Navigation

Davos toujours tonique, malgré la pandémie

Le Centre des congrès où se tient habituellement le Forum de Davos. Meinrad Schade

Privé de son Forum économique et de la coupe Spengler, Davos connaît un hiver pandémique particulièrement rude. L’écrivain bâlois Benjamin von Wyl a pourtant constaté un optimisme vigoureux chez ses habitants. Son reportage.

Ce contenu a été publié le 16 janvier 2021 - 11:00
Benjamin von Wyl (texte), Meinrad Schade (photos), Ester Unterfinger (rédaction photos)

La joyeuse musique de Robbie Williams s'échappe des haut-parleurs. «Vin chaud: 5 francs», annonce une pancarte. Sur l'étang gelé au cœur de la station - le Dorfseeli - les cannes de hockey sur glace s’entrechoquent. C'est la joie en ce deuxième week-end de janvier.

Ici, on peut presque oublier la pandémie – d’autant que les gens évoluant sur la glace ne portent pas de masques. Ils sont pourtant obligatoires dans tout le centre-ville, ce que rappellent de temps en temps les sympathiques employés locaux. Tant l'obligation que les contrôles sont des exceptions en Suisse. Au Dorfseeli, le port du masque a fait beaucoup de bruit. Certains considèrent que cette mesure et les fermetures de restaurants sont excessives. Tout le monde espère que les pistes de ski resteront ouvertes et que la pratique du hockey continuera.

Il ne faut pas reprocher aux habitants de Davos de faire preuve d’insouciance. La plus haute ville d'Europe (1'560 m.) a été durement touchée par la pandémie. Le Forum économique mondial (WEF) qui rapporte chaque année à Davos des dizaines de millions de francs et l'attention du monde entier, se tiendra à Singapour en 2021. La traditionnelle coupe Spengler, un tournoi international de hockey sur glace, a également été annulée fin décembre. Rien que pour les cinq jours du WEF, les hôtels et les résidences ont comptabilisé 31’200 nuitées en 2014, selon le magazine Bilanz.

Des hôteliers dans l’incertitude

swissinfo.ch a tenté d’obtenir des interviews auprès de cinq hôtels chics. Tous ont refusé! L'hôtel Intercontinental, où les présidents américains séjournent habituellement pendant le WEF, a simplement déclaré que l’avenir était trop incertain pour s’exprimer. Deux jours plus tard, l'hôtel cinq étoiles a fermé ses portes pour un mois au moins.

On ne sait pas si le palace rouvrira ce printemps. «Certains sont fermés jusqu'à nouvel ordre. C'est difficile», lâche le responsable des événements organisés par le Berghotel Schatzalp, un ancien sanatorium ouvert en 1900. Après Noël, la queue devant le téléphérique tout proche était longue. Pour respecter les distances, il a fallu du personnel supplémentaire, ce qui a engendré des frais supplémentaires.

Il est vrai que les chemins de fer de la région ont compté 10 % de voyageurs de plus à la veille du Nouvel An que la moyenne des cinq dernières années. Un succès attribué à la neige précoce. Le journal local s’attend maintenant à «un mois à oublier». Cela avant que le Conseil fédéral n'ordonne la fermeture de tous les magasins «non essentiels» et des restrictions de contact encore plus strictes.

Les 6500 places de la patinoire, où se jouent les matchs de la Coupe Spengler, sont vides. Le HC Davos, champion suisse de hockey sur glace, fêtera cette année son centenaire. «Nous allons le célébrer, assure Marc Gianola, son président. Mais nous le ferons avec humilité, sans frivolités». L'humilité, dit-il, ne vient pas des pertes économiques ou des matchs joués devant des sièges vides. C'est une question de respect pour ceux qui n'ont pas envie de faire la fête pendant la pandémie.

Marc Gianola dirige le HC Davos et préside l'organisation de la Coupe Spengler. Il a dû annuler le plus ancien et le plus célèbre tournoi de hockey sur glace au monde, programmé fin décembre. Meinrad Schade

Sans Coupe Spengler, le HC Davos fait grise mine

Marc Gianola est venu apporter ses compétences de hockeyeur au HC Davos il y a presque 30 ans. Il a grandi près de Saint-Moritz, l’autre station chic des Grisons. «À Saint-Moritz, les aristocrates viennent se promener. Nos visiteurs, eux, sont actifs. Ils font du ski». Les palaces de Davos se sont adaptés aux exigences du WEF, ajoute-t-il. Il faudra des années pour compenser les pertes de 2021.

