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«Je ne vois aucun signe d’un Printemps arabe»

Les partisans d'Ennahda célèbrent la victoire de leur parti à la suite des élections du 23 octobre.

Les partisans d'Ennahda célèbrent la victoire de leur parti à la suite des élections du 23 octobre.

L’intellectuel musulman Tariq Ramadan sort un nouveau livre, intitulé «L’islam et le réveil arabe». Il estime que la polarisation persistante entre laïcs et islamistes masque les réels problèmes qui affectent le monde arabe.

Tariq Ramadan était à Genève mercredi 16 novembre pour livrer son point de vue critique sur les soulèvements qui ont frappé l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient cette année, sujet de son dernier livre. L’intellectuel suisse d'origine égyptienne reste prudent sur l’analyse des troubles qui touchent le monde arabe et préfère éviter de parler de révolution avant que des alternatives réelles n’émergent des régimes dictatoriaux déchus en Tunisie, en Egypte et en Libye.

«Je préfère utiliser le terme d’insurrection que de révolution. Et je n’y vois aucun signe d’un Printemps arabe», a-t-il soutenu devant le Club suisse de la presse. Ces déclarations interviennent alors que la commission électorale tunisienne vient de publier les résultats finaux des élections du 23 octobre, confirmant la victoire du parti islamiste Ennahda. Cette élection a été organisée neuf mois après le renversement du président Zine Ben Ali, qui avait dirigé le pays d’une main de fer durant 23 ans.

Ennahda, banni sous l’ère Ben Ali, a conquis 89 des 217 sièges de la nouvelle assemblée, chargée de rédiger la nouvelle constitution de cette démocratie naissante et de nommer un gouvernement provisoire avant de nouvelles élections prévues pour l’année prochaine. Les représentants des partis laïcs tunisiens n’ont pas manqué d’afficher leur inquiétude face à la prise de pouvoir du parti islamiste. Les récentes déclarations d’Hamadi Jebali, potentiel futur Premier ministre tunisien, évoquant «le califat», ont encore compliqué les tractations en cours pour former un nouveau gouvernement.

Un antagonisme dépassé

Face à ces tensions, Tariq Ramadan appelle à mettre fin à la polarisation superficielle entre laïcs et islamistes, qu’il considère comme «l’un des plus grands pièges pour le monde arabe actuel». Les laïcs se présentent comme les défenseurs de la démocratie avec des vues religieuses libérales, mais beaucoup d’entre eux sont issus d’une élite fortunée, déconnectée de la réalité et souvent liée aux dictatures, a-t-il souligné. D’un autre côté, les mouvements islamistes affirment avoir une légitimité religieuse et être au contact de la rue, ce qui n’est pas toujours vrai.

«Ce qui me dérange, c’est que cette polarisation légitime chaque partie sans qu’une quelconque autocritique ne soit formulée», a déclaré Tariq Ramadan, ajoutant que l’on devra juger les nouveaux régimes sur les programmes économiques et sociaux qu’ils mettront en œuvre.

«Pour l’instant, Ennahda dit oui à tout: aux droits des femmes, à l’Etat de droit et à la collaboration avec le Fonds monétaire international. C’est ce qui effraie tant l’Occident. Nous devons être vigilants», a plaidé l’intellectuel.

L’Egypte bientôt aux urnes

Les actions d’Ennahda sont scrutées attentivement en Egypte et en Libye, où les islamistes, bannis jusqu’ici de la vie politique, sont également en train de gagner en influence après des soulèvements qui ont fait tomber les dirigeants en place.

Les élections parlementaires égyptiennes sont agendées au 28 novembre. Tariq Ramadan, qui est professeur d’études islamiques contemporaines à l’université d’Oxford, craint que les militaires ne détournent le processus électoral.

«L’Egypte est toujours sous l’autorité de l’armée. Les bloggeurs sont emprisonnés, les tribunaux militaires restent en place et toutes les tentatives de mener les anciens membres du régime devant la justice sont reportées», a-t-il affirmé, soulignant qu’on lui avait déconseillé de se rendre sur place.

La fin du régime syrien?

Tandis que la Libye, avec ses réserves de pétrole et sa position stratégique en Afrique du Nord, était un cas à part, la Syrie présente une situation bien différente. «Nous touchons à la division entre chiites et sunnites, aux relations avec l’Iran et à l’antagonisme entre les blocs Russie/Chine et Etats-Unis/Union européenne. Cette complexité fait que les choses n’ont pas bougé», analyse-t-il.

