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Une entreprise suisse veut tenir tête à la Chine dans le marché de l’énergie solaire

À Freiberg, les cellules solaires sont assemblées en modules dans l'ancienne halle de Solarworld. Meyer Burger

Meyer Burger prend un nouveau départ et entrevoit une deuxième chance pour l’industrie solaire européenne. Le directeur de l’entreprise suisse, Gunter Erfurt, est convaincu qu’il est possible de faire concurrence à la Chine en fabriquant des produits durables.

Ce contenu a été publié le 03 mars 2021 - 09:45
Petra Krimphove, Berlin

L’entreprise suisse Meyer Burger adopte une nouvelle stratégie: au lieu de produire des machines destinées à l’industrie photovoltaïque, elle va fabriquer et vendre elle-même des cellules et modules solaires. Elle est en train d’équiper ses usines en Allemagne de l’Est pour achever sa conversion. Tout se passe comme prévu et la production devrait commencer au plus tard au mois de juin, affirme le directeur de la société, Gunter Erfurt.

C’est ici, dans l’ancienne «Solar Valley» entre Berlin et Leipzig, que l’industrie photovoltaïque allemande a entamé sa marche vers le succès, il y a presque vingt ans. Cette belle histoire s’est effondrée en 2012, lorsque la concurrence chinoise a progressivement mis à genoux les entreprises européennes: Q Cells, Sovello, Phoenix Solar et Solarworld ont fini par disparaître, car elles ne parvenaient plus à tenir tête aux sociétés asiatiques avec leurs salaires et leurs coûts de production plus élevés.

L’Europe veut aujourd’hui revenir sur ce marché en misant sur ses points forts. L’ancienne usine Sovello, près de Bitterfeld, est en cours de rénovation et les machines de Meyer Burger sont prêtes à être installées pour produire des cellules solaires. Celles-ci seront ensuite assemblées en modules à Freiberg, dans le bâtiment auparavant utilisé par Solarworld.

L'ancienne usine Sovello à Bitterfeld. Meyer Burger

L’entreprise recrute pour toutes sortes de postes, des gardiens aux techniciens spécialisés. Environ 850 personnes ont déjà déposé leur candidature pour les quelque 350 emplois mis au concours, informe Gunter Erfurt. «Le savoir-faire local a été un argument clé en faveur du choix de ces deux sites», indique-t-il.

Utiliser le savoir-faire plutôt que l’exporter

«L’Europe a alimenté l’industrie photovoltaïque chinoise en exportant ses machines et ses technologies», explique le directeur de Meyer Burger. La société suisse a aussi participé à ce mouvement, mais une nouvelle ère se profile: Meyer Burger veut miser sur des cellules solaires plus performantes développées et fabriquées en Europe. Gunter Erfurt compare cette technologie au passage de la 4G à la 5G dans les communications mobiles. «Cette fois-ci, nous n’exporterons pas les machines en Chine pour parvenir à ce résultat. Nous les utiliserons nous-mêmes», déclare-t-il.

Originaire de Saxe, Gunter Erfurt travaille dans l’industrie solaire depuis des décennies. Il a rejoint Meyer Burger en 2015 et a été nommé directeur général à la mi-2020.

D’autres d’experts sont convaincus que les producteurs européens ont une chance de rivaliser avec la Chine, car les prix des modules ont chuté de 85% en dix ans et ne représentent qu’une petite partie de l’investissement lors de l’installation de systèmes photovoltaïques. La part des coûts de transport est en revanche de plus en plus élevée.

La proximité pour réduire les coûts de transport et le CO2

«Envoyer des modules solaires de la Chine vers l’Europe pollue l’environnement et coûte très cher», constate Gunter Erfurt. Une incitation pour investir davantage dans des produits européens dont les fabricants sont connus et dignes de confiance.

Gunter Erfurt, le directeur général de Meyer Burger Meyer Burger

Meyer Burger compte sur cette nouvelle tendance. «Nos conditions sont optimales dans ce segment haut de gamme», soutient le directeur. Sa société vise une capacité de départ de 400 mégawatts de production en Allemagne de l’Est, avec une augmentation à cinq gigawatts d’ici 2026.

