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Covid-19: une pandémie de chômage de longue durée

Des centaines de personnes font la queue devant un centre d'emploi du Kentucky, aux États-Unis, en juin 2020. Reuters / Bryan Woolston

Alors que la crise sanitaire a fortement réduit les perspectives d'emploi, les chiffres du chômage de longue durée grimpent dans de nombreux pays. Une bombe à retardement, selon les spécialistes.

Ce contenu a été publié le 05 mars 2021 - 09:58

En recherche d’emploi depuis décembre 2018, Olivier Schopfer affiche plus de 30 ans d’expérience dans la comptabilité. Après plusieurs missions temporaires subventionnées, cet habitant du canton de Vaud (ouest de la Suisse) est finalement engagé par une fiduciaire fin 2019. Mais il voit son contrat prendre fin un mois après sa prise de poste.

Les raisons sont économiques. «Cette entreprise travaillait beaucoup avec les restaurateurs, raconte le quinquagénaire à swissinfo.ch. Lorsque la crise est arrivée, elle m’a dit qu’il n’était simplement plus possible d’assumer mon salaire.»

Comme en Suisse, de nombreux gouvernements ont décrété depuis le printemps 2020 des mesures de confinement plus ou moins strictes pour combattre la pandémie de Covid-19, mettant à l’arrêt des pans entiers de leur économie. Dans un climat d’incertitude généralisée, beaucoup d’entreprises ont remis les embauches à plus tard. D’autres, en difficulté immédiate, ont rapidement dû licencier.

Les chiffres du chômage ont évolué différemment selon les pays, en fonction de la structure de leur marché du travail, de l’étendue des restrictions sanitaires et des dispositifs de préservation de l’emploi adoptés. Mais en une année, ils ont progressé quasiment partout.

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En Suisse, le taux de chômage reste bas mais affichait en janvier un niveau record depuis le printemps 2020 - à 5% selon le Bureau international du travail (BIT), et 3,7% selon la définition plus restrictive du Secrétariat d’Etat à l’Economie (SECOLien externe), qui ne comptabilise que les personnes inscrites auprès d’un office de placement.

Et alors qu’une réelle amélioration des perspectives d’emploi ne semble pas imaginable à court terme, l’inquiétude grandit de voir cette période de chômage s’éterniser des mois, voire des années, pour toute une frange de la population.

Un chômage de longue durée historiquement élevé

De récents articles de la presse internationale font état du niveau historiquement élevé du nombre de chômeurs de longue durée fin 2020: «près de 500'000 chômeurs de longue durée de plus» en AllemagneLien externe, +37% sur un an en AutricheLien externe, +52% en EspagneLien externe… En FranceLien externe, cette situation concerne 3 millions de personnes, «un niveau jamais atteint».

Le chômage est à proprement parler «de longue durée» à partir d’un an. Les données du BIT (graphique ci-dessous) ne remontent pour la plupart qu’au 3e trimestre 2020 et ne reflètent pas encore l’impact de la deuxième vague. On voit néanmoins se dessiner presque partout une tendance à la hausse, sauf notamment en Grèce – où le taux de chômage de plus de 6 mois était l’un des plus élevés avant la crise - et en Corée du Sud – souvent présentée comme l’un des «bons élèves» dans sa gestion de la pandémie.

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Les Etats-Unis et le Canada affichent la plus forte progression. On dispose pour ces pays de données plus récentes, qui montrent que la hausse s’est poursuivie: au 4e trimestre 2020, la part de chômeurs d’au moins 6 mois atteignait 2,8% de la population active aux Etats-Unis, 2,2% au Canada.

En Suisse, d’après l'Office fédéral de la statistiqueLien externe (OFS), 89'000 personnes étaient en chômage de longue durée au quatrième trimestre 2020, 22’000 de plus qu’un an auparavant. La durée médiane du chômage s’est allongée de 215 à 234 jours.

Selon le dernier pointageLien externe du SECO, en janvier 2021, 30'700 personnes étaient inscrites depuis au moins un an auprès d’un office de placement, une hausse de 119% sur un an. Leur part sur l’ensemble des demandeurs d’emploi a elle aussi progressé.

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Le chômage partiel a contenu la hausse

Pour Rafael Lalive, professeur d’économie à l’Université de Lausanne et au centre Enterprise for Society (E4S), ces chiffres laissent présager que le chômage de longue durée pourrait encore progresser ces prochains mois. Toutefois, «la dégradation du marché du travail n’a jusqu’à présent pas été aussi explosive qu’on pouvait le craindre», tempère ce spécialiste.

En Europe, une politique publique en particulier apparaît avoir permis jusqu’à présent de limiter la casse: le chômage partiel (réduction de l’horaire de travailLien externe, ou RHT, en Suisse), qui consiste à subventionner les entreprises pour les heures de travail perdues, afin d’éviter les licenciements.

Plus de 1,3 million de personnes en Suisse et 32 millions d’Européens, soit près d’un quart de la population active, bénéficiaient d’un mécanisme de ce type lors de la première vague en avril 2020. En novembre, près de 300'000 personnes étaient encore concernées en Suisse et le dispositif a été prolongé pour 2021. Mais une partie des emplois sont ainsi maintenus «artificiellement» et en sortir sera délicat, prédit le journal français Le FigaroLien externe.

Aux Etats-UnisLien externe et au CanadaLien externe, où il n’existe pas de telle mesure, le chômage de longue durée s’approche du record enregistré lors de la dernière récession en 2010. «Un certain nombre de travailleurs savent qu’ils seront recontactés une fois que leur employeur recommencera à embaucher», précise toutefois l’économiste Rafael Lalive.

