Jean-Quentin Châtelain, entre douleur et rire

Jean-Quentin Châtelain, «détenu de la vie». Mario Del Curto

Avec son talent incontesté et sa voix unique, le comédien romand interprète à Lausanne «Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas».

Ce contenu a été publié le 21 décembre 2004 - 10:21

Un récit autobiographique du Hongrois Imre Kertesz, Prix Nobel de littérature 2002

Lorsqu'il entre en scène, Jean-Quentin Châtelain vide ses poches. Il en pose le contenu sur une table. Et son geste répète celui d'un prisonnier obligé, avant d'entrer en pénitence, de laisser au seuil de la prison tout ce qui constitue sa liberté.

Châtelain n'a pas de peine à purger. Mais il est un détenu de la vie, si l'on veut bien considérer, comme l'écrit Imre Kertesz, que «la vie est un vaste camp de concentration institué par Dieu sur terre pour les hommes et que l'homme a développé en camp de concentration de l'homme».

Phrases glaçantes mises dans la bouche du comédien romand qui prête ici sa voix si musicale, si troublante, au personnage d'Imre Kertesz, Prix Nobel de littérature 2002.

Solo intense

L'acteur n'incarne pas l'auteur. Il le laisse venir à lui dans un solo intense aux accents mystiques et politiques, réglé au Théâtre de Vidy par le metteur en scène Joël Jouanneau.

Et ce solo résonne comme un oratorio: «Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas» dit Kertesz dans le titre de son récit autobiographique. En un long monologue qui ressemble à une confession, l'écrivain se vide de lui-même et se défait de sa prison intérieure.

Lui, le juif supplicié et rescapé du camp d'Auschwitz, renonce à la procréation: il n'aura pas d'enfant. C'est son drame et sa planche de salut. C'est aussi l'occasion d'un face à face avec lui-même et avec ses douleurs apaisées par un grand éclat de rire.

Jean-Quentin Châtelain, qui donne à ce récit tragique toute sa dimension drolatique, confie: «Le texte de Kertesz est beau parce que la souffrance de l'auteur est comme élimée par son humour».

Et cet humour est grisant. Sur scène, le comédien s'en empare avec justesse, dans une sorte d'euphorie soûlante qu'il emporte avec lui une fois le spectacle terminé.

«Quand j'ai fini de jouer, dit-il, je marche une heure ou deux. Il y a dans cet exercice quelque chose d'enivrant».

Ce n'est jamais banal de s'enivrer la nuit dans Paris. Paris où le spectacle fut créé (en coproduction avec Vidy) et où nous avons rencontré le comédien qui vit en France depuis 25 ans.

Le «chant» de Châtelain

Lui l'expatrié aime penser qu'il est «un Suisse de l'exil». Sa situation, il voudrait la comparer à celle de Cendrars ou du Corbusier, tous deux enfants de son pays ayant vécu et brillé à l'étranger. «J'admire, lâche-t-il, les Suisses qui sont allés voir ailleurs et qui, comme Michel Soutter, ont fait fortune sous d'autres latitudes».

La fortune de Châtelain, c'est sa voix: un timbre, une diction et un phrasé uniques. Dans l'oratorio de Kertesz, elle forme à elle seule tout un orchestre, modulant à l'infini les tempi.

«Dans la vie, chuchote l'acteur, je ne parle pas comme ça. Mais j'estime que sur les planches la parole doit passer comme un chant».

Le «chant» de Jean-Quentin a fait son succès, en France surtout. Le premier à y avoir contribué fut Daniel Jeannet, l'ancien directeur du Centre Culturel Suisse de Paris. C'est lui qui a lancé le comédien avec un spectacle mémorable, «Mars» de l'auteur zurichois Fritz Zorn. Le talent du comédien aidant, le reste est venu tout seul.

Châtelain a travaillé avec les plus grands: Stuart Seide, Jorge Lavelli, Jacques Lassalle, Claude Régy, Valère Novarina... Pour autant, il n'a jamais dormi sur ses lauriers.

swissinfo, Ghania Adamo

Faits

«Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas» d'après le récit d'Imre Kertész (traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, «Babel», Actes Sud). Adaptation de Joël Jouanneau et Jean Launay.
Mise en scène de Joël Jouanneau. Avec Jean-Quentin Châtelain.
A voir à Lausanne, Théâtre de Vidy, du 12 janvier au 6 février.

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