Quand les dessous de l’Histoire se dévoilent

Les sous-vêtements sont aussi le reflet d'une époque. swissinfo.ch

Le Château et musée de Valangin, dans le canton de Neuchâtel, consacre une exposition aux sous-vêtements. Au travers d’une centaine de pièces, c’est l’occasion de plonger dans trois siècles d’histoire non seulement de la mode, mais également de l’histoire sociale et de l’histoire des femmes.

Ce contenu a été publié le 18 juillet 2020 - 00:00

Le canton de Neuchâtel fut autrefois l’un des grands pôles de l’industrie de la dentelle en Suisse. De ce passé révolu, le Château de et musée Valangin a hérité d’une vaste collection de textiles. Les réserves du Château, auxquelles s’ajoutent quelques pièces du Musée suisse de la Mode d’Yverdon-les-Bains, ont permis de mettre sur pied Sens dessus dessous – les dessous de l’histoire, une exposition consacrée aux sous-vêtements

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De prime abord, une exposition de sous-vêtements pourrait paraître drôle, anecdotique, voire futile. Mais à considérer la question de plus près, le visiteur y découvre bien plus que de simples bouts de tissus. Les explications de Camille Jéquier, directrice-conservatrice du Château et musée de Valangin.

swissinfo.ch: Pourquoi une exposition sur les sous-vêtements?

Camille Jéquier: L’idée de base était d’exposer des objets que l’on ne montre jamais, puis de développer tout un discours sur les changements sociétaux qui peuvent être lus à travers les sous-vêtements.

Ils montrent par exemple les différences entre riches et pauvres. Beaucoup des sous-vêtements que nous exposons étaient destinés à des personnes très aisées. Il s’agissait d’objets beaux et onéreux, raison pour laquelle ils ont été conservés.

Les sous-vêtements montrent aussi que la femme ne travaillait pas forcément, surtout dans les couches les plus élevées de la société. Elle pouvait donc être corsetée à l’extrême et porter des jupons et des crinolines qui n’étaient pas pratiques du tout.

Camille Jéquier prend la pose devant la reconstitution d'une ancienne buanderie. swissinfo.ch

swissinfo.ch: Votre exposition retrace trois siècles d’histoire du sous-vêtement. En résumé, quels sont les grands jalons?

C. J. : Au Moyen-Âge, jusqu’au 13e siècle, hommes et femmes portaient simplement une longue chemise en guise de sous-vêtement. Le corset a été inventé à la Renaissance. On a alors commencé à contraindre le corps des femmes.

Les femmes n’ont commencé à porter une culotte qu’au milieu du 19e siècle. Avec les crinolines, les robes étaient devenues si amples qu’il était nécessaire de cacher les parties intimes. Remarquons au passage que la période du Second Empire (1850-1870) constitue une sorte de point d’orgue: les crinolines mesurent des mètres d’envergure et les femmes portent plusieurs couches de tissus.

Dès la Belle Époque, on devient plus sobre. Mais c’est surtout la Première Guerre mondiale qui a marqué un tournant. Les femmes remplacent les hommes partis au front et doivent être à l’aise pour pouvoir travailler dans les usines. C’est ainsi que le soutien-gorge remplace le corset.

À partir des années 1960, on assiste à une hypersexualisation du sous-vêtement, par exemple avec l’invention du Wonder Bra. Ce phénomène touche aussi les hommes dès les années 1980-1990: les pubs montrent des hommes de plus en plus musclés dans des caleçons de plus en plus moulants.

swissinfo.ch: Montrer des femmes qui veulent se libérer de leurs corsets et des diktats de la mode: votre exposition est en plein dans l’air du temps…

C. J. : Ce n’était pas forcément le but premier, mais effectivement, l’exposition permet de suivre l’évolution de la condition des femmes et de leurs luttes. On le voit avec le soutien-gorge. Il constitue une libération quand il remplace le corset, mais on le brûle symboliquement dans les années 1960. Actuellement, les jeunes femmes ont tendance à ne plus en porter et la récente période de confinement a fait dire à beaucoup de femmes restées à domicile qu’il était plus agréable de ne pas devoir en porter.

swissinfo.ch: La mode n’est-elle qu’une contrainte ou correspond-elle aussi aux désirs des femmes?

C. J. : Nous sommes un peu à la croisée des chemins. L’activisme actuel sur l’orientation sexuelle, l’égalité ou encore l’acceptation du corps avec ses imperfections fait que les femmes ont aujourd’hui moins de contraintes. On accepte de plus en plus qu’elles ne correspondent pas à une image de magazine. Mais il n’y a pas si longtemps, l’effet sociétal faisait que la femme était obligée de correspondre à une norme imposée.

swissinfo.ch: Vous exposez aussi le travail de douze étudiants de l’École d’arts appliqués de La Chaux-de-Fonds qui ont revisité le corset. Quel est le sens de cette démarche?

C. J. : L’idée était d’avoir une perspective actuelle par des jeunes de 18 à 20 ans et de découvrir leur interprétation du corset, qui est à la fois un objet de constriction, de souffrance et d’obligation, mais également quelque chose de très sensuel et féminin.

Toutes les étudiantes ont estimé qu’il s’agissait d’un objet de torture, un mot qui revient très souvent. En revanche, c’est avant tout l’aspect sensuel de l’objet qui ressort du travail des étudiants.

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