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La démocratie sous pression Kaspar Villiger: «Le vote sur le Brexit était une sottise»

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Un char sur le Brexit au Carnaval de Düsseldorf en 2018. Comme si le vote avait accouché d'un monstre.

(Reuters)

L’ancien conseiller fédéral Kaspar Villiger a écrit un livre sur la démocratie. Il y explique le succès du système politique suisse, qui pourrait inspirer d’autres pays. Mais il est plutôt pessimiste.

En tant que parlementaire, conseiller fédéral et président de la Confédération, Kaspar Villiger s’est consacré au système politique suisse durant des décennies. Dans son dernier livre, il expose pourquoi ce modèle démocratique fonctionne mieux que d’autres.

Cet article fait partie de #DearDemocracyLien externe, la plateforme de swissinfo.ch pour la démocratie directe. En plus de celles de la rédaction, elle accueille aussi des contributions d’auteurs extérieurs. Leurs positions ne correspondent pas forcément à celles de swissinfo.ch.

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swissinfo.ch: Vous dédicacez votre livre à vos petites-filles, en souhaitant qu’elles ne perdent pas confiance dans ce monde rempli d’incertitudes. Cela semble bien pessimiste. Est-ce que la situation mondiale vous inquiète?

Kaspar Villiger: La plus grande partie de l’humanité se porte mieux que jamais dans l’histoire, mais les risques sont énormes. Il y a d’abord les problèmes environnementaux, puis l’apparition de partis populistes hostiles à la démocratie, le danger d’une escalade nucléaire, le terrorisme, les États qui partent en lambeaux et finalement le risque de voir éclater une guerre économique qui menacerait la prospérité. Bien sûr que je suis inquiet. Mais si je m’intéresse aussi intensivement à ces questions, c’est parce que je suis convaincu qu’il existe des solutions.

swissinfo.ch: Le succès de la Suisse repose, selon vous, sur un mélange équilibré de liberté, de limitation des pouvoirs et de participation citoyenne. Qu’entendez-vous par là?

Kaspar Villiger est né en 1941. Après des études en génie mécanique à l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), il a dirigé l’entreprise Villiger Söhne AG. En tant que membre du Parti radical-démocratique, il siège d’abord au Parlement suisse avant d’être élu au Conseil fédéral en 1989. Après son départ du Gouvernement en 2003, il a siégé au Conseil d’administration de nombreuses entreprises dont Nestlé, Swiss Re et UBS. Il est également l’auteur de plusieurs publications. Son dernier livre «Demokratie, Jetzt erst recht! Politik im Zeitalter von Populismus und Polarisierung» est paru aux éditions NZZ Libro. Dans cet ouvrage, l’ancien conseiller fédéral se demande notamment si les acquis démocratiques seront encore valables à l’avenir, lorsqu’on observe les agissements des soi-disant hommes forts comme Xi Jinping, Poutine ou Erdogan.

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K.V.: La recherche nous apprend que moins le pouvoir de l’exécutif est contrôlé, plus le danger est grand de voir éclater une crise existentielle dans un pays. La participation citoyenne permet une meilleure compréhension des institutions, augmente l’identification avec l’État et favorise l’acceptation des décisions politiques. De plus, les hommes doivent disposer de liberté pour pouvoir déployer pleinement leurs talents et leur créativité.

swissinfo.ch: Est-ce que le modèle suisse pourrait s’exporter dans d’autres pays?

K.V.: Le système suisse est le résultat d’un travail de longue haleine sur plusieurs générations, on ne peut donc pas l’exporter facilement. Mais d’autres peuvent s’en inspirer.

swissinfo.ch: Par exemple des pays qui connaissent des conflits religieux ou ethniques? La Suisse jouit d’une situation politique extraordinairement stable, malgré le morcellement des confessions, des langues, des ethnies et des cultures. Vous attribuez cela au fonctionnement politique, qui repose sur l’implication des citoyens et la limitation du pouvoir.

