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Les lignes universelles de Hans Erni

Hans Erni dans son atelier près de Lucerne. (Photo: hans-erni.ch)

Hans Erni, l’un des peintres suisses les plus célèbres, a fêté samedi son 95e anniversaire.

Alerte et vif, le Lucernois se souvient des moments forts de sa carrière dans une interview accordée à swissinfo.

Vêtu d’un ensemble blanc signé de la marque au crocodile, Hans Erni reçoit ses visiteurs dans le salon de sa maison, au-dessus de Lucerne. La pièce est spacieuse. Partout, ses tableaux sont accrochés aux murs.

Mais le peintre s’apprête à tout emballer pour emménager dans une autre maison. Les 95 ans qu’il affiche sur le papier ne se lisent ni sur son visage, ni dans sa pensée, toujours claire.

swissinfo: Vous avez derrière vous une oeuvre déjà gigantesque. Vous souvenez-vous de la vente de votre premier tableau?

Hans Erni: Non, mais je me souviens de mes premiers travaux commerciaux, des affiches pour une association de Lucerne. En fait, j’avais commencé à travailler comme dessinateur-géomètre. C’est ensuite que je suis devenu architecte, puis peintre.

swissinfo: Votre style, typique avec ses lignes torsadées, est-il une invention ou un aspect de votre personnalité?

H.E.: Ce style, comme vous dites, remonte à mon activité de dessinateur-géomètre. Grâce à elle, j’ai appris que la triangulation du monde n’est possible qu’à travers la géométrie. C’est ainsi que je peux réaliser une sorte d’universalité.

Mes lignes ne sont pas inventées, elles rendent spontanément des formes vécues qui traduisent ce que je ressens, en tant que peintre, à un moment donné.

swissinfo: Vous avez accepté de nombreuses commandes, dont la grande fresque pour l’exposition nationale de 1939. Un artiste peut-il suivre sa propre voie lorsqu’il accepte des commandes?

H.E.: Je ne me suis jamais senti prisonnier d’un corset. Les problèmes posés par une commande sont plutôt un enrichissement.

A l’époque, lorsque l’architecte Hans Meili m’a proposé le mandat, je travaillais à Londres. Mes tableaux étaient abstraits et je vivais dans un environnement où l’on croisait des gens comme Henry Moore… On m’a souvent reproché par la suite d’avoir abandonné l’abstraction.

La commande de l’exposition de 1939 étaient intitulée «La Suisse, pays de vacances des peuples», une formule creuse. Je crois pouvoir dire que j’ai rempli cette formule de façon acceptable.

swissinfo: «La Suisse, pays de vacances des peuples», cela ne sonnait-il pas bizarre, en 1939 déjà?

H.E.: L’époque était comme ça! Le tableau devait traduire la tension qui était dans l’air. L’Allemagne nazie au nord, la peur de la guerre, la menace. J’ai essayé de rendre ces éléments de manière dialectique.

swissinfo: Vous connaissiez certainement déjà le concept d’art «dégénéré»?

H.E.: Oui, mais cet art ne l’était pas. Hitler l’a ressenti ainsi et l’a interdit. Plus tard, on a vu que ces oeuvres, précisément elles, avaient prévu la catastrophe. L’artiste est un capteur de son époque.

swissinfo: Après la guerre, vous avez été boycotté.

H.E.: Ce fut un coup très dur. Moi qui m’étais toujours engagé pour un monde en paix, j’ai été puni pour cela. Alors que j’avais simplement peint quelque chose pour la Société Suisse-Union soviétique.

Mais nous étions en pleine guerre froide et le gouvernement suisse m’a espionné. Il a fait en sorte que je ne reçoive plus aucune commande officielle. La série de billets de banque à laquelle j’avais participé n’a pas été mise en circulation, bien qu’elle ait déjà été imprimée.

En fait, ce boycott continue. Connaissez-vous un musée qui montre mes oeuvres?

swissinfo: J’ai choisi trois tableaux sur votre site Internet. Pourriez-vous les commenter? Le premier est l’«Hommage à Picasso» de 1952.

