Pas de triomphe diplomatique suisse au Kosovo
Le voyage au Kosovo de Micheline Calmy-Rey ne restera pas «dans les annales de la diplomatie suisse», affirme un expert genevois en politique internationale.
Dans une interview à swissinfo, Andre Liebich estime que la ministre suisse des Affaires étrangères a compromis la neutralité helvétique en proposant une forme d’indépendance pour la province.
Cet expert s’est exprimé à l’heure du bilan de la tournée effectuée par Mme Calmy-Rey au Kosovo, au cours de laquelle elle s’est entretenue avec le président Ibrahim Rugova et le Premier ministre Bajram Kosumi.
Ce voyage faisait suite à une précédente visite en Serbie-Monténégro, qui s’était conclue par ce message sans ambages des autorités de Belgrade: le président serbe Boris Tadic avait en effet déclaré à la cheffe de la diplomatie suisse qu’il n’était pas prêt à discuter de l’indépendance du Kosovo.
La province reste officiellement intégrée à la Serbie-Monténégro, l’union qui a remplacé la Yougoslavie.
Mais le Kosovo est placé sous administration de l’ONU et de l’Otan depuis l’intervention aérienne lancée par cette dernière en 1999 pour mettre fin à la répression serbe contre les Albanais.
Andre Liebich, professeur à l’Institut universitaire de hautes études internationales de Genève (IUHEI), estime que la Suisse doit garder toutes les options ouvertes si elle veut gagner la confiance de toutes les parties lors de discussions sur le statut du Kosovo.
swissinfo: Micheline Calmy-Rey a déclaré que la réintégration du Kosovo au sein de la Serbie-Monténégro n’était ni souhaitable ni réaliste. Etes-vous d’accord?
Andre Liebich: Oui. Il faut trouver une nouvelle formule. Après tout, le pays qui existait avant la guerre du Kosovo n’était pas celui que nous avons aujourd’hui.
La Serbie-Monténégro est au bord de l’éclatement et il n’y a plus trace de l’ancienne fédération yougoslave. Donc, il est impossible de revenir en arrière et je pense que même Belgrade accepte cette réalité.
swissinfo: Etes-vous d’accord avec la ministre suisse des Affaires étrangères lorsqu’elle dit que c’est le bon moment pour favoriser une décision sur le futur statut du Kosovo?
A. L.: Il est certain qu’il faut entamer des discussions. Après tout, nous sommes toujours sous le choc des émeutes qui ont éclaté l’année dernière au Kosovo et les affrontements qui ont fait des morts parmi les Serbes.
Mais on peut également dire qu’il ne faut pas réveiller les vieux fantômes mais plutôt laisser le processus de réconciliation se faire. Il est tout aussi plausible de dire qu’il faut laisser le temps faire son œuvre.
Cela dit, j’insisterais pour que personne n’aille trop vite. Il est contre-productif de suggérer que la solution serait dans l’indépendance du Kosovo… parce qu’il ne s’agit pas d’exclure une quelconque option mais bien de créer un climat qui permette aux deux parties de faire des concessions.
swissinfo: Suggérez-vous que Mme Calmy-Rey a été trop vite en besogne en parlant d’une forme d’indépendance pour le Kosovo?
A. L.: C’est possible. D’après ce que j’ai lu, Mme Calmy-Rey aurait cherché à ouvrir la discussion à propos du statut du Kosovo. Mais cette discussion a déjà commencé et n’a pas spécialement besoin d’être relancée. Ou alors ses paroles ont été manipulées et utilisées par ses hôtes.
Ses interlocuteurs au Kosovo ne semblent pas avoir saisi la nuance qu’elle a peut-être voulu faire en parlant d’«indépendance». Il semble qu’ils aient présenté le message de Mme Calmy-Rey de telle manière qu’on comprend que la Suisse approuve un Etat souverain du Kosovo. Quoi qu’il en soit, tout cela ne restera pas inscrit dans les annales de la diplomatie helvétique.
swissinfo: Dans quelle mesure le jeu diplomatique de Micheline Calmy-Rey est-il dangereux?
A. L.: Heureusement, la Suisse n’a pas tant de poids. Mais je pense que cela ne reflète pas bien la nature de la diplomatie suisse.
Prenez la carte de la neutralité. Bien sûr, cette neutralité ne signifie pas de l’indifférence ou un manque d’engagement face aux événements, mais que toutes les options restent ouvertes. Or ce n’est pas ce qui s’est passé durant cette visite et c’est pourquoi je suis déçu.
Bien sûr, il est possible que ce ne soit qu’une formule maladroite qui a été exploitée par les personnes en présence… mais je n’ai vu nulle part que Mme Calmy-Rey s’est rétractée.
swissinfo: Mais il semble que la ministre a parlé d’indépendance en relation avec l’idée d’une confédération entre le Kosovo, la Serbie et le Monténégro…
A. L.: C’est bien dans cette direction qu’il faut aller, à mon avis. Mais c’est une question d’ordre des choses. Allez-vous d’abord promettre l’indépendance au Kosovo, la lui donner et ensuite tenter de créer une sorte de structure régionale? Cela ne semble pas très logique.
N’allez-vous pas plutôt mettre sur pied une confédération avec ses lois propres avant d’œuvrer en faveur de la souveraineté? Cela, c’est la bonne direction à prendre, mais cela ne semble pas être ce qu’a dit Micheline Calmy-Rey.
Interview swissinfo: Ramsey Zarifeh
(Traduction de l’anglais: Isabelle Eichenberger)
En 1999, l’Otan a procédé à une intervention aérienne de 78 jours pour mettre fin à la répression des Albanais du Kosovo par les Serbes.
La même année, l’ONU a endossé l’administration de la province.
Les dirigeants du Kosovo veulent l’indépendance par rapport à Belgrade, mais la Serbie y est opposée.
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