
L’axe judiciaire Suisse-Qatar marque des points

La justice qatarie a permis d'établir des liens entre deux réfugiés installés en Suisse et Abdullah Al-Rimi, soupçonné de terrorisme.
Les deux hommes, devaient fournir de faux papiers à ce Yéménite, notamment impliqué dans l’attentat contre le destroyer américain USS Cole à Aden en 2000.
La justice suisse n’a pas découvert une cellule d’Al-Qaïda en Suisse, comme il avait été dit un peu précipitamment en janvier 2004, lors de l’arrestation de plusieurs suspects en Suisse.
Les deux hommes, l’un établi à Bienne, l’autre dans le canton de Genève, inculpés mais remis en liberté, ne sont pas des terroristes. Ils sont néanmoins soupçonnés d’avoir voulu apporter un soutien logistique à un criminel.
Collaboration judiciaire avec le Qatar
Pour la première fois, Berne a pu compter sur l’aide d’un pays du Golfe. En effet, le Qatar (800.000 habitants, grand comme le quart de la Suisse) a répondu aux commissions rogatoires internationales envoyées en décembre 2003 et en novembre 2004. Toute cette enquête, baptisée «opération Al-Saoud», repose sur des écoutes téléphoniques.
Les faits peuvent se résumer ainsi: le 12 mai 2003, des commandos attaquent trois complexes résidentiels à Riyad, en Arabie Saoudite, faisant 34 morts, dont un Suisse, et 194 blessés. Dix jours plus tard, la police fédérale apprend que l’un des organisateurs présumés de ces attentats a eu des contacts téléphoniques en Suisse.
Il s’agit d’Abdullah Al-Rimi, dit «Owaiss», un Yéménite condamné pour «appartenance à la mouvance islamiste d’Al-Qaïda». En mai 2003, il a échangé quatre SMS avec Abdulhamid F., un Yéménite né en Ethiopie, arrivé en Suisse en 1998, et installé à Bienne.
Fait troublant, l’un des SMS a été adressé à peine quelques minutes avant les attentats du 12 mai 2003. Ce même jour, Abdullah Al-Rimi a également envoyé sept SMS à un autre réfugié yéménite établi à Genève, Jabr Rajeh Hassan S.
200 dollars envoyés au Qatar
Ce n’est pas tout. Le terroriste projetait de commettre de nouveaux attentats, touchant cette fois l’émirat du Qatar. Il s’agissait plus précisément de frapper «les avions militaires américains à Doha». Abdullah Al-Rimi souhaite se replier ensuite en Suisse. Il demande à ses deux contacts de lui fournir de faux papiers.
Les conversations téléphoniques et les mails interceptés par les autorités qataries et suisses ne laissent planer aucun doute sur la nature des contacts. Des questions précises sont posées quant au passeport recherché: «Un de provenance arabe? Occidental? Indien? Un neuf de Somalie? Un de quelqu’un qui se trouve déjà en Suisse? ». Jabr Rajeh Hassan S. va également envoyer 200 dollars au Qatar à Abdullah Al-Rimi «en dissimulant le nom de son bénéficiaire effectif».
Arrêtés le 8 janvier 2004, les deux hommes ont reconnu leurs liens avec le terroriste, qu’ils ont connu au Yémen. «Je savais que M. Abdullah Al-Rimi avait une sympathie pour le djihad», a même révélé Abdulhamid. Toutefois, les deux réfugiés nient tout lien direct avec la mouvance Al-Qaïda. Ils affirment n’avoir agi que par solidarité vis-à-vis d’un compatriote. De plus, le faux passeport n’a jamais été fourni.
Abdullah Al-Rimi a été arrêté le 20 juillet 2003 par les autorités qataries, avant de pouvoir commettre son attentat. Depuis, il s’est évadé en février dernier de la prison centrale de Sanaa, au Yémen, où il était détenu. Sur son site Internet, le FBI le présente comme «armé et dangereux».
Soutien à une organisation criminelle
Abdulhamid et Jabr Rajeh Hassan ont été libérés après de longs mois de détention. Le juge d’instruction fédéral Paul Perraudin, qui vient de rendre l’ordonnance de clôture de la procédure, estiment que les deux hommes peuvent être poursuivis pour «soutien à une organisation criminelle».
«La coopération judiciaire avec les pays du Golfe peut sûrement encore être améliorée», souligne Jeannette Balmer, porte-parole du Ministère public de la Confédération.
Le Yémen n’a guère aidé la justice suisse. L’Arabie Saoudite, partiellement. En revanche, le Qatar a collaboré activement, fournissant tous les contacts téléphoniques d’Abdullah Al-Rimi avec la Confédération.
swissinfo, Ian Hamel, à Doha (Qatar)
– Depuis les attentats du 11 septembre 2001, la Suisse a mené plusieurs enquêtes sur son territoire pour y traquer d’éventuels soutiens au réseau terroriste al-Qaïda.
– Le 12 mai 2003, un triple attentat à Riyad (34 morts) tue un ressortissant suisse et en blesse trois autres, parmi de nombreuses victimes. Dix jours plus tard, on découvre que des contacts téléphoniques ont eu lieu avec la Suisse.
– En janvier 2004, l’opération «al-Saoud» débouche sur l’arrestation de dix Yéménites en Suisse, tous soupçonnés de liens avec le terrorisme.
– 23 février 2005: Clôture du dossier par le juge Paul Perraudin. Après des mois d’enquête, il s’avère que huit suspects étaient en réalité de faux requérants d’asile ou des pourvoyeurs de faux papiers.
– Les deux autres suspects seront déférés au Tribunal pénal fédéral à Bellinzone, pour avoir eu des contacts avec Abdullah al-Rimi, membre présumé d’Al-Qaïda.
Abdullah Al-Rimi: Yéménite, date de naissance inconnue. Ses pseudonymes: Awaiss, Owaiss, Uwayss, Zubayr Al-Rimi.
12 octobre 2000: Attentat contre le destroyer USS Cole (17 morts)
20 juillet 2003: Arrestation au Qatar
6 février 2006: Evasion de prison au Yémen, avec 22 autres détenus

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