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Oser laisser «massacrer» le français

Les francophones ne sont guère généreux avec les gens d'autres langues qui ne parlent pas très bien le français. Keystone

En marge de la 14e Semaine de la langue française et de la francophonie, qui se tient actuellement, swissinfo a demandé à la linguiste Thérèse Jeanneret pourquoi et comment aujourd'hui on apprend le français comme langue étrangère.

Ce contenu a été publié le 16 mars 2009 - 13:11

Thérèse Jeanneret dirige l'Ecole de français langue étrangère, rattachée à l'Université de Lausanne. Une école qui propose des cursus d'études complets ou des cours d'appoint en langue et en culture françaises et francophones comme en littérature, en linguistique et en didactique.

swissinfo: Vaut-il encore la peine, au début du 21e siècle, d'apprendre le français comme langue étrangère?

Thérèse Jeanneret: Bien sûr, comme il vaut la peine d'apprendre énormément de langues. Le français est une langue étrangère intéressante, mais plus pour les mêmes raisons qu'il y a trente ans.

Aujourd'hui, on se pose beaucoup moins la question en terme de: quelle langue dois-je apprendre pour quel objectif? En général, on apprend une langue parce qu'elle nous intéresse ou parce que les situations vécues nous y incitent.

Suisse, France - les pays francophones sont attractifs en eux-mêmes et l'apprentissage de la langue découle aussi de l'envie d'y vivre. Pour les étudiants sud-américains ou du Moyen Orient par exemple, le français est un accès à l'Europe. C'est un élément qui compte.

swissinfo: Le nombre d'apprenants du français comme langue étrangère évolue-t-il et qui l'apprend?

T.J.: Apparemment, les personnes intéressées pas le français sont toujours aussi nombreuses. Mais elles commencent l'apprentissage de plus bas et atteignent un niveau de langue moins élevé.

L'explication est simple: le français est aujourd'hui une langue généralement enseignée en deux ou troisième position, et plus comme la première langue étrangère, place qui revient le plus souvent à l'anglais.

Du coup, en arrivant dans une université francophone, le niveau des étudiants non-francophones est plus faible. Cette tendance est corroborée par les éditeurs. Ils vendent toujours autant de matériel, mais les manuels sont plutôt destinés aux débutants.

Notre école accueille 600 étudiants de 45 nationalités différentes. J'ai envie de dire que le monde entier apprend le français. Mais je ne vois plus de pays très centrés sur lui, comme à l'époque les pays de l'Est de l'Europe, qui apprennent beaucoup l'allemand aujourd'hui.

swissinfo: Apprend-on le français autrement qu'il y a vingt ans?

T.J.: Bien sûr. Les méthodes ont considérablement évolué. Elles reposent aujourd'hui sur les perspectives dites «actionnelles». Apprendre une langue, c'est apprendre à travailler, à collaborer, à écrire avec les autres.

Former aux langues étrangères revient aujourd'hui à former à vivre et travailler ensemble. On ne forme plus des spécialistes de la langue ou de la littérature française, mais des citoyens de demain capables, par exemple, de venir de Londres pour un stage professionnel à Lausanne.

swissinfo: A ce taux-là, le français ne risque-t-il pas de se diluer dans l'à peu près?

T.J.: Je ne crois pas. Ne plus spécialiser les étudiants, mais leur donner des moyens d'expression larges en français, ne péjore pas la langue. Les étudiants ont moins de savoirs disciplinaires (littérature, linguistique), mais ils sont davantage capables de communiquer et d'agir. Ils ont plus de savoir-faire, y compris en termes de discussion abstraite ou de lecture.

swissinfo: Apprendre le français comme langue étrangère en Suisse plutôt qu'en France, cela change-t-il quelque chose?

T.J.: Du point de vue de la langue proprement dite, les différences sont minimes. En Suisse, on apprend à dire «septante» au lieu de «soixante-dix», «ça joue» au lieu de «ça marche» ou «ça fonctionne».

