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Opinion Quand on attaque le dessin de presse, c’est la liberté qu’on attaque

Homme posant devant un mur

Le dessinateur de presse suisse Patrick Chappatte.

(© Keystone / Laurent Gillieron)

Dès le 1er juillet, le «New York Times» ne publiera plus de caricatures. Cette décision fait suite aux vives réactions suscitées par la publication d’une caricature jugée antisémite, qui montre Benjamin Netanyahu dessiné en chien et qui tire en laisse un Donald Trump aveugle et coiffé d’une kippa. Collaborateur régulier du «New York Times», le dessinateur de presse suisse Chappatte réagit.

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Toute ma vie professionnelle, j’ai été guidé par cette idée: la liberté unique du dessin de presse doit s’accompagner d’un grand sens des responsabilités.

Après avoir livré des dessins deux fois par semaine depuis plus de vingt ans dans l’International Herald Tribune d’abord, puis dans le New York Times, et reçu trois prix de l’OPC (Overseas Press Club of America) dans cette catégorie, je pensais que la cause des caricatures politiques était entendue (dans un journal qui leur était notoirement réticent dans le passé). Ça, c’était avant.

En avril 2019, une caricature de Netanyahou distribuée par une agence d’illustration à laquelle le NYT était abonné, et qu'il publia dans ses éditions internationales a déclenché une indignation générale, des excuses du Times et la résiliation des contrats de syndication. A présent, un mois plus tard, le journal annonce la fin des dessins de presse maison au 1er juillet. Je pousse un soupir en posant mon crayon: tant d’années de travail, anéanties par un seul dessin – même pas de moi – qui n’aurait jamais dû être publié dans le meilleur journal du monde. 

caricature
(Patrick Chappatte)

Je crains que l’enjeu, au-delà des caricatures, soit plus généralement le journalisme et la presse d’opinion. Nous vivons dans un monde où la horde moralisatrice se rassemble sur les médias sociaux et s’abat comme un orage subit sur les rédactions. Cela oblige les éditeurs à prendre des contre-mesures immédiates, paralyse toute réflexion, bloque toute discussion. Twitter est un lieu de fureur, pas de débat. Le ton de la conversation est donné par les voix les plus déchaînées, et les foules en colère suivent.

Ces dernières années, avec la Fondation Cartooning for Peace, créée avec le dessinateur français Plantu et feu Kofi Annan – un grand défenseur de la caricature – ou au «board» de l’Association des caricaturistes américains, j’ai constamment mis en garde contre le danger de ces tempêtes qui emportent tout sur leur passage. Si les dessins de presse sont une cible de choix, c’est en raison de leur nature et de leur visibilité: ils condensent une opinion, ce sont des raccourcis visuels qui ont une capacité sans pareil à frapper les esprits. C’est leur force, et leur faiblesse. Mais je crois que les dessins sont surtout un révélateur. Souvent, la véritable cible, derrière la caricature, c’est le média qui l’a publiée.

En 1995, quand j’avais vingt et quelques ans, je suis allé vivre à New York avec ce rêve fou: convaincre le New York Times d’avoir des dessins de presse. «Nous n’avons jamais eu de caricatures politiques et nous n’en aurons jamais», m’a dit un directeur artistique. Mais j’étais têtu. Pendant des années, j’ai dessiné pour les pages Opinion et Livres du New York Times, puis j’ai persuadé l’International Herald Tribune (joint-venture du NYT et du Washington Post basée à Paris) d’avoir leur propre dessinateur de presse. Et dès 2013, après l’absorption de l’IHT par le NYT, j’y étais enfin: publié sur le site web du NYT, sur ses médias sociaux et dans ses éditions papier internationales. En 2018, nous avons commencé à traduire mes dessins sur les sites internet chinois et espagnol du NYT. L’édition papier américaine restait le dernier bastion. Sorti par la porte, j’étais revenu par la fenêtre. Et j’avais donné tort à ce directeur artistique: le New York Times a eu du dessin de presse. Maison. A un moment de son histoire, il a osé.

Aux côtés de The Economist et l’excellent Kal, le New York Timesétait l’un des derniers représentants du dessin de presse international – cela avait un sens, pour un journal américain qui se veut influent dans le monde. Les dessins sautent les frontières. A présent, qui montrera le roi Erdogan nu, quand plus un seul dessinateur turc ne peut le faire? L’un d’eux, notre ami Musa Kart, est maintenant en prison. Des caricaturistes du Venezuela, du Nicaragua et de Russie ont été contraints à l’exil. Ces dernières années, certains des meilleurs caricaturistes des Etats-Unis, comme Nick Anderson et Rob Rogers, ont perdu leur emploi parce que leurs éditeurs jugeaient leur travail trop critique envers Trump. On devrait peut-être commencer à s’inquiéter. Et à riposter. Les dessins de presse sont nés avec la démocratie. Et ils sont attaqués quand la liberté l’est.

Curieusement, je reste positif. Nous sommes à l’ère des images. Dans un monde à courte durée d’attention, jamais leur pouvoir n’a été aussi grand. Des nouveaux champs de possibles s’ouvrent, non seulement en matière de dessins de presse, imprimés ou animés, mais aussi dans de nouvelles formes, comme les conférences dessinées sur scène ou les reportages en bande dessinée – un genre que je défends depuis vingt-cinq ans. (Je suis d’ailleurs heureux d’avoir fait entrer le BD reportage au NYT avec une série dans les couloirs de la mort en 2016. L’année suivante, un autre BD reportage sur les réfugiés syriens, de Jake Halpern et Michael Sloan, a valu un Prix Pulitzer au NYT.) Nous sommes aussi à une période où les médias ont besoin de se renouveler et de toucher de nouveaux publics. Il faut juste cesser de craindre la foule en colère. Dans ce monde de fous qui est le nôtre, l’art du commentaire visuel est plus que jamais nécessaire. Tout comme l’humour.

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(Traduction de l'anglais par le quotidien Le Temps)

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