La communication des autorités suisses durant la pandémie reçoit une bonne note

Le ministre de la Santé Alain Berset a réalisé de nombreuses interventions publiques durant la crise du coronavirus. Keystone / Peter Klaunzer

Des nombreuses interventions des conseillers fédéraux dans les journaux télévisés du soir aux affiches rouges et roses sur les places publiques, les autorités suisses ont travaillé dur pour gérer et contrôler la communication durant la pandémie de coronavirus. Mais cette communication efficace a-t-elle contribué à aplanir la courbe?

Ce contenu a été publié le 27 mai 2020 - 07:57

«Il faut agir aussi vite que possible, mais aussi lentement que nécessaire», a déclaré le ministre de la santé Alain Berset en avril en présentant la stratégie de déconfinement du Conseil fédéral. Et ce n’est pas un hasard si cette formule a non seulement été largement reprise par les journaux, mais aussi sur un t-shirt vendu pour récolter des fonds en faveur des victimes du Covid-19.

Ce message constitue un exemple parfait du ton clair, mesuré et sérieux adopté par les autorités pour s’adresser à la population depuis le début de l’épidémie. «Il a été bien reçu dans l’ensemble du pays», dit Regula Hänggli Fricker, professeure au Département des sciences de la communication et des médias de l’Université de Fribourg. La clarté, la cohérence et la transparence sont essentielles pour une communication de crise, ajoute-t-elle, «en particulier quand la confiance joue un rôle aussi important que dans cette pandémie».

Jusqu’à présent, tout semble indiquer que le gouvernement a bien maîtrisé la communication durant la crise. Selon un sondage récent, plus de 60% des Suisses lui font confiance, même s’ils sont divisés sur sa stratégie de déconfinement. La baisse du nombre de nouveaux cas permet cependant au pays d’assouplir progressivement les mesures de confinement.

Pourtant, au début de la pandémie, la Suisse semblait mal partie, quelle que soit la réponse des autorités. Densément peuplé et partageant une frontière avec l’Italie, un des épicentres de la pandémie en Europe, le pays est rapidement devenu l’un des plus touchés par l’épidémie.

En annonçant les premières mesures importantes pour combattre le virus, le gouvernement a mis l’accent sur la responsabilité individuelle et l’adhésion de la population. Il a recommandé de rester à la maison, mais il a renoncé à imposer un confinement général. Pour que cette stratégie fonctionne, son message devait être convaincant, ce qui n’avait rien d’évident pour le gouvernement d’un État fédéral constitué de sept ministres issus de quatre partis différents et confronté à la plus grande crise qu’ait connu le pays depuis la Seconde Guerre mondiale. 

Un des pays les mieux préparés pour une pandémie

Quelques mois seulement avant que le nouveau coronavirus fasse la Une de la presse, un rapport de synthèse était arrivé à la conclusion qu’aucun pays n’était totalement prêt à faire face à une pandémie. Évaluant les pays selon différents critères, l’indice mondial de sécurité sanitaire plaçait toutefois la Suisse au 13e rang sur 195 pays.

Selon ce rapport, le pays était notamment bien préparé (67 points sur 100) pour ‘répondre’ à une épidémie: en plus d’un Plan suisse de pandémie Influenza de 128 pages, «il avait mis en place des plans de communication (…) qui prévoyaient une répartition claire des rôles et des responsabilités». 

En d’autres termes, les bases d’une communication de crise efficace étaient déjà posées lorsque les autorités ont annoncé le premier cas de Covid-19 en Suisse le 25 février. Et au cours de ce mois, le porte-parole du Conseil fédéral André Simonazzi avait déjà créé une task force destinée à coordonner la communication des différents départements.

Avant l’annonce du premier cas, l’information concernant le virus avait été assurée par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). Ensuite, c’est le Conseil fédéral qui a pris en charge la communication officielle. Face à l’imminence de l’épidémie, la population n’attendait plus seulement des informations scientifiques, relève André Simonazzi. Il fallait que le gouvernement lui-même dise comment il entendait y faire face. «Dès le début, l’objectif principal du gouvernement a été de protéger la population contre le coronavirus», remarque le porte-parole. Les autorités ont partagé leurs informations par des canaux très variés allant d’un site web spécifique aux réseaux sociaux.

Le 28 février, le gouvernement a agi pour la première fois en s’appuyant sur la loi sur les épidémies et a décrété que la Suisse était en «situation particulière». Cela lui a permis de réduire certaines compétences des cantons, en principe responsables des questions sanitaires, et de prendre des mesures exceptionnelles, dont l’interdiction des grands rassemblements.

