambon de côté».

Passation de pouvoir? Nous y reviendrons.

Bernard Léchot

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