K.V.: Dans le monde entier, d’innombrables frontières sont tracées de façon totalement fausse. C’est pourquoi les États ethniquement, religieusement et culturellement homogènes font figure d’exception. De nombreux pays doivent faire face à d’importantes tensions avec leurs minorités. La création du canton du Jura a démontré que le fédéralisme pouvait résoudre ce genre de problème. Il n’y a pas de recette miracle, chacun doit trouver sa propre voie. Mais il existe des principes et des structures qui ont fait leurs preuves. La situation de la Catalogne pourrait être résolue très simplement s’il n’y avait pas des têtes de mules des deux côtés.

Kaspar Villiger

Kaspar Villiger en 2011.

(Tomas Wüthrich / 13 Photo)

swissinfo.ch: Vous écrivez que la démocratie est le meilleur rempart contre les conflits entre les États. Est-ce que des guerres auraient pu être évitées si davantage de pays avaient instauré des démocraties directes, à l’image de la Suisse?

K.V.: Deux démocraties ne se déclarent pratiquement jamais la guerre. Il s’agit du meilleur moyen d’éviter les affrontements entre deux nations, peu importe que ce soit une démocratie directe ou parlementaire. Aujourd’hui cependant, les problèmes principaux ne sont plus les guerres entre les pays mais les conflits internes. Dans ces cas-là, la démocratie peut même envenimer la situation, par exemple lorsque des minorités sont oppressées ou discriminées par des décisions prises par la majorité.

«Deux démocraties ne se déclarent pratiquement jamais la guerre»

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swissinfo.ch: Donc, les démocraties ont aussi des désavantages…

K.V.: Oui. Le défaut principal est l’incitation à une démocratie de complaisance, c’est-à-dire l’incitation à faire des cadeaux à ses propres électeurs et à des groupes d’intérêts afin de gagner une élection, au détriment du grand public. Un autre problème est la tentation de l’endettement, vu que les politiciens ne sont pas personnellement responsables des dettes engendrées et qu’il est plus attractif de financer des prestations en s’endettant qu’en augmentant les impôts. Il est possible d’atténuer une partie de ces mauvaises incitations à travers une organisation habile des institutions. Et les avantages de la démocratie l’emportent largement sur ses inconvénients. Mais ce modèle reste une forme de gouvernement exigeante, qui demande aussi beaucoup à ses citoyens.

swissinfo.ch: Vous écrivez que si l’on considère la démocratie uniquement comme une combinaison de décisions prises par la majorité, cela peut conduire à des résultats tels que l’autocratie turque d’Erdogan. Que devrait-on alors entendre par démocratie?

K.V.: Puisque des décisions majoritaires peuvent aussi porter atteinte aux droits fondamentaux, la majorité ne doit pas avoir tous les pouvoirs dans un État humain. C’est pourquoi la démocratie a aussi besoin d’un État de droit. Des principes élémentaires tels que la liberté, les droits de l’homme, la séparation des pouvoirs etc. doivent être garantis par la Constitution. Sinon, la démocratie peut se transformer en dictature de la majorité et peut très vite tourner en dictature ordinaire. Pour éviter cela, une démocratie a également besoin d’un consensus suffisant du peuple sur les valeurs fondamentales.

swissinfo.ch: Vous écrivez que les droits populaires permettent une meilleure intégration des minorités, parce que celles-ci peuvent mettre à l’agenda un problème politique contre la volonté de la majorité, à travers un référendum ou une initiative populaire. Ces derniers temps, on entend plutôt des critiques qui soutiennent que la démocratie directe discrimine les minorités. Que répondez-vous à cela?

Kaspar Villiger lors de sa prestation de serment comme conseiller fédéral en 1989.

(Keystone)

K.V.: J’ai mentionné qu’une majorité ne doit pas avoir tous les pouvoirs, mais notre droit d’initiative permet d’exiger presque tout. C’est ici le devoir du débat politique de discuter intensément de la problématique, afin de permettre aux citoyens de prendre une décision responsable en étant conscients des éventuelles conséquences. Si on jette un regard sur notre histoire, on peut prétendre que notre peuple a jusqu’ici réussi à répondre à ce devoir.

swissinfo.ch: Dans votre livre, vous écrivez même que le peuple suisse a souvent pris des décisions plus sages que le Conseil fédéral et le Parlement. Pouvez-vous donner des exemples concrets?

