«Platzspitzbaby», la soif de vivre d’une enfant de toxicomane

Pour supporter sa situation familiale difficile, Mia se réfugie dans des mondes imaginaires. © Ascot Elite Entertainment Group. All Rights Reserved.

Un film de fiction s’intéresse pour la première fois aux scènes ouvertes de la drogue présentes en Suisse au début des années 1990. «Platzspitzbaby», inspiré d’une histoire vraie, raconte l’amour d’une jeune fille pour sa mère toxicomane et son combat pour rester avec elle.

Ce contenu a été publié le 28 janvier 2020 - 16:50

«Platzspitzbaby» est un long métrage réalisé par Pierre Monnard, avec dans les rôles principaux Luna Mwezi et Sarah Spale. Le film est sorti sur les écrans suisses alémaniques à la mi-janvier et s’est directement hissé en tête du box-office. Il est au programme du festival cinématographique des Journées de Soleure qui se tient jusqu’au 29 janvier et sera ensuite projeté dans le reste de la Suisse.

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Mia a ses écouteurs sur les oreilles et tente de se concentrer sur la musique pour échapper au décor qui l’entoure. Elle marche au milieu d’une foule qui crie, titube, rampe sur le sol et s’injecte de l’héroïne dans les veines. Mia cherche désespérément sa mère dans le chaos du Platzspitz, une place au centre de Zurich occupée par des milliers de toxicomanes.

La première séquence du film «Platzspitzbaby» nous replonge directement dans la brutalité des scènes ouvertes de la drogue des années 1990. «C’était important pour moi de planter le décor tout de suite, afin de permettre aux gens qui n’ont pas connu cette époque de se rendre compte de la situation», dévoile le réalisateur Pierre Monnard.

Mais le spectateur ne reste que quelques minutes avec Mia dans l’enfer du Platzspitz, car le film s’intéresse à ce qui s’est passé après. Qu’est devenue la petite fille lorsque les autorités zurichoises ont décidé de fermer les scènes ouvertes et de renvoyer tous les toxicomanes dans leur commune d’origine? 


Mia espère un nouveau départ, mais elle se rend vite compte que sa mère ne parvient pas à décrocher. À onze ans, elle se retrouve bien seule avec une adulte dépendante à la maison, le ménage, la fatigue et des camarades de classe qui la traitent de fille de junkie. «On ne peut pas raconter le parcours des 3000 toxicomanes du Platzspitz, alors on se concentre sur une seule personne, une enfant. C’est la force de ce film», relève Pierre Monnard.

Une histoire vraie

Le long métrage s’inspire de l’enfance de Michelle Halbheer, qui a publié en 2013 une autobiographie intitulée «Platzspitzbaby». Pierre Monnard a lu l’ouvrage dès sa sortie et a tout de suite pensé qu’il y avait là matière à faire un film. Le réalisateur était adolescent dans les années 1990 et a été marqué par les scènes ouvertes de Zurich et de Berne, même s’il a grandi à Châtel-St-Denis, dans le canton de Fribourg. «J’avais un ami qui se rendait régulièrement au Platzspitz. Un jour, il n’est pas revenu», confie-t-il.

Environ 250 figurants ont joué dans la première scène du film, sur le Platzspitz. © Ascot Elite Entertainment Group. All Rights Reserved.

Pierre Monnard et le scénariste du film, André Küttel, s’approchent alors de Michelle Halbheer. Enthousiaste, elle leur raconte à nouveau son histoire avec davantage de détails et des anecdotes sur les autres enfants qui vivaient la même situation. «Ces histoires sont venues nourrir notre travail d’écriture, c’était vraiment une inspiration», déclare Pierre Monnard.

Pourtant, l’adaptation d’un récit autobiographique au cinéma n’est pas aisée. Michelle Halbheer se réfugiait dans des mondes fantastiques pour adoucir son quotidien, un mélange de rêve et de réalité compliqué à représenter en images. Les concepteurs du film ont décidé de créer un ami imaginaire, qui accompagne Mia dans les moments difficiles en jouant de la guitare et en chantant des chansons. Les apparitions de ce personnage lumineux sont bien dosées et apportent une touche originale et rafraîchissante.

