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Repousser l’âge de la retraite des femmes: de nombreux pays ont franchi le pas

Un groupe de retraités en promenade dans le canton de Lucerne (image d'illustration). Le gouvernement suisse veut relever l'âge de la retraite des femmes de 64 à 65 ans. © Keystone / Christian Beutler

Le gouvernement suisse projette de relever d’un an l’âge de départ à la retraite des femmes pour l’aligner sur celui des hommes. La majorité des pays industrialisés ont décidé des réformes similaires, mais le sujet est politiquement explosif.

Ce contenu a été publié le 16 mars 2021 - 16:00

Les nouveaux retraités norvégiens et islandais sont les plus âgés des économies développées. Il faut travailler jusqu’à 67 ans pour percevoir une pension à taux plein dans les deux pays nordiques. Leurs législations, introduites dès la deuxième moitié des années 2000, ne prévoient pas d’âge de départ différencié entre hommes et femmes. 

Contrairement à la Suisse, où les femmes peuvent prendre leur retraite à 64 ans contre 65 pour les hommes. Le gouvernement helvétique (Conseil fédéral) veut depuis longtemps éliminer cet écart entre les sexes et niveler l’âge de référence par le haut. C’est aussi ce que préconiseLien externe l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).  

La Chambre haute du Parlement (Conseil des Etats) a approuvé lundi 15 mars le projet de réforme de l'AVS allant dans ce sens. Les sénateurs n'ont pas contesté la nécessité de la réforme, mais ont débattu de ses modalités. 

L’objectif: équilibrer les finances de l’AVS 

L’Assurance-vieillesse et survivants (AVS) est le premier des «trois piliers» constituant le système suisse de pensions, censé garantir le minimum vital à tous les retraités qui vivent ou ont travaillé en Suisse. Financée selon un modèle par répartition, l’AVS voit l’état de ses comptes se dégrader depuis plusieurs années, un phénomène qui devrait s’aggraver ces prochaines années avec l’arrivée à la retraite des «baby-boomers». L’Office fédéral des assurances sociales (OFAS) prévoit que le déficit cumulé de l’AVS excèdera les 23 milliards de francs dans dix ans si aucune mesure n’est prise. 

Afin d’y remédier, le projet de réforme baptisé «AVS 21» prévoit principalement une augmentation de la TVA et un relèvement de l’âge de la retraite des femmes à 65 ans, assorti de compensations. Avec cette mesure, le gouvernement espère réaliser 10 milliards de francs d’économies au total entre 2023 et 2031.

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Vers une retraite à 66 ans en moyenne 

L’âge de la retraite des Suissesses se situe aujourd’hui dans la moyenne des pays de l'OCDE, qui était de 63,5 ans pour les femmes et un peu plus de 64 ans pour les hommes en 2018, selon le Panorama des pensionsLien externe établi par l’institution. (La sortie effective du marché du travail ne correspond pas forcément à l’âge normal; en Suisse, elle a lieu en moyenne un peu plus tard, à 65 ans pour les femmes, et 66 ans et demi pour les hommes.) 

Mais ces dernières années, le vieillissement de la population et l'aggravation prévue des déficits ont poussé la plupart des gouvernements à décider de relever l’âge de la retraite, entraînant souvent de fortes contestationsLien externe.

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La pression financière s'est manifestée plus tôt et plus fort sur des systèmes entièrement financés par répartition, davantage exposés aux évolutions démographiques, que sur un système mixte à la suisse – où seul le premier pilier est financé par répartition, les deux autres par capitalisation.

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Selon les spécificités nationales, les réformes engagées sont plus ou moins progressives et drastiques. L’OCDE indique que l’âge de la retraite sera par exemple porté à terme au-delà de 70 ans pour les deux sexes au Danemark ou aux Pays-Bas. L’âge moyen passera petit à petit à 65,7 ans pour les femmes et 66,1 ans pour les hommes dans les pays membres d’ici 2060. Si elle adopte le projet «AVS 21», la Suisse sera toujours légèrement en-dessous. 