Marc Gianola est, bien sûr, plus directement concerné par l'annulation de la Coupe Spengler. Même avec son public, la saison de hockey est déficitaire. Seule la coupe Spengler est profitable, permettant au club de disposer d'un budget annuel de 29 millions de francs. Les mécènes, principalement les propriétaires de résidences secondaires, sont également de gros contributeurs.

Tous les voisins du quartier où vit Marc Gianola sont d’ailleurs des «propriétaires de résidences secondaires». Mais ce sont aussi ses voisins. Seuls quelque 40% des appartements sont occupés en permanence. Certains financent également leur maison de vacances par des locations lucratives pendant le WEF. Marc Gianola, lui, a bon espoir que le sommet économique mondial reviendra à Davos. Et lors de cette future édition, il n'assistera qu'à l'apéritif du Conseil fédéral sur la patinoire. Non qu’il fuie le dispositif sécuritaire. Les barrières, la présence de l’armée et les embouteillages ne le dérangent pas. Il se rendra simplement au travail à pied pendant quelques jours.

Cäcilia Bardill dans la véranda de son appartement. Meinrad Schade

Un air plus pur

Une enquête menée pendant le WEF 2018 a montré que la limite de particules fines était régulièrement dépassée de près du double. «Davos a du mal à avaler toutes les limousines», relève Cäcilia Bardill, professeure de musique à la retraite, installée à Davos depuis plus de 50 ans. Elle mentionne de nombreuses habitudes à prendre quand on vit dans la station.

Par exemple, on s'habitue à déménager de temps en temps pour cause de rénovations ou de démolitions. À quelques reprises, elle a ouvert ses portes à des contestataires du WEF.

Mais Cäcilia Bardill ne «condamne pas complètement le congrès». «L'idée de base de Klaus Schwab me semble bonne: se parler pour favoriser une économie plus sociale.» S’est-elle sentie dépassée par l’ampleur croissante de l’événement?

Au cours des premières années du prestigieux rendez-vous, elle organisait un après-midi musical avec trois étudiants flûtistes dans le cadre du programme officiel. «Il est impensable aujourd'hui qu'une école de musique réponde à leurs exigences!», admet-elle. Cäcilia Bardill n’en reste pas moins fondamentalement optimiste, convaincue qu'une édition manquante du WEF ne condamnera pas Davos. Après tout, lorsque le WEF s'est tenu à New York en 2002, la station a survécu.

Les congrès ont remplacé les sanatoriums

«Davos a l’esprit très ouvert» - c'est ce que tout le monde dit. Le lieu est international depuis bien plus longtemps que le Forum économique mondial initié en 1971. Près de la moitié des personnes qui vivaient à Davos en 1920 n'avaient pas de passeport suisse (Davos devint même un bastion du parti nazi, à cette époque).

Autrefois village peuplé de paysans, Davos a ensuite prospéré pour ses vertus climatiques. À côté des sanatoriums, des instituts de recherche et des rencontres universitaires ont vu le jour au début du XXe siècle.

Et c’est le fils du médecin allemand qui avait repéré en 1853 les vertus prophylactiques du microclimat ambiant qui a fondé la coupe Spengler en 1924. Davos est ainsi devenu un haut-lieu du sport. Lorsque les premiers traitements médicaux de la tuberculose sont apparus, les séjours curatifs à la montagne sont tombés en désuétude. Davos s’est alors profilé dans le secteur des congrès.

«Actuellement, nous traversons une crise, dit Anka Topp. Peut-être que Davos a besoin de se réinventer une fois de plus». Dans ce cas, la culture est censée jouer un rôle important. Cette Allemande a débarqué ici il y a six ans pour diriger un festival de musique classique.

Elle s'engage aussi inlassablement dans la vie culturelle locale. Pour la première fois, la municipalité a adopté une stratégie culturelle. En témoigne la nouvelle maison de la culture, la Kulturplatz Davos. «Avant d'ouvrir, il faut rafistoler cette partie», crie un responsable dans le hall de la Kulturplatz. «Prenez votre temps, répond Anka Topp en riant. Les autorités font en sorte que l’ouverture n’arrive pas de si tôt. «En décembre encore, Anka Topp, qui préside aussi l'association de parrainage, espérait que la Kulturhaus bénéficierait d'une cérémonie d'ouverture en bonne et due forme avec une gestion professionnelle. Rien de cela n’est en vue. 

