Al Jazira: «L'opinion et l'autre opinion»

Mhamed Krichene, l'homme-tronc désormais le plus célèbre du monde arabe. swissinfo.ch

La chaîne satellitaire Al Jazira, basée au Qatar, a pris une importance mondiale. Son présentateur-vedette, Mhamed Krichene, était de passage à swissinfo.

Ce contenu a été publié le 05 novembre 2001 - 16:44

1991. En Suisse comme ailleurs, on découvre les images de la Guerre du Golfe grâce à la chaîne américaine CNN. Et du même coup, on découvre l'existence de CNN. Dix ans plus tard, à l'occasion du conflit en Afghanistan, le public occidental fait la connaissance d'Al Jazira: nous lui devons la plupart des images en provenance d'Afghanistan.

Al Jazira, un nom que beaucoup d'Occidentaux associent d'ailleurs à celui d'Oussama Ben Laden, puisque c'est sur cette chaîne que les fameuses cassettes au travers desquelles celui-ci réagissait aux frappes américaines ont été diffusées. Al Jazira, la voix du Diable?

La pluralité comme credo

Profitant de la fermeture de la «BBC Arabic Service», chaîne de télévision arabe de la BBC, Al Jazira a été lancée le 1er novembre 1996, grâce à la volonté et aux moyens de l'Emir du Qatar. «Cette chaîne a bouleversé le schéma médiatique du monde arabe», explique Mhamed Krichene, présentateur vedette de la chaîne.

«On était habitué à la langue de bois, à la glorification systématique des chefs d'état, et à la marginalisation, sinon à la négation des opposants. Al Jazira a essayé, essaie de mettre fin à ce genre de logique unilatérale. Elle a commencé à inviter des opposants, elle a essayé d'avoir toujours des versions aussi variées que possible des événements du monde arabe. Ce qui n'a pas été facile: on a été accusé, contradictoirement, d'être financés par la CIA, par le Mossad, par les Irakiens, ou par les intégristes», ajoute le journaliste.

Le cas Ben Laden

Al Jazira a un slogan: «L'opinion et l'autre opinion». Ainsi, par rapport au Proche-Orient, la chaîne qatari diffuse-t-elle aussi bien des points de vue israéliens que palestiniens. Et dans le cadre de l'après-onze septembre, Al Jazira ne fait l'impasse ni sur les cassettes d'Oussama Ben Laden, ni sur les déclarations officielles américaines. «En direct, comme CNN ou la BBC», précise Mhamed Krichene.

Mais toutes les opinions se valent-elles? La diffusion de toute opinion est-elle 'légitimable'? «Pour nous, oui. Car tout dépend du point de vue: pour un citoyen arabe ordinaire, c'est intolérable d'avoir un Israélien à l'écran, d'autant plus si c'est un responsable. Pour les Américains maintenant, pour quelques-uns du moins, c'est intolérable d'avoir un responsable des taliban ou Monsieur Ben Laden qui s'exprime. A chacun ses adversaires, et à chacun son point de vue par rapport à ce qui est tolérable ou intolérable.»

Mhamed Krichene admet toutefois le risque de manipulation, comme la difficulté à résister au fabuleux tremplin que représente un scoop.

Le bureau de Kaboul

Alors que CNN avait renoncé à maintenir un correspondant à Kaboul, Al Jazira, y a toujours gardé le sien, devenant ainsi la seule télévision ayant un bureau permanent dans la capitale afghane. Une «chance» qui lui a permis de devenir, au niveau mondial, une source d'images incontournable.

Mais c'est évidemment un choix très sélectif que pratiquent les médias occidentaux: «le 7 octobre, jour de l'attaque américaine contre l'Afghanistan, on était pratiquement sur tous les écrans, que ce soit avec ou sans autorisation... Sky News, BBC, CNN, TV5, France 2», se réjouit Mhamed Krichene.

Puis d'ajouter: «mais à chacun son calcul: les images des victimes que nous fournissons sont souvent ignorées. Bien sûr, il ne faut pas être naïf: en temps de guerre, l'information joue un rôle très important, déterminant même». Une façon élégante d'admettre qu'en période de crise, l'information n'est pas que de l'information.

La Ligue du Nord

Ce qui n'empêche pas une collaboration inter-media d'avoir été mise en place: Al Jazira et CNN ont un contrat de collaboration. La chaîne qatari fournit à CNN des éléments en provenance de Kaboul. Et CNN fournit à Al Jazira des sujets tournés dans le Nord de l'Afghanistan.

Car Al Jazira n'a pas de correspondant auprès de la Ligue du Nord: depuis que le Commandant Massoud a été assassiné par de faux journalistes, mais vrais arabes, Al Jazeera est «persona non grata» auprès de la résistance: «Il y a un sentiment anti-arabe, maintenant, au nord de l'Afghanistan. Peut-être même anti-Al Jazira», constate Mhamed Krichene.

Al Jazira, qui vise désormais à convaincre le monde occidental de son sérieux et de sa rigueur, a donc encore du travail à faire auprès de certaines parties du monde musulman.

Bernard Léchot

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