Essayer de parler d’une seule voix

Mais tout en prenant des mesures sans précédent pour combattre le virus, le Conseil fédéral a renoncé à imposer des dispositions d’isolement social telles que le confinement général décrété en France ou en Italie. Andreas Ladner, professeur en matière de communication et opinion publiques à l’Université de Lausanne, relève que c’était une façon typiquement suisse de dire aux gens: «Nous comptons sur vous» et «il faut que la population participe à la solution du problème.»

«Ce sentiment d’être tous impliqués constituait un aspect important quand la ‘situation extraordinaire’ a été décrétée»

Regula Hänggli Fricker

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Regula Hänggli Fricker de l’Université de Fribourg met pour sa part particulièrement en évidence le succès de la campagne de solidarité «Wir/Nous/Noi/Nus». «Ce sentiment d’être tous impliqués constituait un aspect important quand la ‘situation extraordinaire’ a été décrétée» le 16 mars. Elle relève que la présidente de la Confédération Simonetta Sommaruga a tenu à souligner l’appui du gouvernement en demandant à chacun d’appliquer les mesures, déclarant que «cette crise nous sollicite tous». De manière un peu surprenante toutefois, le Conseil fédéral a décidé que ses sept membres participeraient à la communication et seraient soutenus par toute une série d’experts dans différents domaines allant de la santé publique à l’économie en passant par la gestion des frontières.

Ces stratégies étaient risquées, estime Andreas Ladner. «Ce n’est pas ce qu’on lit habituellement dans les manuels où l’on vous dit qu’il faut chercher à canaliser la communication de crise pour éviter que les gens se contredisent les uns les autres», dit-il. Entre le 28 février et le 26 mai, la Chancellerie fédérale a organisé 47 conférences de presse consacrées au coronavirus, toutes retransmises en direct - près de la moitié avec des conseillers fédéraux et le reste assurées par des experts. Selon Andreas Ladner, cette approche s’appuie sur l’idée que chaque ministre ou expert «s’en tienne à ce qu’il sait et à ce qu’il pense être vrai». «Ces conférences de presse semblent franches et destinées à informer honnêtement, dit-il. Ce ne sont pas des mises en scène.»

Les ministres et les experts sont également intervenus régulièrement sur un des canaux d’information les plus populaires en suisse, les journaux des télévisions publiques. La fréquentation des sites d’information en ligne a en outre fortement augmenté quand la pandémie a éclaté en mars, le nombre de visites sur les sites de médias reconnus tels que Le Temps et la Neue Zürcher Zeitung ayant doublé.

Tirer les leçons des erreurs

Compte tenu de tout ce que l’on ignore encore sur le virus, il était toutefois presque impossible d’éviter les incohérences et les contradictions. «Il y avait des incertitudes sur le rôle des enfants [dans la diffusion du virus], le port du masque, l’allégement progressif des mesures ou encore le chômage partiel», relève Regula Hänggli Fricker. «Mais malgré ce genre d’incertitudes, le gouvernement a tenu ce qu’il avait annoncé auparavant.»

La réouverture des écoles après huit semaines d’enseignement à distance a été une décision controversée. Malgré ce que disaient les responsables, les preuves que les enfants ne constituent pas un vecteur du virus peinaient à s’affirmer et tous les parents n’étaient pas convaincus. Le gouvernement est cependant resté ferme dans sa volonté de voir les enfants retourner en classe et Daniel Koch, le délégué de l’OFSP pour le Covid-19, a répété que le risque qu’ils propagent le virus était faible.

«S’ils disent que l’école peut reprendre, il faut convaincre les gens que c’est faisable», relève Andreas Ladner. «À long terme, dire qu’on ne sait pas n’est pas une bonne stratégie».

Les autorités ont également montré qu’elles étaient prêtes à reconnaître leurs erreurs et à clarifier leur position, dit Regula Hänggli Fricker. La ministre de la justice Karin Keller-Sutter a par exemple reconnu que ses collègues et elle ont cafouillé sur le calendrier de réouverture des restaurants et des bars. Ces établissements ne figuraient pas dans la stratégie initiale de déconfinement, mais le gouvernement a revu sa position.

Le fédéralisme n’a pas été un obstacle

Des incohérences sont également apparues au début de la pandémie autour du nombre de cas annoncés par les autorités fédérales et les cantons. «L’absence de systèmes de données uniformes a conduit à des problèmes de communication», dit Regula Hänggli Fricker, mais on en a probablement tiré les leçons.

À côté de ces questions de chiffres, la Chancellerie fédérale s’est efforcée de coordonner les messages du gouvernement et ceux des cantons, indique André Simonazzi. Une approche qui était déjà familière pour ces différents acteurs puisque, depuis 2015, ils ont tous participé à des ateliers annuels de communication de crise.