K.V.: L’exemple le plus récent est le refus populaire de la réforme de la prévoyance vieillesse. Ce projet n’était ni équitable, ni durable, et aurait reporté à plus tard la recherche de véritables solutions. Reste encore à voir si les politiciens vont tirer les bonnes conclusions de ce refus.

swissinfo.ch: Vous êtes un fan de l’initiative populaire, parce qu’elle contraint le Gouvernement et le Parlement à se pencher sur des thèmes impopulaires et que les décisions du peuple ont une valeur contraignante. Mais est-ce que ce principe est encore réellement appliqué en Suisse, si l’on songe à l’examen préliminaire des initiatives ou aux textes qui n’ont pas été mis en œuvre?

K.V.: Bien sûr que c’est encore ainsi. Mais lorsque des initiatives mal formulées ou pratiquement impossibles à appliquer sont adoptées, cela conduit à des objectifs conflictuels et met souvent le pouvoir législatif dans des situations délicates. Le problème vient également des initiants, qui ont selon moi une grande responsabilité politique. Il faut tout de même souligner que l’on observe la plus grande retenue lorsqu’il s’agit d’invalider une initiative, et qu’au final, elles le sont rarement.

swissinfo.ch: Vous dénoncez les plébiscites tels que le Brexit, car il leur manque ces longs processus politiques permettant de former les opinions. Le risque est alors plus important d’obtenir des résultats irrationnels. «Ces longs processus politiques» ne sont-ils pas dangereusement proches d’une forme de propagande?

K.V.: Le vote sur le Brexit n’était pas de la démocratie directe, mais une sottise. La question formulée n’était pas suffisamment claire. Et les possibles conséquences, risques et stratégies en cas de oui ou de non n’ont pas été discutées à fond à travers des procédés qui ont fait leurs preuves dans le monde académique et politique. En Suisse, on a des décennies d’expérience avec de telles prises de décisions. Dans un processus politique de formation de l’opinion, il y a toujours de la propagande, mais elle provient de tous bords afin que les citoyens puissent se forger un avis. Et heureusement, l’engagement de moyens financiers importants lors de la campagne n’est pas une garantie de succès.

swissinfo.ch: Si je vous ai bien compris, la Suisse lilliputienne n’a d’après vous aucune chance face à l’Union Européenne et sera obligée d’y adhérer à moyen terme. Pourrait-on envisager que l’UE se rapproche de la culture politique suisse de la participation populaire?

K.V.: Vous m’avez mal compris. Je souhaite, dans la mesure du possible, ne jamais rejoindre l’UE. Si nous faisons correctement nos devoirs, nous pouvons survivre avec succès en tant que non-membre. 

«Chez nous, on ne peut pas dire que les mouvements populistes soient antidémocratiques»

Fin de la citation

Durant mes négociations avec l’UE au sujet de l’accord sur la fiscalité de l’épargne, j’ai clairement eu le sentiment que les petits États européens n’avaient pas leur mot à dire sur les questions capitales. La thèse qui stipule qu’en cas d’adhésion, la représentation à Bruxelles compenserait la perte de la démocratie directe et de l’autonomie de la Suisse ne tient pas. Mais si nous devions compromettre notre prospérité à travers des erreurs de politique économique, l’adhésion pourrait un jour devenir nécessaire.

swissinfo.ch: Votre livre porte le sous-titre «Politique à l’ère du populisme et de la polarisation». Est-ce que la Suisse se distingue des autres pays d’Europe sur ces problématiques?

K.V.: Oui. Chez nous, on ne peut pas dire que les mouvements populistes soient antidémocratiques. L’Union démocratique du centre (UDC) est souvent comparée avec le Front national en France et l’AFD en Allemagne, mais il existe une grande différence : l’UDC est un parti démocratique qui défend des idées libérales. Il est clair qu’il existe, en Suisse, des extrémismes populistes à gauche comme à droite, qui au final ne reflètent plus aucune réalité. Cela a toujours été le cas, pensez seulement aux affiches politiques et aux caricatures des années 1930, 1940 ou 1950. J’ai toutefois l’impression que les polarisations sont en augmentation, ce qui complique la recherche de consensus réalistes. Nous sommes sur une voie dangereuse, je souhaiterais davantage de dialogue au-delà de toutes les frontières.


(Traduction de l’allemand: Marie Vuillemier)

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