Mercredi, la Turquie et les membres de la Ligue arabe ont appelé à prendre des mesures urgentes pour protéger les civils syriens face à la brutale répression du régime. Lors d’une rencontre au Maroc, ils ont également affirmé être «contre une intervention étrangère en Syrie». Cette prise de position est intervenue après des informations faisant état de l’attaque d’une base militaire importante près de Damas par des déserteurs de l’armée. C’est le premier assaut du genre répertorié depuis le début du soulèvement contre le régime du président Bachar el-Assad il y a huit mois.

«Je vois poindre la fin du régime de Bachar el-Assad, sans forcément que ce soit le début d'un processus démocratique, a relevé Tariq Ramadan. Je crois que Bachar el-Assad va tomber, mais comment, et pour céder la place à qui? Personne ne fait confiance à l’opposition syrienne actuelle».

Les influences externes

Dans son livre, l’intellectuel musulman pose son regard sur la genèse des soulèvements en Tunisie, en Egypte et ailleurs, l’influence des grandes puissances et leurs changements de stratégie. Depuis 2004, des activistes et bloggeurs ont été formés à des actions non-violentes et soutenus financièrement par le département d’Etat américain, soutient Tariq Ramadan.

«Au mois de janvier, lorsque l’Egypte a décidé de couper Internet, Google a fourni des détails satellite aux bloggeurs. Ce qu’elle a refusé de faire en Syrie.» Tariq Ramadan estime que les Etats-Unis et l’Europe ont été contraints de revoir leur stratégie face à des régimes dictatoriaux vieillissants qui se tournaient de plus en plus vers des pays émergents comme la Chine, l’Inde, l’Afrique du sud, la Russie et la Turquie.

«Ne tombons pas dans la naïveté ou la conspiration. Je m’oppose à la fois totalement à l’appréciation idéaliste d’un mouvement qui serait né de rien et à celle de jeunes gens qui auraient simplement décidé de se soulever».

La Suisse et le Printemps arabe

19 janvier 2011: la Suisse bloque les avoirs détenus de l’ancien président tunisien Zine Ben Ali.

11 février: les avoirs du président égyptien déchu Hosni Moubarak sont à leur tour gelés.

24 février: condamnation de l’utilisation de la force en Libye, gel des avoirs de Mouammar Kadhafi.

2 mars: renforcement de l’aide humanitaire en Libye.

4 mars: sanctions prises à l’égard de la Libye.

6 mai: la Suisse exprime son inquiétude face à des peines de mort prononcées au Bahreïn.

11 mai: des experts sont envoyés en Egypte pour conseiller sur le déblocage des fonds.

18 mai: sanctions imposées contre la Syrie, gel des avoirs détenus par les membres du régime.

18 août: l’ambassadeur en Syrie est rappelé à Berne.

11 juillet: la Suisse renforce sa présence à Benghazi, épicentre de la révolte libyenne.

12 septembre: les sanctions à l’égard de la Syrie sont renforcées.

 

29 septembre: le nouvel ambassadeur en Libye est nommé.

 

septembre: des experts en sécurité sont déployés à Tunis.

octobre: des experts en sécurité sont déployés au Caire.

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Tariq Ramadan

Né à Genève en 1962, Tariq Ramadan est le petit-fils de l'Egyptien Hassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans. Son père, Said Ramadan, a fui l’Egytpe en raison des persécutions subies par son organisation et a trouvé refuge en Suisse.

Invité de nombreux débats télévisés, il est régulièrement accusé d'entretenir des liens avec les islamistes les plus radicaux. En 1995, la France l'avait interdit d'entrée avant de reconnaître qu'aucune charge ne pesait contre lui.

Tariq Ramadan a exercé dans plusieurs universités. En 2004, les Etats-Unis lui ont refusé un visa, ce qui l'a empêché d'occuper une chaire dans l'Indiana. En 2005, Tony Blair l'a nommé dans une commission chargée d'enrayer l'extrémisme islamique. Il est actuellement professeur d’études islamiques contemporaines à l’université d’Oxford.

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(Traduction de l’anglais: Samuel Jaberg), swissinfo.ch


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