Apprendre à dessiner pour devenir des citoyens complets

Une formation de qualité devrait inclure l’éducation aux arts visuels et plastiques dès l’école enfantine. swissinfo.ch

Sous pression du numérique, le bon vieux dessin à la main ne risque pas pour autant des disparaître des écoles. Essentielle pour le développement des élèves, cette discipline ne saurait être remplacées par une «app», assurent trois experts en pédagogie.

Ce contenu a été publié le 24 mars 2013 - 11:00
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Peindre dans le style d’un grand maître, élaborer des compositions graphiques géométriques, esquisser la conception d’un projet architectural: dans ces domaines, les nouvelles technologies offrent des possibilités infinies. En quelques gestes, on peut faire des merveilles. Même plus besoin de cliquer. Il suffit de promener son doigt sur l’écran d’une tablette ou d’un smartphone. Et chaque jour apparaissent de nouvelles applications, pour tous les goûts et pour tous les âges.

Apprendre à dessiner avec un crayon et du papier a-t-il vraiment encore un sens? Professeur à la Haute Ecole spécialisée de la Suisse italienne (SUPSI) et expert en éducation visuelle, Luigi Moro n’en doute pas une seconde: même à l’âge numérique, l’apprentissage du dessin à l’école garde une importance cruciale. Pour lui, l’éducation visuelle contribue à développer les facultés intellectuelles et intuitives de l’élève, ainsi que son sens esthétique.

«Avec les mains, on peut laisser une marque, qui peut devenir une forme, qui deviendra à son tour un objet. Et c’est une magie tellement forte, tellement puissante, qu’elle gagnera toujours à la fin. Quand un élève arrive à faire quelque chose de ses propres mains, il est toujours heureux. Il faut donc leur apprendre, leur donner les outils pour le faire. Nous devons créer les conditions pour que cet apprentissage puisse continuer», explique le professeur.

Dans une époque centrée sur les activités abstraites et techniques, l’éducation aux arts visuels et plastiques est devenue encore plus importante, confirme son collègue Dante Laurenti. Lequel souligne l’impact négatif des nouvelles technologies sur les capacités manuelles des enfants. «Il y a une dizaine d’années, il nous fallait un mois pour apprendre à des élèves de première année secondaire à travailler plus ou moins proprement. Mais maintenant, il en faut six ou sept». Pour le professeur, les nouvelles générations «sont en train de perdre l’habileté manuelle, parce qu’elles n’ont plus l’habitude de se servir de leurs mains».

Deux disciplines fortement liées

L’éducation visuelle et l’éducation aux arts plastiques commencent dès l’école enfantine avec une dimension graphique-picturale et une dimension plastique-manipulatoire. A l’école primaire, on passe à des activités plus concrètes et précises, avec deux périodes distinctes dans la grille horaire. Le grand saut qualitatif se fait au secondaire, avec un enseignement rigoureusement structuré. Les deux disciplines sont séparées, mais les cours sont donnés par le même enseignant.

«Il est clair que ces deux branches se nourrissent l’une de l’autre, qu’elles ont la même épistémologie», note Cristiana Canonica Manz. «L’éducation visuelle s’occupe du bidimensionnel, tandis que celle des arts plastiques se sert du dessin comme outil de conception et acquiert ensuite son autonomie lorsque l’enfant construit des éléments en trois dimensions», précise Luigi Moro.

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Un combat de tous les jours

Il est donc fondamental de continuer à offrir aux élèves «cette possibilité de tester leurs intérêts et leurs capacités personnelles en prévision de leurs choix professionnels et approfondissements culturels à venir», ajoute Luigi Moro.

Faire comprendre l’importance du dessin et des arts plastiques pour la formation et le développement cognitif des élèves n’en est pas moins «un combat de tous les jours», poursuit le professeur. Pour capter l’intérêt des jeunes, il est essentiel de leur proposer des choses bien structurées, claires et de qualité. Soit «une activité complexe, mais adaptée à leurs capacités, structurée pour leur permettre de vivre une expérience significative, mais au prix d’un effort qui reste à leur portée».

Esperti UIM

«C’est de la relation entre l’objet imaginé et l’objet créé que naît la récompense pour l’enfant. Cela oblige l’enseignant à un travail didactique de structuration», souligne pour sa part Cristiana Canonica Manz, professeur à la SUPSI et experte en éducation aux arts plastiques.

Un apport éducatif qui manque dans certains cas à l’école primaire, lorsqu’il n’y a pas d’enseignant spécialisé, regrette Dante Laurenti. «Même à l’école enfantine, où l’élève veut arriver à un dessin plus structuré et réaliste, on voit des cas où les heures de dessin sont les deux dernières du vendredi et deviennent une sorte de moment d’amusement».

Le professeur espère que la mise en pratique de l’harmonisation scolaire viendra combler cette lacune. Pour lui, elle devrait également être l’occasion d’ajouter deux heures de dessin à la semaine scolaire, en réduisant d’autant le temps consacré à d’autres branches abstraites et intellectuelles. «Ceci aurait aussi pour effet de résoudre de nombreux problèmes de satisfaction et de comportement des élèves. Et s’ils sont contents, leurs performances seront meilleures également dans les autres branches», affirme Dante Laurenti.

Harmonisation scolaire

En Suisse, l’instruction est l’affaire des cantons. Malgré cela, en mai 2006, le peuple a accepté en votation populaire d’ancrer dans la constitution le principe d’une harmonisation nationale des principales structures et des objectifs de l’école obligatoire.

Le concordat intercantonal HarmoS vise à concrétiser ce principe. Entré en vigueur le 1er août 2009, il réunit à ce jour 15 cantons sur 26. Ceux qui ne l’ont pas signé doivent néanmoins se conformer aux principes inscrits dans la constitution fédérale et atteindre les niveaux fixés à l’échelon national en matière de formation.

Un bilan sera tiré en 2015. On évaluera alors si les objectifs nationaux sont atteints et si l’harmonisation est suffisante. Dans le cas contraire, la Confédération pourrait légiférer elle-même pour concrétiser les dispositions constitutionnelles.

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Trouver le bon équilibre

Nos experts ne veulent pas pour autant ignorer les moyens informatiques. «Ce serait totalement faux, précise Luigi Moro. Il s’agit plutôt de les utiliser correctement, de manière active et intelligente et de trouver le bon équilibre pour en faire un outil stimulant».

«Le défi, pour les enseignants, c’est de connaître ces moyens, de savoir les utiliser et de réussir à faire comprendre aux élèves que le temps passé en classe sur un ordinateur sert à faire autre chose que ce qu’on peut y faire hors de l’école. Ils doivent aussi comprendre que l’habileté manuelle reste indispensable pour donner forme à un projet, même avec les techniques actuelles», précise Cristiana Canonica Manz.

Les réformes scolaires des dernières années et celle qui se prépare au titre de l’harmonisation ont été marquées par une reconnaissance explicite de la valeur de la formation manuelle. Luigi Moro ne peut que s’en réjouir, d’autant que les possibilités de faire des expériences manuelles sont de plus en plus rares, dans une société qui va dans la direction inverse. L’école doit donc offrir aux élèves l’espace, le temps et les instruments pour faire ces expériences. «Sinon, ils deviendront des citoyens incomplets, qui n’auront pas eu la possibilité d’explorer ce type d’intelligence», avertit le professeur.

Sans oublier que l’école doit fournir les bases minimales à tous les enfants, qu’ils se dirigent par la suite vers une formation académique ou qu’ils choisissent une profession liée aux arts visuels ou aux arts plastiques.

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