«Le fédéralisme est une chance», relève Andreas Ladner. Dans la plupart des cas, le système a su tirer parti de la tradition qui veut que l’on discute et cherche un consensus afin de parvenir à des solutions satisfaisantes pour tous les cantons, alors que certains étaient plus touchés par le virus que d’autres. Les ministres fédéraux ont aussi tenu à féliciter l’ensemble de la population et se sont efforcés d’assurer l’unité du pays. En avril, ils ont salué la discipline de la population qui a permis non seulement d’éviter que le système hospitalier s’effondre mais aussi que la Suisse puisse planifier la réouverture des écoles et des commerces.

Il y a cependant aussi eu des contradictions. Au début de la crise, le petit canton d’Uri a ordonné aux personnes âgées de plus de 65 ans de rester à la maison alors que le Tessin, qui enregistrait à ce moment le plus de cas de contamination, décidait de fermer temporairement les industries et les chantiers. Ces mesures n’étaient pas conformes à l’ordonnance Covid-19 du Conseil fédéral. Le gouvernement était aussi pris sur d’autres fronts, relève Andreas Ladner. Il devait notamment convaincre les habitants des cantons les moins touchés de respecter eux aussi les mesures de confinement.

Experts et dirigeants respectés

Pour établir la crédibilité des décisions et s’assurer de la coopération de la population, il était important que les autorités s’affirment comme une source d’information fiable. Daniel Koch, le responsable de la division Maladies transmissibles de l’OFSP et son délégué pour le Covid-19, est apparu très souvent devant les médias pour faire le point de la situation. Son expérience médicale et son ton mesuré et serein lui ont rapidement valu les éloges des médias, même s’il s’est ensuite trouvé sous les feux croisés de la presse à propos du port du masque ou du rôle des enfants dans la propagation du virus – des questions qui continuent à diviser la population suisse.

Le gouvernement a également mis en place une task force scientifique chargée de le conseiller et de lui fournir des analyses factuelles. Et il a demandé à des hauts-fonctionnaires de différents départements fédéraux de présenter devant la presse les détails des mesures adoptées, que ce soit pour le contrôle des frontières ou le soutien de l’armée au personnel soignant.

Des équipes de communication se sont également attaquées à la désinformation en ligne, répondant de manière systématique à chaque fois que des rumeurs ou de fausses informations commençaient à se propager, indique André Simonazzi. Il a lui-même publié plusieurs tweets pour dénoncer des cas de désinformation sur le Covid-19.

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Malgré tous ces efforts, les autorités ne sont pas parvenues à convaincre tout le monde et, au cours des dernières semaines, des centaines de personnes ont manifesté dans plusieurs villes alémaniques pour protester contre les mesures prises par le gouvernement. Mais comme l’a déclaré l’expert Sebastian Dieguez à swissinfo.ch, ceux qui se complaisent dans les théories du complot ne changeront pas d’avis, quoi que puisse faire ou dire le gouvernement.

Toutefois, les Suisses dans leur majorité semblent avoir suivi les recommandations du Conseil fédéral et être restés à la maison pendant le confinement, montrent certaines données. En l’absence d’analyse exhaustive, il est cependant difficile d’affirmer avec certitude que la communication des autorités a contribué à aplanir la courbe, relèvent Regula Hänggli Fricker et Andreas Ladner. Ils sont toutefois d’accord pour juger plutôt bonne la stratégie de communication des autorités suisses.

«C’était une situation vraiment complexe et elles s’en sont bien sorties», souligne Andreas Ladner. Maintenant, pour le gouvernement, l’essentiel est d’accompagner le public dans l’assouplissement des mesures «en gardant à l’esprit qu’il y a toujours un risque et en montrant qu’il suit l’évolution de la situation.»

Le Parlement enquêtera sur la gestion de crise du gouvernement

Les décisions prises par les autorités fédérales pour faire face à la pandémie de coronavirus seront inspectées. Les commissions de gestion du Parlement ont décidé mardi à l'unanimité d'analyser la gestion de la crise.

Les travaux d'enquête ont été confiés aux sous-commissions. Celles-ci réaliseront les premières clarifications avant l'été, indiquent les services du Parlement. Ainsi, plusieurs aspects pourront être traités simultanément et les sujets pourront être priorisés dans les différents domaines de compétence.

L'examen par l'Assemblée fédérale revêt une grande importance dans le cadre de la crise actuelle. Il doit renforcer la responsabilité démocratique du Conseil fédéral et de l'administration et contribuer à tirer des enseignements pour la gestion de futures crise. Le gouvernement a déjà annoncé qu'il examinerait les mesures prises.

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