H.E.: Picasso est pour moi un très grand artiste. Je l’ai rencontré lorsque je vivais à Paris et l’ai revu après la guerre, lors d’une exposition à Breslau. Il y présentait des céramiques, ce qui était nouveau. Je lui ai demandé pourquoi il avait choisi ce matériau. «C’est de l’eau, de la terre et du feu, a-t-il répondu, leur mélange forme la céramique et je peux manger dedans.»

Pour moi, à l’époque, c’était une expression fantastique de ce qu’est la création humaine, qui doit contribuer à la perpétuation de la dignité humaine.

swissinfo: Le deuxième tableau est le «Portrait d’Albert Einstein» de 1970.

H.E.: Einstein, pour moi, est une «outstanding personality». Je l’ai peint plusieurs fois. Ce qu’il nous dit me fascine: le réel n’est pas toujours réel, les choses irréelles existent aussi et, donc, tout est relatif.

swissinfo: Enfin, un «Autoportrait» de 1993, qui pourrait exprimer l’idée que l’artiste est content de lui-même?

H.E.: Cela n’a rien à voir! Un autoportrait est plutôt une analyse de soi-même. J’en ai peint une trentaine et tous montrent un instant de ma perception existentielle. L’esprit en est parfois destructeur ou, au contraire, à d’autres moments, constructif.

swissinfo: Il paraît que vous êtes de nature plutôt optimiste.

H.E.: Si un artiste, un créateur, ne porte pas au fond de lui une étincelle d’optimisme, il n’a plus qu’à se détruire. L’optimisme mène à la créativité. Prenez Van Gogh: s’il s’était mesuré à son succès, nous n’aurions aucun tableau de lui!

swissinfo: Le succès commercial n’est donc pas important?

H.E.: Non. Chez moi, tout a été détruit, par le long boycott subi. L’ironie du destin a voulu que, boycotté en Suisse, j’aie du succès aux Etats-Unis au moment où des artistes comme Charlie Chaplin y étaient boycottés à cause du maccarthysme.

Les Etats-Unis m’ont permis de vivre de mon art.

swissinfo: Quel est votre rapport à la Suisse?

H.E.: La Suisse est aujourd’hui un pays qui essaye de trouver des solutions pacifiques pour les problèmes de notre temps, afin qu’une vie digne soit possible à l’avenir aussi.

swissinfo: Votre art vous a-t-il rendu immortel?

H.E.: Je ne m’occupe pas de choses aussi irréelles. Si je commençais à penser à ce qui se passera après ma mort et non plus à l’instant présent, j’aurais déjà un pied dans le cercueil. Il faut être capable de tout abandonner au dernier moment.

Interview swissinfo, Urs Maurer
(traduction et adaptation Ariane Gigon Bormann)

En bref

- 1909: Naissance à Lucerne.
- 1927/28: Ecole d’arts appliqués de Lucerne.
- 1928/29: Premier séjour à Paris.
- 1937: Cofondateur du groupe de peintres abstraits suisses «Allianz».
- 1939: Fresque pour l’Exposition nationale de 1939 à Zurich.
- 1945: Voyages en Angleterre, Belgique, Pays-Bas et France.
- 1953: Atelier à Paris.
- 1959: Sgraffito pour le nouveau bâtiment administratif de Nestlé à Vevey.
- 1964: Fresque pour l’Exposition nationale à Lausanne.
- 1979: Ouverture du Musée Hans Erni à Lucerne.
- 1984: Série de six timbres pour l’ONU.
- 1987: Exposition avec des oeuvres de 1980 à 1987.
- 1992: Portrait du secrétaire général de l’ONU Javier Perez de Cuellar au siège de l’ONU à New York.
- 1995: Hôte d’honneur de la 11e Bienal Internacional des deporte en las bellas artes de Madrid.
- 2004: Exposition à Lucerne pour le 95e anniversaire de l’artiste.

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