Retrouver un emploi, une «mission impossible»

Olivier Schopfer reste combatif et effectue actuellement un plan d'emploi temporaireLien externe proposé par une association de réinsertion. Il ne voit le coronavirus que comme un «contretemps» et assure que le nombre d’offres d’emploi dans son domaine n’a pas baissé. Mais le vivier d’annonces s’est tari dans de nombreux secteurs. Vente, tourisme, événementiel, manufacture...

Un récent reportageLien externe de la Radio Télévision Suisse (une chaîne du groupe SSR dont fait aussi partie Swissinfo.ch) donne par exemple la parole à un horloger et à un cadre dans l’industrie. Retrouver un poste dans leurs domaines est devenu «presque mission impossible», déplorent-ils.

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«Les chômeurs que l’on suit énoncent plusieurs explications à leur situation, et la Covid en est un de plus», confirme à swissinfo.ch Maëlle Moret, la responsable de l’antenne francophone d’Insertion Suisse, l’organisation qui fédère les acteurs de l’insertion professionnelle.

Plus le chômage dure, plus il est difficile d’en sortir

Pour certains, ce chômage n’est qu’une phase, qui prendra fin lorsque les perspectives s’éclairciront. Mais d’autres font face à une désinsertion durable. Le chômage de longue durée est l’indicateur qui s’améliore en dernier lorsque la reprise arrive, pointe le professeur Lalive.

De nombreuses étudesLien externe ont montré que les personnes restées longtemps sans emploi ont moins de chances d’en retrouver. Parce que le monde du travail évolue vite, le réseau s’amenuise, la perte de confiance s’installe...

Les entreprises n’aiment en général pas les «parcours non standards», ajoute Rafael Lalive. A cet égard, les personnes dont les qualifications ne sont pas en adéquation avec le métier, ou celles qui sont au chômage malgré une longue expérience, risquent d’être moins souvent contactées. Raison pour laquelle les seniors ont le plus de difficultés à retrouver un emploi, comme l’analyse cette étudeLien externe publiée par le SECO.

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Avant même la crise, Olivier Schopfer pense qu'outre son âge (59 ans), sa formation initiale de niveau secondaire a été un obstacle. «On me fait souvent remarquer que je n’ai pas de formation supérieure», remarque-t-il, ajoutant qu’on lui a refusé de la formation continue, car elle ne serait pas rentabilisée sur les années qu’il lui reste à travailler. Il perçoit aussi parfois que le rémunérer à la hauteur de son expérience coûterait trop cher.

La conjoncture complique encore la donne. Les emplois à faible niveau de salaire et de qualifications, qui sont des voies traditionnelles de réinsertion, «sont aujourd’hui les plus difficiles à trouver, car de nombreuses places ont été supprimées», relève Benoît Gaillard, coresponsable de la communication et des campagnes à l’Union syndicale suisse (USS). La professionnelle de l’insertion Maëlle Moret indique que le panel de mesures d’accompagnement pour les demandeurs d’emploi, comme les stages, les programmes d’emploi temporaireLien externe, etc. est lui aussi plus limité.

Le spectre de l’exclusion

Lorsqu’il dure, le chômage peut avoir de lourdes conséquences matérielles et psychiques, et comporte le risque de voir progresser le nombre de bénéficiaires de l’aide sociale et les situations d’exclusion.

L’Union syndicale suisse redoute un renforcement des inégalités entre les personnes peu affectées par la crise et celles qui seront restées durablement à l’écart du marché de l’emploi et auront cumulé des mois de difficultés financières, d’autant qu’il s’agit souvent de bas revenus. «On pourrait avoir des gens qui portent de très lourds stigmates de cette période pendant longtemps», avertit Benoît Gaillard.

Afin d’éviter une reprise à deux vitesses, l’USS soutient entre autres mesures la prolongation du droit aux indemnités de chômage. Dès mars 2020, le gouvernement fédéral avait décidé d’accorder jusqu’à 120 indemnités journalières supplémentairesLien externe aux personnes aux chômage, afin d’éviter les arrivées en fin de droits. Le Parlement vient d'approuver une nouvelle prolongation.

Dans cette deuxième vague, le gouvernement a trop tardé, estime l’USS. Le syndicat s’inquiète pour les personnes qui arrivent en fin de droits maintenant, «dans une période où il est toujours illusoire d’espérer trouver un travail».

«Zéro chômeurs», un projet français qui essaime

Le Parlement français a adopté en décembre un projet de loi visant à étendre le projet «Zéro chômeur longue duréeLien externe». Le principe: allouer les montants de l'indemnisation du chômage à des «entreprises à but d’emploi», qui recrutent des chômeurs de longue durée pour répondre à une utilité sociale non couverte par les emplois existants.

Le concept intéresse la BelgiqueLien externe, et a récemment été lancé en Suisse romandeLien externe. L’association à l’origine du projet collabore avec la Haute école de travail social de Lausanne (HETSL) pour le développement d’une plateforme, dont le but est de mettre en lien les personnes en chômage de longue durée et les entreprises auxquelles leurs compétences seraient profitables. L'Association a obtenu une subvention de l'agence fédérale pour l'encouragement à l'innovation (Innosuisse).

Un projet de plateforme de recherche d'emploi similaire se développe aussi dans le canton de Neuchâtel. Un questionnaire est à la disposition des 7000 demandeurs d’emploi du canton, dans le but de leur faire des suggestions et d’élargir leur recherche pour mieux prendre en compte leurs «soft skills» (résistance au stress, mémorisation, etc).

Ces projets ont en commun la philosophie qu’il y a du travail pour tout le monde. «On se focalise sur les compétences pour décloisonner, favoriser de meilleurs appariements entre l’offre et la demande», explique Hélène Benghalem, chercheuse en économie à l’Université de Lausanne, associée au projet.

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