Anka Topp dans le hall du nouveau centre "Kulturplatz Davos". Meinrad Schade

Raclette et pizza à l’emporter

«Nous ne savons pas quand nous nous serons autorisés à planifier quoi que ce soit, dit-elle. Mais ce n'est pas une raison de faire l'autruche.» Anka Topp, elle aussi, est optimiste. Dès que possible, les gens reviendront au théâtre et au cinéma. «Netflix and Co. ne peuvent remplacer l'expérience commune qu’offrent les spectacles», dit-elle, avant de souligner que la variété des bars et des restaurants caractérise également le mode de vie urbain à Davos.

Elle espère que le plus grand nombre possible de ces établissements survivront à la crise. Certains restaurants fermés proposent désormais de la raclette ou de la pizza à l’emporter. Certains font état d'une activité rentable, d'autres ne prennent que de l'argent liquide parce qu'ils ont arrêté depuis longtemps les services de cartes de crédit, pour économiser de l'argent. En sondant les magasins d'articles de sport, d'articles ménagers et les librairies du centre-ville, les commerçants disent que les affaires ont été «meilleures que prévu» début janvier. Mais à partir de la semaine prochaine, ils devraient fermer.

Il peut continuer de servir ses clients. Bruno Pereira dans son épicerie. Meinrad Schade

«Jänu, qu'est-ce que tu vas faire», lance Bruno Pereira. Son épicerie portugaise, située sur la Promenade, la rue chic de la ville, peut rester ouverte. Il ne se plaint pas des ventes, mais de la réduction de son travail quotidien chez un grand détaillant. Il ne peut pas profiter de ce nouveau temps libre, car le manque de revenus lui fait mal: «D'autres familles ont beaucoup plus de difficultés. Avec la fermeture des hôtels, certains employés sont licenciés après avoir été engagés depuis de nombreuses années». Normalement, à la haute saison, des milliers de Portugais travailleraient sur les chantiers de Davos et dans les hôtels. «Ce qui est bien, poursuit-il, c'est que tout le monde s'entraide et se soutient. Le sens de la communauté est ici merveilleux».

Une «machine à fric»

Les vitrines vides de la Promenade ne sont pas des preuves de la «mort du commerce ». Elles ne s’illuminent, la plupart, que pour la durée du Forum de Davos. «Certains font une grande partie de leurs affaires annuelles durant ces quelques jours», souligne Philipp Wilhelm, le nouveau maire. Ce qui démontre, selon lui, la dépendance économique de beaucoup à l'égard du WEF. Ce n'est pas propice à un lieu dynamique.

Philipp Wilhelm, le nouvel élu socialiste, dans son bureau à la mairie de Davos. Meinrad Schade

Philipp Wilhelm est le premier maire socialiste de Davos. Son élection change la perspective. «Je n'ai pas seulement manifesté contre le WEF à Davos, mais aussi pour un monde meilleur prôné durant le Forum», souligne-t-il. Philipp Wilhelm est convaincu que le WEF 2022 aura lieu à Davos: «Il est crucial pour l’industrie des congrès et le tourisme international que la Suisse parvienne à maîtriser la pandémie».

Son mandat, il ne l’a rempli qu'en situation de crise. Son crédo: «Réduire les coûts et indemniser les entreprises concernées». On lui rappelle qu’à Davos, le succès ne peut être tenu pour acquis. Il faut de nouvelles idées en matière de tourisme.

Durant cette pandémie, un certain nombre de propriétaires de résidences secondaires y ont établi leur bureau. «Alors, pourquoi ne pas compter sur des appartements en location et des espaces de coworking pour les personnes qui souhaitent travailler chez nous en pleine nature pendant quelque temps?», songe le maire.

Au Dorfseeli, on croit aussi à l'avenir de Davos - mais en des termes plus vifs. «Je n'ai pas peur, dit un jeune père. Ma pitié est très limitée. Davos est une machine à fric! Les bonnes années reviendront.»

Pour son dernier roman Hyäne, Benjamin von Wyl est l’un des lauréats cette année du Prix suisse de littératureLien externe décerné par l'Office fédéral de la culture. Né en 1990, Benjamin von Wyl a démarré sa carrière de journaliste comme rédacteur en chef chez Vice Switzerland, puis comme dramaturge pour le théâtre Neumarkt de Zürich jusqu’en 2016. Depuis, il travaille comme journaliste indépendant, pour la WOZ et swissinfo.ch notamment. Benjamin von Wyl est l’auteur régulier de textes courts en prose. Son premier roman – Land ganz nah – est sorti en 2017.

End of insertion

Les commentaires ont été désactivés pour cet article. Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !

Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.

Partager cet article

Joignez-vous à la discussion

Avec un compte SWI, vous avez la possibilité de faire des commentaires sur notre site web et l'application SWI plus.

Connectez-vous ou inscrivez-vous ici.