Stupéfiantes actrices

Pour réaliser le film, Pierre Monnard a travaillé avec plusieurs toxicomanes ou survivants du Platzspitz. Ils apparaissent notamment dans la première scène, parmi les 250 figurants qui ont fait revivre, le temps d’un tournage, les heures les plus sombres du parc zurichois. C’est à ce moment-là que l’actrice qui incarne Mia, Luna Mwezi, a été confrontée à cette réalité. Elle s’est approchée de Pierre Monnard et lui a confié: «Je comprends maintenant, il faut vraiment la retrouver. Elle ne peut pas rester là, car j’ai trop peur pour elle.»


Le réalisateur Pierre Monnard en plein tournage avec Luna Mwezi. © Aliocha Merker

La jeune actrice est tout simplement éblouissante dans ce film et tellement juste dans sa façon d’incarner Mia. «Elle a une capacité à lâcher prise qui est impressionnante et un rapport direct à ses émotions», explique Pierre Monnard, admiratif. Une alchimie s’est vite créée entre Luna Mwezi et l’actrice qui joue sa mère, Sarah Spale. Et le spectateur le sent: la relation entre les deux protagonistes semble toujours authentique, malgré toute sa complexité.

En Suisse, environ 100'000 enfants vivent avec un parent alcoolique ou accro à une autre substance. Ils ont beaucoup plus de risques de développer à leur tour une dépendance ou de souffrir de problèmes psychiques et n’osent souvent pas parler des difficultés qu’ils rencontrent. L’association Addiction Suisse organise une fois par année une semaine d’actions pour donner une voix à ces enfants et sensibiliser le public ainsi que les professionnels.

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La performance de Sarah Spale est d’ailleurs à souligner, car elle réussit à incarner parfaitement la maman toxicomane. «Elle a fait une recherche très poussée sur le personnage, elle a commencé à fumer, à porter ses fausses dents, à adopter des postures dans la rue et à crier sur les passants, raconte Pierre Monnard. Elle s’est vraiment immergée dans le rôle avec une authenticité bluffante. Même moi, parfois, je ne la reconnais plus.»

Le tour de force de Sarah Spale est d’avoir réussi à rendre ce personnage attachant, malgré tous ses défauts. «Elle n’a jamais jugé cette mère, elle s’est mise dans ses baskets et a commencé à réfléchir comme elle, précise le réalisateur. Mais ce rôle n’est pas facile et Sarah était très impliquée, elle m’a confié qu’elle rêvait comme son personnage. Elle rêvait même qu’elle perdait ses dents!»

La performance des actrices, le scénario et la musique font de «Platzspitzbaby» un film réellement exceptionnel. Les émotions sont à vif et on en ressort secoués, mais avec dans le regard cette petite lueur d’espoir. En vivant cette histoire à travers les yeux d’une fillette, on ne tombe jamais dans le trash, l’horreur ou la dépression. Mia tente sans relâche de prendre le meilleur de ce qui lui arrive et de trouver des solutions. «On voulait donner une voix à tous les enfants qui vivent ce genre de situation, affirme Pierre Monnard. Même en Suisse ces problèmes sont toujours d’actualité, il faut qu’on soit meilleurs.»


La relation entre Mia et sa mère oscille toujours entre tendresse et frustration. © Ascot Elite Entertainment Group. All Rights Reserved.

Le traumatisme des scènes ouvertes de la drogue

La diffusion de stupéfiants comme l’héroïne et la cocaïne fait naître plusieurs scènes ouvertes de la drogue dans des parcs publics suisses au milieu des années 80. Les villes de Zurich et Berne sont particulièrement touchées. Le Platzspitz, situé juste à côté de la gare de Zurich, accueillait chaque jour plus de 3000 toxicomanes et était considéré comme la plus grande scène ouverte d’Europe.

Les autorités évacuent le Platzspitz en 1992, mais les personnes dépendantes et les trafiquants se déplacent autour de la gare désaffectée du Letten, elle-même évacuée en 1995. Les toxicomanes sont alors renvoyés dans leur commune d’origine, souvent mal préparée pour accueillir ces nouveaux citoyens et prendre en charge leurs enfants.

L’expérience de ces scènes ouvertes a conduit les autorités à développer une politique des drogues plus progressiste, basée sur quatre piliers: prévention, thérapie, réduction des risques et répression. La Suisse a été le premier pays au monde à mettre en place une distribution contrôlée d’héroïne et à ouvrir des locaux d’injection.

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