Les différences touchent surtout aux conditions d'étude dans les universités – elles sont confortables en Suisse, avec des cours sans trop d'étudiants et une qualité d'enseignement universitaire qu'on ne retrouve pas toujours ailleurs.

swissinfo: La Suisse a-t-elle une vraie tradition d'enseignement du français langue étrangère?

T.J.: Oui, bien sûr. Une école comme celle que je dirige a plus de cent ans. Celle de Neuchâtel aussi. La Suisse a d'abord eu comme tradition d'apprendre le français aux autres parties du pays, non-francophones.

Cette fonction très interne du départ s'est progressivement internationalisée. Des phénomènes comme les guerres, dont la Suisse est restée à l'abri, ont encore favorisé l'enseignement du français en Suisse. Aujourd'hui, les étudiants sont très nombreux à venir l'apprendre.

swissnfo: L'apprentissage du français comme langue étrangère présente-t-il des difficultés particulières?

T.J.: Tout dépend de la langue maternelle de départ. On dit parfois que le français comporte beaucoup de voyelles, de phonèmes vocaliques différents. C'est effectivement une langue difficile - les nasales par exemple posent d'énormes problèmes à certains étudiants.

Mais il est difficile de trier entre les représentations et ce qui relève de difficultés objectives. On dit parfois que le français est une langue très difficile au début, moins ensuite, au contraire de l'anglais qui serait difficile à maîtriser correctement. Mais on est là plutôt dans le domaine des représentations.

swissinfo: Quelle est, selon vous, l'image actuelle du français?

T.J.: L'image ancienne demeure d'une langue difficile à parler correctement, et qu'on DOIT parler correctement. Un héritage de sa réputation passée, sans doute.

Le sentiment est répandu que parler mal l'anglais n'est pas grave, alors que ça l'est pour le français. Pourtant, rien ne le justifie objectivement. En tant que langue étrangère, le français en souffre.

Les francophones ne sont guère généreux avec les gens qui ne parlent pas très bien leur langue. Pourtant, comme toute langue, on peut «massacrer» le français et se faire comprendre.

Interview swissinfo, Pierre-François Besson

Semaine de la Francophonie

Partout. Autour du thème «Des mots pour demain», la 14e Semaine de la langue française et de la Francophonie se déroule du 14 au 22 mars dans 19 villes suisses, parties germanophones et italophones du pays comprises.

Liens. Cherchant à entretenir les liens des Suisses de toutes les langues avec le français, cette semaine s'articule autour de la Journée internationale de la Francophonie du 20 mars, qui marque la création en 1970 de l'aïeule de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

Choix. Une soixantaine de manifestations sont prévues en Suisse durant cette semaine – exposition, conférences, concerts, lectures et rencontre littéraires, gastronomie, ateliers.

Plume. Deux figures littéraires – Boris Vian 50 ans après sa mort et Corinna Bille, décédée il y a trente ans – sont à l'honneur, tout comme les bien vivants Armand Gatti, Edouard Glissant, Blaise Hofmann, Joanne Tissot...

Ailleurs. Outre la Suisse, trois autres «pays» francophones ont aussi leur semaine du français – Francofête au Québec, la Semaine de la langue française en France et la Langue français en fête en Belgique.

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Concours

Tous. Dans le cadre de cette semaine a lieu un concours destinés aux francophones mais aussi aux apprenants du français de tous niveaux, en collaboration avec l'École de français langue étrangère de l'Université de Lausanne (EFLE).

Futur. Les participants sont invités à se projeter dans l'avenir, en 2050, et à composer une phrase étrange, un poème futuriste, une blague de robot, une histoire galactique, sur la base de trois mots choisis, pour inventer le français de demain.

Tintin. Un autre concours, organisé par l'AMOPA-Ticino, implique de rédiger un haïku à partir d'un mot tiré des titres des albums de Tintin, auquel est aussi consacré une exposition.

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