Dans le canal du Belomorsk, une cicatrice douloureuse

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Le voilier suisse Chamade a fait escale cette semaine aux îles Solovetetsky, dans le Grand Nord de la Russie avec à son bord Sandra Menthonnex, greffée du cœur au CHUV de Lausanne. Elle découvre l'histoire tragique de ces îles perdues inscrites dans l'histoire sous le surnom d'Archipel du Goulag.

Ce contenu a été publié le 26 juillet 2009 - 10:59

«Jamais je n'ai ressenti une telle impression de vivre dans un autre monde». Sandra Menthonnex a beau avoir eu l'occasion de parcourir la planète depuis qu'elle revit grâce au nouveau cœur qu'elle a reçu il y a dix ans, la découverte du canal du Belomorsk vient de la transporter dans un univers totalement inconnu.

C'est d'abord l'arrivée le 7 juillet en fin d'après-midi à Belomorsk. Une pilotine est venue nous guider à l'entrée du chenal d'accès au port. Pour autant qu'on puisse encore parler de port tant la région semble avoir subi un véritable cataclysme. Le port de pêche est désert, maisons éventrées, quais effondrés, bateaux qui n'en finissent pas de rouiller. Une grue figée, le bras tendu vers le ciel comme un dernier salut.

Le bourreau du port de Belomorsk a pour nom «Perestroïka», la «restructuration» des années 90 qui suivit la fin du régime soviétique. Toutes les industries et pêcheries collectivisées ont disparu. La ville ne semble survivre que grâce au nœud ferroviaire qu'elle est restée sur les lignes reliant Moscou, Saint-Pétersbourg, Murmansk et Arkhangelsk. Et, bien sûr, il y a le canal dont nous approchons maintenant pour franchir la première des 19 écluses qui nous attendent.

Le canal de Staline

Nous avons embarqué le pilote, Vitaly, un Kazakh qui va nous guider durant les 3 jours de traversée. Si l'homme est sympathique, Sandra, qui communique avec lui grâce à notre jeune interprète Tatiana, va vite remarquer qu'il est bien plus qu'un conseiller maritime. Il est aussi là pour nous faire respecter les interdictions de photographier ou de filmer fixées selon des critères qui nous échappent. Pas de problème pour les 10 premières écluses, mais interdiction totale pour les 9 suivantes, alors que rien ne les distingue. Et surtout, interdiction de photographier les gardes armés qui surveillent les installations. Bienvenue en zone stratégique, ou en tout cas ce qui fut une zone stratégique.

Le canal du Belomorsk fut longtemps appelé le canal de Staline. C'est lui qui au début des années trente veut renforcer la défense maritime du Grand Nord de la Russie. Il veut une voie navigable pour développer sa «Flotte du Nord» face aux menaces de guerre qui plane à nouveau en Europe.

Encore de nouveaux charniers

Le canal est ainsi construit en 18 mois. Le chantier est démentiel et l'on amène, par dizaines de milliers, des Zeks, des prisonniers du Goulag. Les conditions sont épouvantables. Moustiques l'été, températures glaciales l'hiver, charges de travail inhumaines, nourriture insuffisante.

Les victimes se comptent par milliers. Soljenitsyne parlera de 250'000 morts. Le chiffre paraît aujourd'hui exagéré, les spécialistes évoquant plutôt 20 à 30'000 victimes. Et si depuis dix ans maintenant le secret a été levé, on découvre aujourd'hui encore de nouveaux charniers. Mais le sujet reste tabou.

Nous allons vite nous rendre compte alors que nous amarrons Chamade le long d'un petit quai près de l'écluse n°16. Celle où la grand-maman de notre ami Maxim de Mourmansk vit depuis plus de 40 ans dans sa petite maison en bois. Elle était éclusière et son mari responsable technique de cette écluse double qui permet de s'élever de près de 15 mètres.

Un passé douloureux

C'est l'été et toute la famille est là. La babouchka est entourée de ses enfants et petits enfants. Autour d'un thé, on évoque la beauté de la région, l'air pur, la tranquillité, les conditions de vie qui se sont améliorée - «on trouve de tout maintenant dans les magasins, mais nous on n'en a pas besoin, le jardin nous suffit...»

Mais il lui est difficile d'évoquer le passé, la construction du canal. A peine arrivée, elle a d'ailleurs fait savoir qu'elle ne voulait pas évoquer ce sujet, même si au détour de la conversation elle parlera de cette terrible période qui hante encore toute la région.

Avec toute l'ambiguïté qui lies les habitants au canal. Canal synonyme de terreur, d'oppression et de mort, mais aussi canal nourricier durant des décennies et moteur de développement de toute la région.

Merci la vodka!

Et nous repartons pour une nouvelle journée d'éclusage, de manœuvres mais aussi de douces navigations au travers des nombreux lacs qui parsèment le parcours. Une région sauvage, perdue dans l'immense forêt de Carélie. Les paysages sont envoûtants, les lumières inoubliables.

Comme ce matin, à Nadvotch, où quelques jeunes du village, passablement éméchés, nous ont réveillés en montant à l'abordage. Pas bien méchant, mais suffisamment pour que Vitaly, notre pilote, nous conseille de partir aussitôt. Il est 4 heures du matin, le soleil n'en finit pas de raser l'horizon, il n'y a pas un souffle, quelques bancs de brume s'accrochent aux îlots couverts de sapin. C'est juste magique et somptueux.

«Finalement, merci la vodka!» conclut Sandra en buvant son thé dans la fraîcheur de l'aube.

Marc Decrey à Belomorsk en Russie, swissinfo.ch

UN ÉQUIPAGE AU GRAND CŒUR

A bord du Chamade, Sylvie Cohen et Marc Decrey accueillent chaque année des greffés suisses pour les emmener à l'aventure dans le Grand Nord. Ils veulent ainsi sensibiliser la population suisse au don d'organe avec un slogan: «Le don c'est la Vie».

En 2007, des transplantés du cœur et des reins ont navigué en Ecosse. En 2008, l'aventure a conduit une greffée du cœur et un greffé du rein au Spitzberg, par 79° Nord, aux confins de la banquise.

Chamade est un voilier en aluminium de 12 mètres de long. Construit en 2006, il est équipé pour naviguer dans les eaux arctiques.

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Le canal de Belomorsk

Le canal du Belomoarsk relie la Mer Blanche au lac Onega, deuxième plus grand lac d'Europe. L'ouvrage fait 227 kilomètres de long, dont 48 de voies artificielles. Il compte 19 écluses dont 13 doubles.

Le point de partage des eaux culmine à 102 mètres d'altitude. Le canal est ouvert à la navigation de la mi-mai à la fin octobre. Les écluses font 135 mètres de long et 14 mètres de large. Sa profondeur de 4 mètres ne permet pas le passage des cargos modernes et condamne le canal à un rôle secondaire.

Le trafic a considérablement baissé depuis 20 ans et seuls quelques 200 navires l'empruntent désormais chaque année.

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Le canal dans la littérature

-Anne Brunswic: «Les eaux glacées du Belomorkanal», éd. Actes Sud, 2009.
Récit d'un voyage-enquête le long du canal durant l'hiver 2006-2007.

-Nicolas Werth: «La Terreur et le Désarroi, Staline et son système», éd. Perrin, 2007

-Anne Appelbaum, «Goulag, une histoire», éd.Grasset, 2005

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