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Les écarts d’âge vont disparaître 

Le Panorama des pensions pointe que les écarts femmes-hommes vont être peu à peu gommés dans la plupart des pays où ils existaient encore. Aujourd’hui, l’âge de la retraite est inférieur pour les femmes dans 19 pays de l’OCDE et du G20. En Autriche, par exemple, elles partaient jusqu’à présent cinq ans plus jeunes que les hommes. 

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En l’état des décisions, ce ne sera le cas à l’avenir que dans cinq pays de l’OCDE, Suisse incluse. Un écart de cinq ans subsistera par ailleurs en Argentine, en Russie, en Chine et au Brésil, et il sera réduit à deux ans en Roumanie. 

Deux méthodesLien externe sont identifiées par l’organe de réflexion libéral Avenir Suisse. Certains gouvernements commencent par aligner l’âge de la retraite des femmes sur celui des hommes - comme l’envisage «AVS 21» -, avant de repousser encore le seuil pour l’ensemble de la population. C’est la voie choisie par des pays comme l’Australie, l’Autriche, la Belgique ou le Royaume-Uni. 

La deuxième approche consiste à définir d’emblée le même âge-cible pour les deux sexes; l’effort pour y parvenir est alors plus conséquent pour les femmes. En Italie notamment, les femmes prenaient leur retraite à 60 ans et les hommes à 65, avant que soit décidée la hausse de l’âge de la retraite pour tous jusqu'à 67 ans en 2019. A plus long terme, Italiennes et Italiens partiront en retraite à 71 ans. 

L’âge différencié, un système «patriarcal»? 

Selon Jérôme CosandeyLien externe, directeur romand et responsable de recherche en politique sociale chez Avenir Suisse, cette comparaison internationale montre non seulement que le projet de réforme helvétique n’est «pas très ambitieux», mais elle plaide aussi pour l’harmonisation des âges de retraite. 

«Les quatre autres pays de l’OCDE qui ne l’ont pas encore fait, à savoir la Pologne, la Hongrie, Israël et la Turquie, ne sont pas vraiment des modèles d’organisation égalitaire entre hommes et femmes», dit-il à swissinfo.ch. 

Le débat politique en Suisse se cristallise sur la question de l’équité d’une réforme qui ne cible que la moitié de la population. D’après le spécialiste de la prévoyance vieillesse, l’instauration d’un âge différencié résulte pourtant elle-même d’un système «très patriarcal». 

«L’instauration d’un âge différencié résulte elle-même d’un système très patriarcal.»

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Lors de l’introduction de l’AVS en 1948, l’âge de la retraite était le même pour les deux sexes, à 65 ans. Ce n’est que lors des révisions de 1957 et 1962 - donc avant l’introduction du suffrage féminin en 1971 - que les politiciens ont décidé d’abaisser l’âge de la retraite des femmes à 63, puis 62 ans, retrace Jérôme Cosandey. 

Il y avait plusieurs raisons à cela, mais «les mauvaises langues prétendent que les hommes, en général plus âgés que leurs épouses, ne voulaient pas se retrouver seuls à la retraite». L’expert ajoute que l’argument alors avancé par le Conseil fédéral reposait sur le postulat d’un «désavantage physiologique des femmes malgré leur espérance de vie plus élevée». 

C’est seulement lors de la dernière révision de l’AVS en 1997 qu’a été décidé le relèvement progressif de l’âge de la retraite des Suissesses de 62 ans à 64 ans, en contrepartie d’autres améliorations pour elles, explique le responsable de recherche.

Le libéral dit s’étonner que les opposants à la réforme «cherchent à défendre une relique d’un monde patriarcal pour justifier le statu quo».  

Les femmes touchent moins à la retraite 

Le refus vient surtout des milieux féministes, des syndicats et de l’aile gauche de l’échiquier politique. Le Parti socialiste estime ainsi qu’il s’agit d’une réforme «sur le dos des femmesLien externe». Une pétition contre le texte, portée par les syndicats et signée par plus de 300’000 personnes, a été déposée lundi à la Chancellerie fédérale à Berne. 