Pour produire en moyenne 400 mégawatts d’énergie solaire, il faut environ 60 millions de cellules, note Gunter Erfurt. Celles-ci sont utilisées pour produire un million de modules qui couvrent une surface de près de deux millions de mètres carrés.

Meyer Burger lutte également pour sa propre survie: l’entreprise n’a réalisé aucun bénéfice en tant que fournisseur de machines au cours des huit dernières années. Ses dirigeants espèrent que la production de cellules et de modules sauvera l’entreprise.

Une nouvelle stratégie encouragée par les experts: les modules suisses, avec leur nouvelle structure cellulaire, sont 30% plus efficaces que ceux de la concurrence, a certifié l’année dernière le prestigieux Institut Fraunhofer ISE de Fribourg (Allemagne). Meyer Burger a donc une avance technologique de trois ans, d’après Andreas Bett, directeur de l’ISE. Et la situation globale a changé: «Vu que le photovoltaïque est devenu si bon marché, l’accent est davantage mis sur la qualité et la fiabilité», estime Andreas Bett.

Produits durables, fabrication durable

Les Suisses savent qu’ils ne parviendront pas à concurrencer les Chinois uniquement en misant sur les prix. Ils comptent ainsi sur l’image de la coproduction germano-suisse: qualité, bonnes conditions de travail, transparence des processus de production et usines fonctionnant aux énergies renouvelables. «Les produits qui respectent l’environnement doivent également être fabriqués de manière durable», insiste Gunter Erfurt.

Même si Meyer Burger a déplacé toute sa production en Allemagne, il s’agit toujours d’une entreprise suisse, défend le directeur. La recherche et le développement ont lieu à Thoune et à Neuchâtel, les actions sont négociées à la bourse de Zurich et «une grande partie des actionnaires viennent de Suisse», soutient Gunter Erfurt.

Une machine est déballée sur le site de Freiberg. Meyer Burger

Certains experts restent tout de même sceptiques quant à l’avenir de la production photovoltaïque en Europe. Götz Fischbeck, de l’agence de conseils Smart Solar, a déclaré au journal allemand Handelsblatt: «Il y a peu de raisons de penser qu’un nouveau printemps viendra pour l’industrie solaire européenne». D’après lui, les producteurs chinois bénéficient du soutien de l’État pour pratiquer des prix inférieurs à ceux de tous leurs concurrents étrangers, quel qu’en soit le coût. Le quotidien zurichois Neue Zürcher Zeitung a également qualifié le changement de direction de Meyer Burger d’«acte désespéré».

Une situation politique favorable

Les conditions-cadres actuelles pour la production d’énergie solaire sont particulièrement avantageuses. Dans leur lutte contre le réchauffement climatique, la Chine, l’Union européenne (UE) et les États-Unis s’efforcent d’abandonner le charbon et le pétrole, qui génèrent beaucoup de CO2, pour se tourner vers le photovoltaïque, l’hydraulique et l’éolien.

Les partisans du solaire espèrent également que le «Green Deal», la feuille de route des autorités européennes pour promouvoir la transition énergétique dans les années à venir, aura un certain poids. L’UE a prévu la neutralité climatique d’ici 2050. Un objectif qui ne peut être réalisé sans une expansion massive de l’énergie éolienne et solaire.

Avec cette politique favorable, la demande de modules solaires va très probablement continuer à croître. La question sera de savoir si les fabricants européens vont trouver la bonne recette pour leur deuxième tentative de survie face à la concurrence chinoise.

L’industrie solaire peut aussi bénéficier de subventions en Allemagne: Meyer Burger reçoit 22,5 millions d’euros de la région de Saxe-Anhalt et de la République fédérale. Avec une augmentation de capital de 165 millions de francs suisses — approuvée par les actionnaires en juin 2020 — cela suffit pour un nouveau départ.

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