Vincent Kaufmann: «La pandémie remet en question notre modèle de mobilité»

Une rue presque déserte à Fribourg le jour de Pâques, l'avenir de la mobilité? Keystone / Laurent Gillieron

Avions qui ne décollent pas, télétravail, transports publics à moitié désertés, vacances reportées: la crise du coronavirus a radicalement réduit les déplacements et mis à nu les vulnérabilités du monde globalisé. Un regard sur les changements en cours en compagnie du sociologue Vincent Kaufmann.

Ce contenu a été publié le 24 avril 2020 - 16:45

Se frayant un chemin en empruntant les innombrables voies de communication qui innervent la planète, hôte clandestin des êtres humains en mouvement, depuis sa première apparition fin 2019 en Chine, le nouveau coronavirus Sars-CoV-2 s'est propagé en quelques mois à tous les continents. Et presque partout, les gouvernements ont réagi à la menace sanitaire en reléguant le plus grand nombre possible de personnes chez elles pour ralentir la propagation de la contagion.

Il est donc difficile de raisonner sur la crise sans envisager la possibilité d'un déplacement. «Nous parlons beaucoup de la pandémie en termes de santé publique, bien sûr, mais il faut rappeler que la crise est aussi fortement liée à la mobilité», explique Vincent Kaufmann, professeur de sociologie urbaine et d'analyse des mobilités à l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). «En observant les zones les plus touchées par la pandémie en Europe et aux États-Unis, on remarque qu'il s'agit principalement de grandes métropoles ou de zones urbaines, avec beaucoup de commerce et de mobilité.»

Vincent Kaufmann répond à notre appel depuis son jardin à Genève. En arrière-fond sonore, on entend le gazouillement des oiseaux ou une voisine qui lui adresse la parole pendant l’interview. «À l’EPFL, nous sommes rapidement passés au travail en ligne. Cela fonctionne, mais tout est plus compliqué, prend plus de temps, observe le sociologue. Et puis j'ai été frappé par une chose: quand je bougeais plus, les déplacements d'un endroit à l'autre me permettaient de respirer. Au travail aussi, entre les cours, il y avait la possibilité de discuter, de boire un café. Maintenant que je fais une vidéoconférence après l'autre, ma vie professionnelle est plus intense qu'avant.»

Une grande vulnérabilité

La crise modifiera-t-elle en profondeur certains éléments fondamentaux de la société dans laquelle nous vivons? «Il est trop tôt pour dire si et comment la pandémie va transformer la façon dont le monde fonctionne, répond Vincent Kaufmann. Elle met certainement en évidence une grande vulnérabilité de notre société. La délocalisation de la production a rendu difficile l'accès aux biens essentiels, tels que les médicaments et le matériel de soins de santé, en cas de crise. C'est une vulnérabilité générée par la mobilité, par le faible coût des transports.»

Même s’il est difficile d'analyser les effets d'une crise en cours, le sociologue suppose que si certaines mesures de confinement restent en place pendant longtemps, l'impact sur le secteur des transports sera considérable. «Je pense en particulier aux transports publics. Dans les bus, les métros, les trams, il est pratiquement impossible de respecter la distance de sécurité de deux mètres. C'est le système de transport public lui-même qui est en jeu et cela est très préoccupant.»

Vincent Kaufmann est professeur associé de sociologie urbaine et d'analyse des mobilités à l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). EPFL

À long terme, nous ne devrions pas assister à un retour en masse de l’automobile, estime Vincent Kaufmann. «Je crois que le déclin de l'attractivité de la voiture en Suisse et dans les pays du nord de l'Europe, en particulier chez les jeunes, est une tendance qui ne va pas disparaître. Je pense plutôt qu'il y aura un retour à la proximité. Les voyages auront lieu sur des distances plus courtes. Et puis, compte tenu de la prévisible récession économique, il ne fait aucun doute que dans les prochaines années, nous serons moins mobiles.»

La difficulté d’anticiper les possibles effets de la pandémie vient aussi du fait que la crise actuelle est unique en son genre, d’un point de vue de l’impact sur la mobilité. Il est difficile de trouver des exemples du passé auxquels se référer pour identifier des similitudes. «Nous vivons une situation inédite, qui a engendré la suspension de certains droits fondamentaux, comme la liberté de circuler librement, consacrée par l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme», constate Vincent Kaufmann.

Une mobilité différente

Peut-on imaginer que certains des instruments de restriction de la mobilité adoptés pour lutter contre la pandémie pourraient survivre à la fin de la crise? Le sociologue identifie au moins un élément susceptible de nous accompagner également à l'avenir: «Je crois que le télétravail restera. Les chercheurs prévoient son adoption à large échelle depuis 30 ans, notamment parce qu'il offre des solutions à certains problèmes liés à la mobilité. Aujourd'hui, tant les employés que les entreprises et les services publics se rendent compte que cela peut fonctionner. Je ne serais donc pas surpris s’il s'étendait à de nombreux secteurs après la crise.»

Vincent Kaufmann tient à nous dire une dernière chose avant de devoir passer à la prochaine visioconférence: «Pour nous aujourd'hui, la mobilité est presque synonyme de transport, de mouvement dans l'espace. Mais si vous regardez les définitions des anciens dictionnaires, par exemple ceux du 18e siècle, la mobilité signifie l'agilité mentale, la capacité à jongler entre différentes idées».

«Peut-être que nous sommes en train de revenir à cette ancienne définition. En ce sens, je n'ai pas l'impression que la crise nous a rendus moins mobiles, note le sociologue. Beaucoup d'entre nous doivent développer la capacité à changer rapidement d'horizon mental, parce que nous sommes en contact avec de nombreuses personnes par vidéoconférence, parce que pendant que nous sommes occupés à calculer une intégrale, notre fils nous lance sa balle dessus. En ce sens, nous ne sommes pas moins mobiles.»

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