Pourquoi Neuchâtel ne veut plus de Louis Agassiz

Eth-bibliothek Zürich, Bildarchiv / Domaine public

L’Espace Louis Agassiz de l’Université de Neuchâtel se nomme désormais Espace Tilo Frey. Les autorités de la ville ont préféré mettre en avant une politicienne engagée plutôt qu’un scientifique ouvertement raciste.

Ce contenu a été publié le 06 juin 2019 - 16:14

Tilo Frey éclipse Louis Agassiz. La Ville de Neuchâtel a décidé de renommer l’espace situé devant la Faculté des lettres de l’université, afin de valoriser une politicienne engagée plutôt qu’un scientifique adepte des théories raciales. Une décision controversée qui questionne plus généralement nos références à des personnalités historiques. Explications.

Qui est Louis Agassiz?

Né en 1807 à Môtier, dans le canton de Fribourg, Louis Agassiz a étudié la médecine et les sciences naturelles à Zurich ainsi qu’en Allemagne. Il a enseigné dans les universités de Neuchâtel et de Harvard, aux États-Unis. Louis Agassiz est surtout connu pour ses recherches sur les poissons, les fossiles et les glaciers.

Pourquoi ce chercheur est-il controversé?

L'Espace Tilo Frey est situé devant la Faculté des lettres de l'Université de Neuchâtel. Romano1246 creativecommons

Dès son émigration aux États-Unis en 1846, Louis Agassiz affirme son aversion pour les Afro-américains. Il devient l’un des principaux adversaires de la théorie de l’évolution de Darwin et s’appuie sur l’idée que noirs et blancs ont été créés séparément pour développer sa théorie d’une hiérarchie des races. Louis Agassiz considère les personnes noires comme inférieures et défend farouchement le principe de ségrégation raciale, recommandant aux autorités de séparer clairement les zones réservées aux blancs de celles réservées aux noirs. 

Ses thèses seront utilisées pour justifier la mise en place d’une ségrégation raciale systématique aux États-Unis.

Comment expliquer que l’Université de Neuchâtel ait utilisé son nom?

Près de 80 lieux portent le nom de Louis Agassiz dans le monde, car son racisme a longtemps été occulté au profit de ses brillantes recherches dans le domaine des sciences naturelles. Plusieurs historiens ont peu à peu mis au jour la face sombre du scientifique et ont profité du 200e anniversaire de sa naissance en 2007 pour informer plus largement le grand public. L’historien saint-gallois Hans Fässler a alors créé un comité international «Démonter Louis Agassiz», dont l’objectif est de débaptiser les lieux nommés d’après le scientifique afin de donner un signal clair contre le racisme.

Il a notamment lancé une pétition et sollicité les autorités fédérales et cantonales pour changer le nom de la montagne Agassizhorn, située entre Berne et le Valais. Toutes ont refusé d’entrer en matière. Dans sa réponse à une interpellation à ce sujet, le Conseil fédéral a déclaré en 2007 que «l'honneur accordé de la sorte à Louis Agassiz n'est pas en contradiction avec un examen critique de ses opinions racistes».

L'artiste Sasha Huber est montée sur l'Agassizhorn en 2008 pour y déposer une image de l'esclave Renty, photographié en 1850 par Louis Agassy comme «preuve scientifique» de l'infériorité de la race noire. Le comité «Démonter Louis Agassiz» demandait que la montagne soit renommée Rentyhorn. Keystone / Sasha Huber / Siro Antonio Miche


Pourquoi la décision de la Ville de Neuchâtel a créé une polémique?

De nombreux historiens et politiciens estiment qu’il ne faut pas effacer l’histoire, mais la contextualiser. Interpellée l’année dernière sur son avenue Louis Agassiz, la Municipalité de Lausanne a fait ce choix en décidant de conserver cette dénomination, tout en apposant un panneau explicatif pour informer le public des théories racistes proférées par le scientifique.

Les autorités neuchâteloises ont préféré réduire la place que prenait Louis Agassiz dans l’espace public et ne pas risquer d’entacher la réputation de l’université en l’associant à une figure aussi controversée. Le législatif a en majorité soutenu cette décision, mais de nombreux élus dénoncent cet effacement d’une figure importante de l’histoire du monde académique neuchâtelois et craignent un effet boule de neige, qui conduirait à modifier d’autres noms de lieux dans la ville. Certains regrettent également que la mise en valeur de Tilo Frey soit occultée par cette polémique sur Louis Agassiz.

Qui est Tilo Frey?

Tilo Frey au Conseil national en 1973. Keystone / Str

Née en 1923 au Cameroun, Tilo Frey a fait sa scolarité dans le canton de Neuchâtel où elle est devenue professeure à l’école de commerce, puis directrice de l’école professionnelle de jeunes filles. Membre du Parti radical, elle est en 1971 la première Neuchâteloise et la première femme noire élue au Conseil national, où elle défend notamment les droits des femmes ainsi que la coopération avec les pays en voie de développement. 

La Ville de Neuchâtel a décidé de lui rendre hommage pour souligner son engagement ainsi que son rôle de pionnière dans l’émancipation politique des femmes et des minorités.

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