Plusieurs syndicats et mouvements féministes ont déposé une pétition contre le relèvement de l'âge de la retraite signée par plus de 300'000 personnes, majoritairement en ligne, à la Chancellerie fédérale à Berne lundi 15 mars. Keystone / Peter Schneider

«On nous sert ce projet comme un pas vers l’égalité, mais c’est d’abord dans la vie active qu’il faut réaliser l’égalité. Or on en est encore loin», déclare à swissinfo.ch Michela BovolentaLien externe, secrétaire centrale du Syndicat des services publics (SSP) et militante féministe. Pour cette farouche opposanteLien externe à la hausse de l’âge de la retraite, «une mesure comme celle-ci approfondirait au contraire encore les inégalités entre les femmes et les hommes.» 

Salaires plus faibles, prévalence du temps partiel féminin, parcours professionnels plus morcelés, «plafond de verre», pénibilité des métiers les plus féminisés, répartition inégale des tâches domestiques... «Autant d’inégalités accumulées durant la vie active, toujours d’actualité, qui se traduisent par des rentes nettement plus basses pour les femmes que pour les hommes», énumère Michela Bovolenta. 

«Les inégalités accumulées durant la vie active se traduisent par des rentes nettement plus basses pour les femmes que pour les hommes.»

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Ces inégalités dans les parcours de vie affectent surtout la capacité des femmes à cotiser pour la prévoyance professionnelle (2e pilier) et privée (3e pilier). Mais de fait, les femmes sont aujourd’hui largement surreprésentées parmi les personnes âgées pauvres.

Leurs retraites sont en moyenne inférieures de 25% à celles des hommes dans l’OCDELien externe, et de presque un tiers en Suisse. Un écart qui «risque de demeurer élevé» à l’avenir, mais que «l’amélioration de la situation des femmes sur le marché du travail contribuera à résorber», note l'organisation.

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Avant d’envisager un relèvement de l’âge de la retraite, le SSP juge prioritaire d’augmenter les rentes, estimant que les montants actuels du 1er pilier ne permettent pas à eux seuls de vivre dignement en Suisse. Or «seule une minorité de personnes peut se permettre d’avoir un 3e pilier alimenté par de l’épargne privée et plus de 40% des nouvelles rentières n’ont même pas de 2e pilier», indique la syndicaliste. 

Jérôme Cosandey ne conteste pas que les rentes globales des femmes soient moins bonnes, mais souligne que les inégalités découlent de la couverture du 2e pilier, pas de celle du 1er qui est au cœur du projet de réforme. «La rente moyenne dans l’AVS est quasiment la même pour les deux genres, avec un léger désavantage pour les hommes.» Pour le libéral, «on amalgame deux sujets importants mais sans lien direct». 

Un projet déjà refusé deux fois 

S’il se dit «sensible à la question des inégalités salariales», le Conseil fédéralLien externe estime lui aussi qu’elles «doivent être combattues en amont, là où elles apparaissent», indépendamment de la question de l’âge de la retraite des femmes. 

Le gouvernement marche sur des œufs, car il a déjà essuyé deux échecs avec de précédents projets de relèvement. Une première tentative avait échoué au Parlement en 2011, une deuxième («Prévoyance vieillesse 2020») a été refusée par référendum en 2017. Les sondages ont montré que les femmes s’étaient fortement mobilisées contre le texte. 

Les débats parlementaires entamés lundi définiront les mesures de compensation et de transition qui accompagneront le projet de réforme. La majorité de la Chambre haute est favorable à une formule moins généreuse que celle prévue par le gouvernement. Une mauvaise idée pour gagner en votation, a mis en garde lundi le ministre des Affaires sociales Alain Berset. Les compensations sont un élément essentiel du compromis, à la hauteur de l'enjeu, a relevé le conseiller fédéral socialiste.

«Un exercice de ‘realpolitik’» s’annonce, selon Jérôme Cosandey. «Il va falloir amadouer les personnes directement concernées» car, avec le système de démocratie directe, c’est le peuple qui aura le dernier mot. 


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