La population suisse soutient l’aide au développement
Contrairement au souhait de la majorité de la population, l’aide au développement est fortement réduite dans de nombreux pays. Les économistes Dina Pomeranz et Deborah Kistler expliquent ce que montrent les données.
La grande majorité des Suisses soutiennent le financement de l’aide au développement, voire plaident pour augmenter les budgets. Seulement 4% souhaiteraient une réduction. Voilà qui démontre toute l’importance que l’électorat accorde à la tradition humanitaire en Suisse, pays où ce soutien est plus affirmé qu’ailleurs selon de récentes données.
Divergences entre population et politique
Même en période difficile, la lutte contre la pauvreté ainsi que la coopération et l’aide au développement restent des marqueurs très importants pour la population suisse. C’est ce que révèlent les résultats de deux sondages représentatifs, les deux publiés il y a peu par l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ). Indépendantes l’une de l’autre, ces deux études – l’uneLien externe réalisée par l’Académie militaire et le Center for Security Studies (CSS) et l’autreLien externe par le Centre pour la coopération globale et le développement durable (NADEL) – parviennent à la même conclusion: une faible majorité des électrices et électeurs de Suisse veulent voir les fonds publics augmenter à l’avenir pour ce secteur.
À titre de comparaison, toujours selon ces études, environ un tiers des Suisses seulement estime que leur pays devrait consacrer plus de moyens à l’armée et à la défense. Mais le Parlement suisse a décidé pour sa part de procéder à des coupes dans l’aide au développement tout en musclant dans le même temps le budget de l’armée.
L’enquête du NADEL met en exergue des thèmes qui, aux yeux des Suisses, devraient rester prioritaires dans la coopération. Si l’argument selon lequel cette aide doit constituer un intérêt direct pour la Suisse est brandi dans les débats budgétaires, cette étude montre que la population place en tête de liste d’autres objectifs que celui-là. En premier lieu le maintien de la sécurité à l’échelle mondiale, ensuite la lutte contre le changement climatique et la réduction des inégalités dans le monde. Les avantages économiques que peut retirer la Suisse par ce biais ne sont pas jugés prioritaires.
Les personnes sondées citent les domaines à privilégier par-dessus tout, l’éducation, la santé, la sécurité alimentaire et l’agriculture, pour combler des besoins fondamentaux.
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Des enquêtesLien externe similaires menées l’an passé en Allemagne, France, Grande-Bretagne et États-Unis, confirment cette tendance: une majorité de citoyennes et citoyens ne veut pas d’une réduction de ces dépenses, mais plaide leur maintien voire une hausse. Ce soutien est plus prononcé en Suisse avec 86% des personnes qui y sont favorables contre 64% aux États-Unis et en France, 59% en Allemagne et 51% en Grande-Bretagne.
Ainsi le fossé se creuse dans beaucoup de pays entre les préférences exprimées par la population sur ce sujet et les décisions prises par leurs gouvernements et parlements respectifs. Les dépenses consacrées à l’aide au développement et à la coopération ont ainsi été réduites de près de 30% depuis 2023, un record négatif, dans l’ensemble des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).
Ces coupes ont affecté la Suisse plus précocement. Alors que le pays consacrait en 2021 encore 0,45% de son Revenu national brut (RNB) à cette aide, la part a été ramenée à 0,36% l’an dernier. En décembre, le Parlement a voté de son côté de nouvelles coupes pour 2026, la Suisse s’éloignant ainsi de l’objectif mondial fixé à 0,7% du RNB.
Effets mesurables de l’aide au développement
Mis en avant pour justifier ces réductions, un autre argument est de dire que cette aide a peu d’impact ou qu’elle est contre-productive. Or les recherches montrent clairement qu’une coopération et un soutien bien orientés ont des effets importants au contraire. Et sont mesurés désormais avec précision grâce à l’amélioration des données et l’apport de nouvelles méthodes scientifiques comme les études de terrain randomisées.
Dans le domaine de la santé, la vaccination, la prévention contre le paludisme ou un meilleur accès aux soins de base peuvent réduire drastiquement la mortalité infantile et le taux de mortalité chez les mères. Dans le cadre de l’éducation, les repas scolaires, les bourses d’études ou autres comprimés vermifuges permettent d’accroître les taux de scolarisation et le niveau des salaires à terme. Les investissements dans les infrastructures, notamment pour l’eau potable, les routes et les ponts, tendent à relever aussi les revenus et à faciliter l’accès aux marchés, services sanitaires et à l’éducation.
Deux prix Nobel d’économie, Esther Duflo et Abhijit Banerjee, ont contribué de manière déterminante à la recherche sur l’impact de l’aide au développement et la coopération. Les deux vont quitter cet été le Massachusetts Institute of Technology (MIT), au nord-est des États-Unis, pour rejoindre l’Université de Zurich. Une aubaine pour la Suisse.
Coupes budgétaires aux effets dévastateurs
Avec les avantages que génère l’aide au développement, de grosses coupes dans ce secteur entraînent de fait des effets importants et souvent immédiats. Aux dires d’une analyse, la fermeture de l’Agence américaine pour le développement international (USAID) aurait déjà coûté la vie à des centaines de milliers de personnes, entre un demi-million et un million, en raison de l’arrêt abrupt des programmes sanitaire et humanitaire.
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Au Yémen, les coupes affectant le Programme alimentaire mondial auraient déjà privé 2,4 millions de personnes d’aide, dont 100’000 enfants. En Afrique de l’Est, la crise liée au virus Ebola est la preuve que supprimer ces fonds peut avoir des effets dévastateurs. L’épidémie a été détectée trop tardivement avec des infections qui s’étaient déjà propagées à cause du manque de ressources. Pour empêcher une nouvelle flambée, ce sont maintenant des médicaments, vêtements de protection et vaccins qui font défaut.
Les répercussions qu’ont ces coupes sont concrètes et décisives pour l’existence même des personnes. Et lorsque des projets sont interrompus, les relations et programmes mis en place au fil des ans ne peuvent être remplacés aussi facilement.
La fin des programmes d’aide peut nuire également à la bonne réputation dont la Suisse jouit dans ce domaine. Soit de l’extérieur, un partenaire considéré comme digne de confiance et fiable sur la durée. Étant donné le large soutien de la population pour cette cause, chaque décision politique devrait être pesée aujourd’hui avec beaucoup de soin.
Les opinions exprimées dans cet article sont uniquement celles des auteures et ne reflètent pas nécessairement la position de Swissinfo.
Texte original en anglais relu et vérifié par Benjamin von Wyl, version française adaptée par Alain Meyer/op
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